dimanche 10 mars 2019

Play blessures ::: Alain Bashung à la plage



Bashung est l'homme du vertige, vertige de l'amour. Quelque part gisant, les yeux tournés vers ses abîmes, son âme y est entraîné, et tout ce qu'il chante est destiné à ces profondeurs. Il est l'homme qui ne parvient à trouver la formule qui lui permettra de détourner le regard, de retrouver un horizon. Non, simplement un trou, longuement contemplé, et nous nous repaissons avec lui de pensées obsédantes. C'est un plaisir destructeur, une érotique de la mort, qui court de Roulette russe à l'Imprudence. Play Blessures, Novice, comme autant de lettres de perditions. Et Bashung chante « Dehors l'incandescence / N'approuve que les larmes d'un sampler / J'veux tout réécouter / Vaguement brisé / Sur une plage alcaline », tel Ariane abandonnée. « Ce que tu lis Thésée, je te l'envois, Thésée, du rivage où les voiles emportèrent sans moi ton vaisseau, du lieu où je fus indignement trahie, et par mon sommeil, et par toi qui en profitas odieusement ». C'est Ovide qui écrivit ça pour elle, tout comme ce fut Boris Bergman qui donna ses mots à Bashung. Ce sont « les lettres d'amour », genre littéraire dont Ovide est l’inventeur. Elles sont sentimentales : il est difficile en littérature de se le permettre, plus facile en chanson. Ce sont des vecteurs cathartiques. Leur sens, leur destinataire importe peu, il suffit de s'accrocher à un mot, à quelques rimes entendues, et celle-ci semblent exprimer l'âme entière. Leurs sens est plastique, les mots flexibles, nous pouvons y entendre notre propre histoire : découpés, ré-assemblés. Les bribes de sens se permettent de résonner seul en nous, échappant à toute narration. Et les mots mêmes peuvent être tordus, je n'ai jamais entendu sampler mais toujours assembleur, et alors je m'imagine Bashung sur sa plage de métal gris, son sol dur, perdu dans la contemplation du ressac de ses souvenirs, les remontant en démiurge de son monde perdu, qui n'existe plus qu'en son esprit : des bandes qu'il se repasse pour son plaisir morbide. « Décors décortiqués / Reconstitués », sur sa plage alcaline. Comme éternellement émergeant d'un rêve dont il ne peut que ramasser les brides. « Dans cet instant d'un réveil incertain, toute languissante de sommeil, j'étendais, pour toucher Thésée, des mains encore appesanties ; personne à côté de moi ; je les étends de nouveau, je cherche encore : j'agite mes bras à travers ma couche ; personne ». Thésée au coeur de fer s'est enfui. « Thésée, tourne vers moi la proue de ton vaisseau, reviens, que les vents te ramènent ». Une espérance de Robinson. Mais nul bateau ne viendra avant longtemps. La mer en attendant continuera de rendre les débris de cette épave nommé « amour ». Tel Robinson, tel « Seul au monde », le naufragé erre sur les plages, il ramasse.




De quel Dieu cruel est née cette peine ? Faut-il qu'il soit puissant pour qu'il sache dominer tout aussi bien Ariane que Phébus Apollon. Petit détour par les anciens, pour une Théogonie de l'amour. Chez les grecs, les dieux baisent ensemble, ils s'engendrent. « Tout d'abord exista la faille » écrit Hésiode, puis naquit la Terre, le Tartare, et Eros, le plus beau des dieux. « Il brise les corps de tous les dieux, de tous les hommes ; il est plus fort que la pensée du coeur, que la sagesse des dessins. » Bien plus tard fut engendré Zeus et les autres : Eros est son grand-oncle. Aphrodite même est la tante du roi des dieux. C'est la déesse de l'écume, l'écume blanche qui vient s'échouer sur la plage alcaline : Boticelli en fit un beau portrait. Elle a les yeux vagues, le visage comme peint selon des focales multiples. Ici elle est dite « les yeux riants » : ils louchent. Ils ne regardent jamais tout à fait dans la même direction, ainsi l'amour. Si tous ont vu cette « Naissance de Vénus », peu savent ce que le tableau représente. Une femme nue, se cachant le sexe de sa chevelure vénitienne, debout sur un coquillage. Oui, mais comment est-elle née ? Hésiode le raconte. Kronos, le fis du ciel, « bondissant, les couilles de son père il les trancha, (…) il les jeta, du haut de la terre ferme dans la mer aux fortes vagues. La mer les transporta pendant longtemps et une écume blanche sortit de cette chair qui ne meurt pas. Une fille en naquit. » C'est Vénus, déesse de l'écume. Pour les anciens, du sperme échappé des couilles tranchées du Ciel paternel. Il s'échoue sur la plage alcaline. Et si nous, échoué à notre tour au terme d'un naufrage, nous voyions refluer vers notre île prison le foutre que nous avons au cours de notre existence épanché. Reflétant chacun des visages pour lesquels il aurait coulé, autant d'amours passés. Puisse-t-on ne jamais échoué : «Tant que soufflera la tempête, je saurai à quoi j'aspire » (Pyromanes)

