Le monde naît, Homère chante. C'est l'oiseau de cette aurore.
Hugo
Faussaires
Qu'un tel livre puisse se tenir en main est déjà un miracle, pas moindre que s'il avait été rapporté d'une lointaine planète par une hasardeuse expédition, depuis la civilisation d'une autre espèce. La distance est ici temporelle, 800 ans, 1000 ans avant Jesus Christ, peut-être plus. Comment comptaient-ils ? Leurs jours, leurs saisons, étaient-ils semblable aux nôtres ? Il n'y a que les évangélistes crétins pour pensent que les six jours de la genèse correspond à peu près à la semaine de travail du comptable américain des années 60, avec son week-end à la fin. Compter les jours alors que les luminaires ne sont même pas encore en place dans le ciel. Ce petit livre de poche, GF Flammarion, que je tiens en main, 4 euros 40, a traversé des dizaines de civilisations pour parvenir jusqu'à moi. Science-fiction prodigieuse. Plusieurs siècles transmise oralement, la mémorisation étant facilité par la forme des vers homériques, l'hexamètre dactylique. Puis fixé par les scribes athéniens, sur l'ordre d'un tyran sommant tout aède, tout passant de réciter ce qu'il en sait. Le texte fut ensuite diffusé sur des papyrus, dont les plus anciens ont été retrouvés en Egypte, sous forme de fragments datant du IIIième siècle avant JC. C'est là que fut établie la vulgate d'Alexandrie, qui deviendra le texte de référence. Les romains ensuite le diffusèrent sous forme de codex, à travers leur empire, notamment à Byzance, où fut composé le plus ancien manuscrit connu à ce jour, datant du Xième siècle, le Codex Marcianus Graecus Z. 454 (=822), qui sonne fabuleusement spatiale, étoile ancienne, galaxie perdue. Alors que les Ottomans s'apprêtent à prendre Constantinople, Basilius Bessarion, humaniste byzantin et cardinal, en rapatrie les bibliothèques, avant de les léguer à la République de Venise, qui un siècle plus tard brisera la flotte turque lors de la bataille de Lépante. La première traduction française semble avoir été l'oeuvre d'un natif de Corbeil-Essonne, Jean-Baptiste-Gaspard d'Ansse de Villoison, qui redécouvrit le manuscrit. Le texte est désormais bien au chaud au sein notre civilisation amoureuse des livres - elles ne le sont pas toutes - : des copies jaunissantes et dispersées dans toutes les bibliothèques scolaires, maisons de campagnes, cartons de solderies chez bouquinistes, sur internet, sa numérisation hébergée sur les sites de nombreuses universités de part le monde (ce qui représente en soi une certaine fragilité compte tenu des compétences informatiques de ces institutions). Homère a traversé la dispersion grec, la fin des pharaons, celle de l'empire Romain, la chute de Constantinople, et même les soudards de Bonaparte.
Mais s'il semble désormais à l'abri de l'auto-dafé, il ne l'est pas d'Hollywood. Dans Fahrenheit 451, le roman de Bradbury, les hommes sauvent les livres en les apprenant par coeur, retournant à la tradition orale puisque tout support écrit est interdit. Pour tuer la littérature, il faudra alors tuer tous les hommes. A moins qu'il ne suffise de faire circuler dans l'oralité de la fausse monnaie ? Comme Troie, de Wolfgang Petersen, 2 millions et demi d'entrées en France. Ce qui semble déjà incongru pour un péplum en jupette.
Nous pouvons y voir Achille, sous les traits d'un Brad Pitt blondin, exciter ses hommes à la gloire, et assaillir Troie, faire le coup du cheval etc... Mais là où Andromaque de Racine par exemple, comme tant d'oeuvres inspirés pr l'Iliade, est un développement, une broderie ajouté à la grande fresque, Troie de Wolfgang Peterson en est une réduction. Un lavage à 90°, un tannage à la brosse de fer. Cela ressemble mais cela n'est pas. Ce n'est pas une interprétation, ce n'est pas une arabesque surajoutée au tableau général, mais une stérilisation, un appauvrissement de l'Iliade. Et passent en fraude toutes ces fausses images, qui viennent se mêler aux vraies, et voilà comment plus surement que le feu, le vieillissement des papyrus, de l'effacement de l'encre, l'effondrement d'internet, une histoire peut être dénaturée jusqu'à disparaître.
