samedi 9 mars 2019

Les Métamorphoses ::: Ovide


"Dans mon pays il n'y a pas de Dieux à présent, les Romains les ont chassés. Il y en a qui disent qu'ils se sont réfugiés dans les montagnes, mais je ne les crois pas. Moi j'ai passé trois nuits sur les montagnes, les cherchant, partout. Je ne les ai pas trouvés. Enfin, je les ai appelés par leurs noms et ils n'ont pas paru. Je pense qu'ils sont morts." Le cappadocien de Salomé, par Oscar Wilde.
C'est la voix de Iokanaan qui les a chassés : "Il est venu, le Fils de l'homme. Les centaures se sont cachés dans les rivières, et les sirènes ont quitté les rivières et couchent sous les feuilles des forêts". Marie fut la dernière femme qui engrossée d'un Dieu donna naissance à un Dieu, selon la subtile théologie trinitaire catholique. Etait-il Dieu, était-il homme, ou mi-Dieu mi-homme, l'image d'un homme mais l'esprit d'un Dieu, à la fois homme et Dieu. On s'entretua là-dessus. Les anciens étaient moins abstraits : ce genre d'histoires étaient si banales. Il s'agissait d'un temps où les concepts avaient encore un visage, où les mots n'étaient pas encore tout à fait démêlés des choses : et où le divin n'était pas une question intellectuelle, mais un rapport charnel. Ovide les raconte.
J'ignore combien de pages ont été écrites sur les métamorphoses d'Ovide mais cela me m'empêchera pas d'ajouter la mienne. Publié en l'an 762 du calendrier romain, soit 8 ans après Jésus Christ calé sur la fondation de Rome par Romulus, lu par mes soins en l'an 69 de la Vième République fondé par le général De Gaulle. A l'âge de 8 ans raconte l'apocryphe, Jésus jouait des tours pendables à ses camarades, les découpant de son rayon de la mort. Cette histoire ne devint pas canonique, mais elle aurait beaucoup amusé le poète. Il ignorait son existence. Mais il avait voyagé, il avait entendu des histoires.

Beaucoup d'histoires de juifs. Les métamorphoses commencent par une genèse : « Avant qu'existassent la mer et la terre, et le ciel qui couvre l'univers, la nature sur toute l'étendue du monde, n'offrait qu'une apparence unique, ce qu'on a appelé le Chaos, masse informe et confuse, » Et alors ? « Un dieu, aidé du progrès de la nature, mit fin à ce conflit en séparant du ciel la terre, de la terre l'eau, en dissociant de l'éther fluide l'air dense. » Il dit « un dieu », et il ne met pas de majuscule. Il ne voulait pas froisser les autres. Yahvé, le dieu qu'on ne voit pas, et que l'on peine à penser, n'avait encore remporté le grand royal rumble divin. Les Métamorphoses sont une genèse : et celle-ci ne se limitera pas aux sept premiers jours. Une fois la terre plantée d'arbres, d'animaux, il faut encore expliquer pourquoi la fleur de Narcisse, tel rocher en Lydie, pourquoi les loups, le cygne. C'est une genèse qui ne s'arrête pas, c'était un temps où les dieux ne cessaient par leurs passions d'ensemencer la terre de toutes sortes de créations. En terme bergsonien, l'évolution créatrice. Poursuivons ce chant 1 : il est encore question d'un déluge. Histoire de Lycaon : il sert un banquet au maître des Dieux « le peuple Molosse lui avait envoyé des otages ; de son épée, il ouvre la gorge de l'un d'entre eux ; puis de ses membres pantelants faisant deux parts, il détrempe l'une dans l'eau bouillante, fait rôtir l'autre au feu. Au moment même où ce mets parut sur ma table, moi, d'une flamme vengeresse, je fis crouler sa demeure. » C'est l'âge de fer : « Le sol, jusqu'alors bien commun, comme la lumière du soleil ou l'air même, fut, par le défiant arpenteur, marqué du tracé des limites. » Le fer « malfaisant, et plus malfaisant encore que le fer, l'or, en étant extraits, avec eux en sort aussi la guerre, qui use de l'un et de l'autre pour combattre et qui, de sa main teinte de sang, entrechoque les armes bruissantes. » Il faut détruire les hommes. Savez-vous pourquoi le maître des dieux décida de les noyer plutôt que de les brûler vifs ? Car « il craignit de voir l'éther sacré, au contact de tous ces feux, s'embraser d'un pôle à l'autre. » Et donc le ciel, demeure divine, s'écrouler. Quand à Lycaon, il est transformé en loup. Encore du texte : « Lui même terrifié s'enfuit, et réfugié dans le silence de la campagne, il pousse de longs hurlements, fait de vains efforts pour retrouver la parole ; c'est de tout son être qu'afflue à sa bouche la rage ; son goût habituel du meurtre se retourne sur les bêtes et maintenant encore, sa jouissance est de verser le sang. Ses vêtements se muent en poils, en pattes ses bras ; il devient loup, mais il garde encore des vestiges de sa forme première : même couleur grisâtre du poil, même furie sur ses traits, mêmes yeux luisants ; il reste l'image vivante de la férocité. » Il s'agit là de la première métamorphose décrite, celle d'un homme en loup - mais nous pourrions considérer que la Terre elle même est le fruit d'une métamorphose du Chaos -. Ainsi Ovide fonde-t-il l'origine de l'homme, de la terre, mais aussi du loup-garou, et par là de la série B.