Bashung a un beau visage, de « Dieu grec sur sa fontaine ». Son nez est long, il a les cheveux bruns, des lèvres charnues, les yeux de biche. Il a le visage allongé, un air oriental, un père kabyle, ou arabe, qui l'abandonna bien vite. Le plus beau des chanteurs français est né de la méditerranée, celle antique que parcourait en son temps Hérodote. Les amours meurtriers d'Hélène la grecque, et du turc Pâris. Première phrase de Novice : « Un pyromane au coeur brisé, s'évade avec la femme au foyer ». L'amour c'est la guerre, c'est écrit partout. Les guerres entre l'Europe et l'Asie ? C'est pour Hélène que grecs et troyens s'entretuèrent. Les guerres méditerranéennes - ils disent puniques -, de Carthage contre Rome ? C'est parce que dit-on Enée le troyen avait abandonné la libanaise et fondatrice de Carthage la tunisienne, Didon. Sur la plage Alcaline, il fait toujours ses « Oh oh », mais sur un ton bien plus mélancolique que celui qu'il empruntait lors de son « Vertige de l'amour ».
Une lettre d'amour n'appelle pas de réponse. Elle est envoyée d'un lieu où plus aucune réponse n'est possible. Une mer sépare désormais les amants et une dernière flèche est décochée vers les océans ; mais elle n'atteindra jamais sa cible. L'essentiel est de tout dire. Jamais des beautés de l'être aimé, mais toujours de ses propres tourments. Ne parler que de soi, c'est la loi du style, puisque ce que nous voulons livrer, ce ne sont ni éloquence, ni flatteries, mais sa propre subjectivité toute entière. Celle de sa perception obsédée : « Je brûle comme ces torchons de cire enduites de soufre, comme l'encens sacré jeté sur le brasier fumant. Enée est toujours, pendant que je veille, comme attachés à mes yeux ; la nuit et le jour retracent sans cesse Enée à mon esprit. » Et toutes, celles de Ariane à Thésée, Médée à Jason, Didon à Enée, Oenone à Pâris, pourraient se résumer par cette chanson de Bashung « Tu m'as jeté, et j'ai roulé ». Sur un rythme tribal, Bashung joue les dauphins sur son synthétiseur, le narguent-t-ils ? Les souvenirs sont convoqués « Tes doigts sur moi dans une forêt Teutonne / Rien que toi et moi dans une forêt bretonne ». Nous sommes toujours sur la plage, au terme de l'étrange été. « Tu m'as abandonnée sur cette plage solitaire » écrit Ariane.

Echoué Bashung chante : « Aucun express n'emmènera vers la félicité, aucun tacot n'y accostera / sinon toi ». Tu es à la fois la destination et le moyen, et le seul vaisseau qui pourras m'emporter. « Je me suis emporté, transporté », je suis désolé, je me suis désolé. Pour celui qui douterait d'aimer, il lui suffirait d'écouter « Aucun Express », et alors un visage peut-être lui apparaîtra. Bashung comme test révélateur, de la même manière que le biologiste insémine de bactéries ses boîtes de Pétri, d'où naissent de jolies floraisons vénéneuses, ainsi le coeur d'Ariane et des autres. Qu'elles ne se laissent pas emporter trop loin, et que se réveillant un jour, elles puissent chanter comme Robert Smith : « I must fight this sickness / Find a cure ». Non, c'est encore trop doux. Chez Bashung, l'amour ne semble se vivre pleinement que dans le manque, lorsqu'est mesurée la distance, que « les bras connaissent ». Et alors seulement, puisque la douleur est la mesure du plaisir, est-il possible d'aimer pleinement, jusqu'à son propre anéantissement. Voici la joie mauvaise, la complaisance de Bashung. D'ailleurs dans les bras de Thésée, Ariane n'était-elle pas dubitative. Regardant son visage, lui voyant quelques défauts. Une assymétrie de la joue, un duvet trop prononcé sur les lèvres. Elle aurait honte si seulement elle s'en rappelait - mais la distance n'est pas le meilleur moyen de prendre conscience des imperfections de l'autre, de s'en sevrer. Non la distance enchaîne, elle est addiction. Mais elle est aussi le plus beau et le plus tragique des points de vue, l'aboutissement de son amour. C'est pourquoi en somme elle jouit de désespérer. Abandonnée elle peut s'abandonner à elle même, puis elle même s'abandonner à la jouissance catatonique de quelques chansons de Cure, frissonner en entendant Robert Smith chanter « Your name like ice, into my heart ». C'est véritablement pornographique, le spectacle qu'elle rend d'elle. Elle lance « l'imprudence ».