Scène du duel d'Achille et d'Hector. Les portes de Troie s'ouvrent sur Hector en armes, face à lui, Achille en armes aussi. Ils sont face à face, une ambiance de western, dans la poussière, sous le regard de toute la ville, la résolution, le duel final. Hector veut faire promettre à Achille que le vainqueur respectera le cadavre du vaincu, ce qu'Achille refuse. Débute alors et sans un mot un combat à la lance puis à l'épée de plusieurs longues minutes sans, évoquant les interminables affrontements des séries telles que les Chevaliers du Zodiaque ou Dragon Ball Z, au terme duquel Hector est battu. Voilà ce qu'est parvenu à faire Peterson avec ses 250 millions de dollars. Il n'a même pas été capable de raconter l'histoire. Et encore il s'agit là de la version cinéma, sur Youtube sont racontés des histoires plus lacunaires encore, remontées pour faire sauter les dialogues, pour ne conserver que « l'action ». Des coups d'épées ? Dans le texte homérique il n'y en a qu'un : il est porté par Achille, « là où les clavicules séparent le cou des épaules, à la gorge, par où l'âme se perd le plus vite. » Et c'en est fini du combat des héros. Auparavant ils auront simplement lancé leurs piques, celle d'Hector étant déviée par Athéna. Dans cette histoire de guerre, les héros ne sont encore que des hommes, et leur fragilité est immense, les combats extraordinairement brefs, la vie fauchée avec une rapidité qui ne cesse de les plonger dans la stupeur. Et la peur. Celle d'Hector, que ne raconte pas Petersen. A moins qu'il ne faille savoir lire dans le jeu de XXXX quelque appréhension au combat ? Chez Homère, il y a cet épisode stupéfiant : « Hector, l'apercevant, se mit à trembler, il n'osa plus l'attendre là, laissa la porte derrière lui, et partit, épouvanté. ». Il s'enfuit, Achille le poursuit : « ainsi tous d'eux coururent trois fois autour de la ville de Priam, de leurs pieds rapides ». Et cette course poursuite : « Comme en rêve, on ne peut poursuivre un fuyard : l'un ne peut fuir l'autre, ni l'autre le poursuivre, ainsi l'un ne pouvait atteindre, l'autre de ses pieds, ni l'autre échapper ». Un héros humain, le plus vaillant de l'Iliade après Achille, le second plus meurtrier aussi, avec un body count à 24, détalant de peur face à son ennemi. La scène n'était peut-être pas assez cinématographique pour Peterson. Peut-être cela n'était pas assez viril ? Pourtant Hector va néanmoins combattre, se retourner vers son poursuivant, car « Comment Hector aurait-il fui les divinités de la mort ? ». C'est à dire que dans la panique la plus intense, il va néanmoins trouver les ressources pour combattre : c'est dans ce gradient que le courage d'Hector se mesure.
Il s'est retourné parce qu'il a vu son frère, Déiphobe, l'enjoignant à combattre. En vérité Pallas Athéna, la jeune fille aux yeux de chouette ayant pris les traits de son frère pour le perdre. Les dieux ne sont pas à l'écran chez Peterson. On imagine sans mal ce que cela aurait donné : un conseil des dieux dans les fumigènes, Christophe Lambert dans le rôle de Zeus, et des querelles divines tournées comme des séquences de Mortal Kombat. Mais les dieux chez Homère sont les voix de la conscience, que celle-ci perdent ou guident. En supprimant les dieux, Petersen a supprimé de son film toute conscience réflexive, et par conséquence toute morale et toute intelligence. Reste Achille beuglant.