Ces passages recopiés pour montrer la chair du texte : les Métamorphoses sont un chef d'oeuvre, car elles allient la beauté de la chair et la grandeur de l'architecture. Ecrire la genèse du monde comme foisonnement d'histoires proliférantes, qui croissent comme un monstrueux corps organique en transformation perpétuelle, dont l'unicité n'est maintenue que par cette étrange expérience de vie qu'est la métamorphose. Des cailloux lancés par dessus l'épaule deviennent des hommes, une jeune femme devient, poursuivi par Phébus, un laurier, Io une génisse, les Héliades des peupliers, saignant de l'ambre, Callisto en ourse et Arcas en astre. On devient cygne, rocher, taureau ou statue. Un homme devient une femme puis à nouveau un homme, tandis qu'une femme amoureuse d'une femme devient un homme pour pouvoir la posséder. Et voici qu'une ville est fondée en jetant des dents de serpents semées dans la terre. Elles se transforment en soldats : « les mottes commencèrent à se soulever, et sortant des sillons, apparurent d'abord une pointe de lance, bientôt des casques couvrant des têtes qui se balancent sous les panaches de couleur ; puis ce sont les épaules, une poitrine, des bras chargés de traits, et toute une moisson pousse de guerriers avec leurs boucliers. » Qui s'entretuent aussitôt. En reste cinq, ils fondent Thèbes. Le rythme est effréné, le poète raconte des dieux, des rois qui eux mêmes racontent d'autres histoires, qui éclosent en quelques vers ou traversent un chant entier. Jupiter changé en Taureau enlevant Europe au milieu des mers pour la violer, tandis que Pasiphaé, mère de Phèdre, demande à Dédale de lui confectionner une vache en bois, dans laquelle, dissimulée, elle parvient à s'unir au taureau qui lui plaisait. En naquit le Minotaure. Jupiter encore parvenant à inséminer Danaé, lorsque métamorphosé en pluie d'or - Golden Shower -, il parvient à pénétrer la tour d'arain dans laquelle son père l'a enfermée. Ovide a voyagé sur toute la Méditerranée, et a entendu toutes sortes d'histoires. Il compile, il entasse, ou plutôt il bourre sa trame de fables invraisemblables. Il traverse les pays, et ce n'est plus seulement la genèse de la terre, de l'homme, des animaux et des plantes qu'il dessine, mais celle des villes, des pays, de l'histoire. C'est la Grèce et ses héros - Thésée, Persée -, mais souvenons nous que si Hélène était sparte, Pâris et Enée étaient turc et Didon tunisienne. Pâris enlève Hélène, déclenchant la coalition des Achéens contre l'Asie, la guerre par delà la mer. Ils débarquent sur les plages, qui se font sanglantes dés le premier jour de la bataille. Troie chute, entraînant la fuite d'Enée à Carthage, où il fonde la ville, avant de repartir fonder Rome, et voici toute l'histoire de la Méditerranée, jusqu'à l'apothéose Jules César, célébré dans le 15ième et dernier chant, et dont l'âme devient un astre.