« Laisse venir, laisse le vent du soir décider ». Lui ramènera-t-il Thésée ? « Je t'en conjure par les larmes que m'arrache ta cruauté, Thésée, tourne vers moi la proue de ton vaisseau ; reviens, que les vents te ramènent. Si je succombe avant ton retour, au moins tu enseveliras mes os. » En bonne curiste, et en pornographe absolu, c'est maintenant de sa chair dont elle veut se départir pour son amant. Ce sont ses os qu'elle veut qu'il caresse et chérisse. La guérison est encore loin pour toi ma chère Ariane. Encore elle pourrait chanter «Tu m'iras diras encore longtemps, par delà les portes closes, tu m'irradieras encore longtemps ». Irradié ses os irradieront encore, radioactifs de tous les amours l'ayant traversé, même après la mort. Mais ce Thésée la brûle, il faudrait pouvoir le couler dans un tombeau de plomb. Quand à elle, n'est plus qu'un fut radioactif abandonné dans une forêt d'Ukraine. Ou fut abandonné Ovide, sur les rives de la mer noire, parmi les Gètes et les Scythes, et d'où il composa « Les Tristes », lamentations de son exil dans le froid, loin des douceurs de Rome, parmi des gens barbares dont aucun ne comprend le latin qu'il ne déclamera bientôt plus. Là-bas, il doit se contenter de parler avec les mains. Sa poésie s'y meurt.

La lettre, comme la chanson d'amour, ne concerne que son auteur, et les quelques personnes qui dans quelque reflet y auront reconnus un de leurs tourments propre. Mais sûrement pas son destinataire. Cette lettre d'Ariane serait parvenu à Thésée, il aurait ricané. Peut-être a-t-il daigné répondre. Mais alors Ovide ne jugea pas bon de l'adjoindre au recueil - faisons semblant de croire que ces lettres sont vraies -. Du moins ne jugea-t-il pas bon de la composer. En effet, que pourrait-il y répondre ? Il est déjà ailleurs, loin de cette île, île de leurs amours où il a abandonné Ariane. Cela ne le concerne plus en rien. A la limite pourrait-il lui répondre, « soigne toi meuf, panse tes plaies ». Alors elle obéit, elle les pense, pense, pense. Une telle lettre n'appelle aucune réponse. Ariane, elle même, sauvé de cette plage alcaline, rirait gêné de s'y voir si dévoilé, impudique. Elle emprunterait le train grimaçant du « Play Blessures », tapant sur des pots, jouant « C'est comment qu'on freine » et son gimmick à l'orgue, deux notes, l'une pour « oui », l'autre pour « non ». C'est comment qu'on freine, je voudrais descendre de là, ça fait jamais qu'une borne que tu m'aimes. Elle aurait pu l'entendre comme le voeu de son amant, cherchant à se débarrasser d'elle. Mais ce n'est jamais difficile de partir lorsqu'on aime pas. Non, c'est elle, « ça fait à peine une borne que tu m'aimes », mais déjà elle ne contrôle plus rien. Sous l'arrogance, la peur. Elle voit le mur foncer vers elle, immobile sur la moto. « Je ne sais pas si je veux te connaître plus loin, arrête de me dire que je vais pas bien ». Sa conduite est proprement suicidaire, mais elle ne sait pas comment faire, « je m'acolyte trop avec moi même, regarde où j'en suis je tringle aux rideaux ». « Scène de manager » on ne comprend pas de quoi ça parle, mais ça évoque bien. « Quoi la défonce, dans le bitume. Quoi ça dérange, on s'encule ». En vérité Bashung dit « on s'enclume » et c'est évidemment plus beau, métaphore métallurgiste de l'amour. Ça sonne, c'est dur et brulant, des corps s'abattant lourdement. Siegfried forgeant sa Nothung, son épée, sous les yeux du nain Albéric. Il faudrait déplier les correspondances, peut-être un éclairage nouveau nous instruirait. Et ça continue « Quoi une tension. Entre nous deux. Tu veux me dire quoi, tu me dis que. » « Quoi des visions animales. Quoi des confusions cérébrales ».