L'esprit bicaméral
Julian Jaynes, dans son livre « La Naissance de la Conscience dans l'effondrement de l'esprit bicaméral», a développé à propos de l'Iliade une thèse étrange, selon laquelle, l'homme grec, dépourvu de subjectivité, « d'espace intérieur pour pratiquer l'introspection », attribuait aux dieux les voix de sa conscience. Dilemmes moraux, initiatives, tout est attribué aux dieux, qui viennent aux hommes pour les guider, ou les perdre. Ils prennent la forme de visages connus, et viennent inspirer doute ou courage : de frères, de compagnons décédés. Ainsi ces voix que ces grecs entendent, ils les attribuent à des visages, et dialoguent avec eux comme avec des proches leur revenant en mémoire. Homère semble se situer exactement au moment où l'homme échappe à l'animalité, métaphore dont il est prolixe pour décrire ces hommes, par l'apparition de la conscience, mais une conscience qui n'est pas exactement une conscience de soi. Imaginons le premier être, pas encore tout à fait homme, chez qui apparaît pour la première fois la voix de la conscience. Il entend une voix, mais ne sait pas d'où elle vient. Alors il l'attribue à un proche venu lui donner conseil, comme pour résister à la psychose. Mais puisqu'il est folie de penser qu'un mort ait pu lui parler - ou du moins quelqu'un n'est pas présent -, il attribue cette voix dans un second temps à un dieu, dont les motifs sont obscurs. Pour Jaynes, chez l'homme jusqu'à une période récente - il dit un millénaire avant JC -, l'esprit humain était scindé en deux, l'une qui parlait, l'autre qui écoutait et agissait, sans en avoir conscience. Tel celui qui prépare son café le matin sans y penser, cet homme vaquait à ses activités quotidiennes sans les conscientiser, parfois interrompu par une voix dont il ignorait l’origine.
Ainsi le héros grec, si souvent représenté tel un animal, agissant en meute : « Comme des loups ayant égorgé un cerf ramé dans les montagnes, ils le dévorent, ils vont à une source noire laper de leurs langues minces, la noire surface de l'eau, rotant le meurtre » Achille comparé à un lion dévastateur « il se ramasse, la gueule béante ; l'écume lui vient aux dents, de sa queue il fouette ses flancs et ses hanches. » Voici les troyens : fuyant « comme des faons ». Là un sanglier affronte un taureau. Dans le combat il n'y a plus qu'un affrontement animal. L'introspection se fait dans le calme d'une tente ou des murs de la cité, volontiers la nuit. Seul Ulysse semble différent, doté d'une réflexivité dont les autres ne disposent pas. Mais ce serait une thèse à explorer.
Pas de conscience de soi mais conscience des dieux, et hommage est fait à cette conscience, par des cuisses de boeufs, des holocaustes de poulets et de moutons. Et celui qui négligera ces sacrifices, qui ne rendra pas hommage aux dieux, celui qui est inconscient des dieux et de leurs pouvoirs donc, en sera puni, il existe de cela d'innombrables exemples. Cette conscience des dieux est pour ces hommes ce qui les distingue des animaux. S'ils ont un pied dans l'animalité, ils en ont un autre dans le monde des dieux, et leur corps renferme une âme trop grande pour eux : à la mort du corps, cette âme revient aux dieux, elle leur appartient, à Hadès plus précisément. Hadès qui est conscience de la mort. Les dieux inspirent les querelles, tout comme ils proposent des médiations : une entreprise aussi insensée que cette guerre de Troie ne pouvait qu'être inspiré par eux. Ces 10 ans de préparation puis 10 ans de siège, ces morts innombrables : rien dans l'économie animale ne justifie une telle débauche. Elles excèdent la vie de chacun.
La conscience des Dieux vient se surajouter à celle du lignage, de la généalogie des corps. Le Dieu transcende ces distinctions, il offre une conscience commune à une cité. Ainsi Apollon celui qui frappe au loin est-il le protecteur de Troie : tous révèrent Apollon leur protecteur, et tous sont inspirés par Apollon. Il agit telle la reine mère d'une fourmilière, il est la conscience commune de la cité. Ces hommes ne connaissent pas encore l'individualité, tels ces extraterrestres de science fiction dont chaque représentant n'est que le soldat d'une ruche. Troie réagit comme un seul corps, lorsqu'Hector a peur, tous se lamentent, lorsqu'il meurt, tous pleurent. Les souffrances ne sont pas non plus vécus individuellement, elles se partagent. Mais néanmoins ils agissent et vivent : ce monde des Dieux n'est qu'une structure mentale, une projection. Leurs vies et leurs peines ne sont pas différentes des nôtres.
Littérature de guerre
I'Iliade relève de la littérature de guerre, de la même façon qu’Orages d'acier de Junger ou Ceux de 14 de Genevoix. C'est une guerre brutale aux belligérants déterminés. De part et d'autre, deux coalitions. Il n'est pas question de patriotisme, de fanatisme : ils ne combattent pas pour des idées, ni pour des richesses ou pour la gloire. C'est pour un motif étrange qu'ils s'affrontent : une femme, Hélène, à qui tous les rois grecs ont promis protection si jamais elle venait à être enlevé. Hélène est la plus belle femme du monde, et pour ne pas que tous les grecs s'entretuent pour l'avoir, Ulysse leur a fait prêter le serment de Tyndare, qui veut qu'une fois son époux choisi, les prétendants évincés promettent sa protection. Lorsqu'Hélène est enlevé par Paris, le fils du roi Priam, roi de Troie, donc par un étranger, tous les grecs s'unissent pour la retrouver. Le serment avait été pensé pour éviter au sein du monde grec une guerre civile : mais désormais il le ligue dans une guerre totale contre un ennemi extérieur. Comme tous ces jeux d'alliance qui pensés pour la paix, finissent tel un château de cartes croulant à les entraîner tous dans la guerre.
Le motif est étrange, mais les guerriers déterminés. A chaque coup porté à l'autre, c'est comme si c'était l'ensemble du camp adverse qui était frappé. L'absolu solidarité des deux corps en jeu, qui finiront par s'incarner en Achille et Hector, ne sont pas de l'ordre du fanatisme, mais de cette conscience commune vivant par le dieu. Athéna pour les grecs, secondé par Héra, et Apollon pour les Troyens. Mais nul n'oublie qu'Athéna et Apollon sont frère et soeurs, et que comme Achille et Paris ils ont pour ancêtre commun Zeus si prolixe. La conscience commune de chacun pour sa cité est encore dépassé par une conscience plus large encore, une conscience de l'humanité - comme origine commune -, une conscience du tout, mêlant éléments, Dieux et humains. Nous sommes loin ici de Junger, de sa guerre fanatisée, où l'ennemi n'est qu'une ombre, et au sein même de ses propres troupes, de son peuple tant vanté, où des hiérarchies sont faites, de toute sortes. Il y a les traitres - les pacifistes -, la plèbe, et enfin les aristocrates de la guerre : les lansquenets, ivres de sang. Chez ses propres soldats il ne voit que visages durs, regards d'acier, mentons virils. Et lui combat pour la puissance et la gloire, tel le Achille de Wolfgang Peterson. Le Achille d'Homère lui, fait surprenant, commence d'abord par bouder dans sa tente. Il se retire vexé, c'est la colère d'Achille. Et si finalement il reprend les armes, ce n'est que pour venger la mort de Patrocle son ami, auquel il semble uni par des liens très puissants. Pleurant, gémissant lourdement, pris de la tête aux pieds d'une douleur insupportable, irrésistible. La guerre se fait toujours pour un visage aimé - jamais pour une idée, une abstraction - et chaque vaincu sera appelé par son nom, sa généalogie et la narration de sa mort. Membres désunis, tête pendante, dents arrachés : les dernières paroles sont recueillies et nous ne les quittons que lorsque « les ténèbres viennent voiler leurs yeux». Tous se connaissent, personne ne meurt ignoré : les Dieux eux-même descendent laver les cadavres empoussiérés. Tout l'inverse de de la guerre de Junger donc. Homère rend à chacun des protagonistes obscurs de cette guerre dérisoire son visage, son nom, ses actes, sa généalogie, il les chante pour qu'aucun ne soit oublié, qu'il ne s'agisse pas d'une guerre anonyme de plus, d'un autre charnier. La fondation de toute littérature : donner un visage. Qu'il s'agisse d'un petit dealer de Baltimore dans The Wire ou d'une cocotte parisienne chez Proust. Pendant ce temps là Junger admire les orages d'aciers, ensevelissant dans l'oubli des hommes sans noms.