Elle sait qu'elle donne là son trophée. Plus que l'hymen ou ***, la lettre soutirée à l'amante au désespoir est la seule chose qui nous reste d'un amour. C'est là qu'il faut tâcher d'éviter les fautes d'orthographe, les syntaxes lourdes, et tout ce qui gâche l'ultime souvenir laissé. Malheureusement la confusion et la précipitation préside souvent à la rédaction de telles missives, l'alcool aggravant encore les choses. Une situation sans espoir trouve en la lettre son ultime achèvement. C'est pourquoi il ne faut pas trop en attendre. Il est déjà trop tard. Déclaration, stratégies : cela signifie que cela est déjà fini. La lettre clôt. Oui elle sera lu, peut-être relu, bien plus tard, dans la vieillesse. Attendri, au seuil de la mort, il ressortira la liasse de celles reçues. Les relira avec nostalgie, se gargarisera des passions qu'il aura suscité. Relisant donc ses lettres, peut-être se permettra-t-il quelques comparaisons blessantes, sur le style de l'une, la maturité de l'autre. Lisant entre les lignes les désirs de se guérir. L'une aura exposé la litanie des souffrances subies, aura essayé de se convaincre de l'inconsistance des sentiments éprouvés, ou par exemple que leur véritable destinataire n'était pas lui mais quelque idéal, ou Dieu « Oh oui j'ai été amoureuse, amoureuse de l'amour ». Ses propres torts aussi seront exposés, dans un mélange d'indulgence et d'acrimonies - l'amour excuse ce genre de choses. L'ex-femme de Lou Reed était ravi qu'il lui ait écrit « A perfect day ». Quand bien même la chanson s'achevait par « You just reap, just what you sow ». Quand à Jane Birkin, bien que Serge l'ait écrite pour une autre - BB -, aimait à chanter avec lui « Je t'aime... moi non plus ». Comme quoi, écrire, écrire, cela pourra toujours resservir. Dans le fond nous nous recyclons de femme en femme.

Nous avions évoqué Eros, né de la Faille, puis Aphrodite, du sperme ensemençant la mer, mais c'est Bacchus, le dernier né des Dieux qui viendra sauver Ariane. Par la musique et les chants. Il faut chanter, mais pas Bashung. Bashung n'est pas un remède : c'est un poison sulfureux versé sur une plaie, play blessures, pour l'entretenir pour raviver quelque part au milieu de la douleur un peu d'amour. Par nostalgie du temps où nous éprouvions encore quelque chose. Un amour souillé, un amour infecté. Rien dans Bashung ne sauve, tout condamne. Pour s'échapper, il fallait trouver autre chose. « Tainted love » par exemple, chanté par Marc Almond, casquette en cuir. Et cela sonne à la fois comme un diagnostic et une thérapeutique : « Once I ran to you / Now I'll run from you », amour infecté. L'amour est un art chante Ovide, tel l'art de conduire un char, l'art de manier les voiles. Un art dangereux, car la bête est féroce, l'enfant Cupidon aime jouer, mais ses jeux peuvent tuer. Non l'angelot joufflu décochant des flèches empennés de petites coeurs roses, mais celui pervers aux ailes noires de Caravage. Titre du tableau : « L'amour triomphe de tout », de ses flèches il désigne son sexe et son visage est ricanant. « Plus violemment l'Amour m'a transpercé, plus violemment il m'a embrasé, mieux je saurai me venger des blessures qu'il m'a faites» écrit Ovide.

Qu'elle espère Ariane. Pour l'instant elle réécoute Tainted Love, et cette fois ci elle entend bien « Sometimes I feel I got to ». Ce parfois la saisit. Il y a intermittence. Cela ne fonctionnera pas. Il y aura ces Sometimes là et puis les autres, qu'elle passera à fixer la mer. Pour oublier sa souffrance, il lui faudrait simplement souffrir encore plus, mais d'une autre blessure. C'est le calcul qu'elle opère. Alors pour noyer sa peine de Thésée, elle ira aimer Bacchus encore plus fort. Ainsi vont les amours. D'ailleurs où est-il passé ?


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