Achille
Achille est en colère, puis il est désespéré de la mort de Patrocle, s'engage dans une haine et une soif de vengeance que ni le carnage, ni la mort et l'outrage du cadavre d'Hector ne soulage. « Comme on joint les boeufs au large front pour écraser l'orge blanche (…), les chevaux aux sabots massifs foulaient à la fois cadavres et boucliers. De sang, l'essieu, par-dessous, était tout souillé, ainsi que la rampe de la caisse, éclaboussés par les gouttes de sang que projetaient les sabots des chevaux et les cercles des roues. » Il charrie tellement de cadavres dans le fleuve que celui-ci s'en révulse et veut le noyer. La vengeance ne l'apaise en rien : « Mais quand il avait attelé à son char ses chevaux rapides, pour tirer derrière lui Hector, il l'attachait à la plateforme; puis l'ayant traîné trois fois, autour du tombeau de Patrocle, il revenait, inactif, dans sa baraque, et laissait Hector dans la poussière, étendu sur la face. » Trois tours puis il revient pleurer. Rien ne peut lui ramener son aimé, il est un homme qui souffre de la passion, Werther antique. « Mais Achille pleurait au souvenir de son compagnon, et le sommeil ne le prenait pas, lui qui dompte tout. Il se tournait de côté et d'autre, regrettant, en Patrocle, sa mâle et vaillante ardeur, et tout ce qu'avec lui il avait accompli, ce qu'il avait souffert de maux ».
Il finira par rendre le cadavre d'Hector, par compassion pour Priam son père. Cet empathie pour la douleur de Priam est aussi une façon pour lui de se débarrasser de sa propre peine. La douleur devient un fardeau commun de l'humanité, que la compassion permet de partager. Achille est l'humain déchiré par les passions, tandis que les Dieux sont tout au plus irrité. Irrité Héra et Athéna de ne pas avoir été élu plus belle des femmes par Paris, ce qui provoqua la guerre de Troie. Irrité Apollon parce qu'un tel a dédaigné son culte. Les immortels seraient-ils jaloux de cette expérience qu'ils ne pourront jamais connaître, la mort ? L'immortel, cet être inaccompli, qui s'agacent pour des vétilles. « Tel est le destin filé par les dieux aux mortels misérables : vivre affligés; Eux seuls n'ont point de soucis. » Achille philosophe : « Il y a sur le seuil du palais de Zeus, deux jarres de tous les dons qu'il nous donne, l'une de maux, l'autre de biens. » Sometimes you eat the bar, sometimes the bar eat you disait le cow boy au Dude « Tantôt un mal, tantôt un avantage ». The Big Lebowski est encore une autre de ces vies obscures rendues à la grâce par la foi en l’art.
L'Iliade est un livre de guerre très particulier pour une raison encore. Dans Apocalypse Now, dans Full Metal Jacket, il y a d'abord la compassion pour le héros, puis pour ses frères d'armes, et alors seulement un visage est donné à l'ennemi. Et encore c'est inconstant. Dans The Hurt Locker, celui-ci reste une ombre blanche, une djellaba dans les dunes. L'intense participation affective que produit ce genre impose au spectateur le choix de son camp. La guerre est toujours montré d'un seul côté, à partir de la subjectivité de l'homme. Homère lui montre l'ensemble, depuis la subjectivité d'un dieu. Grecs ou Troyens, tout se vaut. Non pas dans le nihilisme, mais dans la hauteur du courage. Les histoires se mêlent, c'est une pièce écrite à deux. Il y a à la fois individualité de destins, solidarité de frères d'armes et regard d'humanité porté sur tous ces hommes. La guerre apparaît comme un moment de discorde, où les conciliations et ambassades doivent tenter de l'emporter sur les passions et la vengeance. C'est trop tard pour Hector, qui pensant à rendre Hélène, comprend qu'il n'est plus possible de revenir en arrière. La réparation de cette vétille n'interrompra pas le cycle de la violence. La guerre a débuté sur un prétexte futile, mais une fois engagée, ce prétexte futile devient évidemment sans importance. Et ne peut suffire à solder les comptes des douleurs qu'il a causé. L'Iliade s'achève sur une ode à Hector, toute une ville se lamente de la mort d'un seul homme. Le divin Hector, qui voulut protéger les amours de son frère, mais ne sut empêcher la chute de la cité. « Ainsi accomplirent-ils les funérailles d'Hector dompteur de chevaux. »
Ils ont vécu et ils sont morts. A notre tour maintenant.

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