Il reste encore pour Ovide une métamorphose à décrire. La terre, les hommes, les empires. Jules César même n'est pas l'ultime terme de cette genèse. Celle-ci est décrite dans l'épilogue : la métamorphose des Métamorphoses même en oeuvre impérissable,  « que ni la colère de Jupiter, ni le feu, ni le fer, ni la dent du temps ne pourront détruire. » C'est Ovide métamorphosé en immortel « par la meilleure partie de moi-même ». Même mort, « je n'en serai pas moins transporté au-dessus des astres dans les cieux. » Au-dessus même de Jules César donc, inaccessible à la colère divine. « Partout où la puissance romaine s'étend sur la terre soumise, je serai lu par la bouche des hommes, et à travers les siècles, grâce à la renommée, si les pressentiments des poètes ont quelque vérité, je vivrai ». Fin.
C'est l'amour qui ensemence le monde : je l'ai lu dans les livres. Mais c'est quoi l'amour ? Ou plutôt c'est qui : chez Ovide, les concepts ont encore des visages et des corps. Et ils s'engendrent les uns les autres. Cupidon est le fils de Mars et de Venus : de la guerre et de la lascivité. Mais il est aussi dit que Eros est un frère de Jupiter. Ou encore, chez Hésiode, que Eros procède du Chaos, et qu'il est un principe qui commande les dieux mêmes. Phebus Apollon n'a t-il pas été sous son emprise, tout Dieu du soleil et de l'ordre qu'il soit ? Qu'est ce que l'amour : l'amour est un châtiment, l'amour est une blessure. Ça je l'ai lu dans Ovide « La déesse de Cythère veut tirer une vengeance sans pareil et blesse d'un amour tout pareil » Phébus . Dans le chant 1 nous avons l'origine du monde, l'origine de l'homme, l'histoire de Lycaon féroce transformé en loup et de la submersion des méchants par le déluge. Puis, une fois le serpent tué par Phébus, le voici dieu du Soleil, protecteur de Troie, châtié par Cupidon dont il se moqua : « Qu'as tu donc, espiègle enfant, à faire avec les armes du héros ? ». Cupidon tient un arc entre ses mains, tout comme Phébus lui le plus beau des Dieux, le plus puissant et héroïque. Il lance une flèche dont « la pointe aiguë resplendit » et perce les os d'Apollon « jusqu'aux moelles ». Tandis qu'une autre, dont « la hampe en roseau n'est armée que de plomb », il blesse une nymphe, Daphnée. La première fait naître l'amour, tandis que l'autre met en fuite. Et voici Apollon :« de toute son âme il brûle et son espoir entretient un amour stérile ». Tandis que « La nymphe fuit, plus rapide qu'un souffle léger. » Et « la fuite l'embellissait encore. » Voici Apollon médecin chantant du Léonard Cohen « Hélas ! Mon malheur est qu'aucune plante ne peut guérir l'amour, et elle n'est d'aucun profit pour son maître, cette science dont tous tirent profit. » Ain't no cure for love. Le dieu n'a pas lu Ovide, qui écrivit un ouvrage sur le sujet :  Les remèdes à l'amour. Pour échapper au Dieu, Daphné demande à son père une métamorphose pouvant la préserver : « sa tendre poitrine est enveloppée d'une mince écorce, ses cheveux s'allongent en feuillage, ses bras en rameaux, son pied, tout à l'heure si rapide, est retenu au sol par d'inertes racines; son visage, à la cime, disparaît dans la frondaison. » De l'arbre qu'elle est devenue, Apollon en fera une cithare, ses flèches, et une couronne de lauriers qu'il portera toujours. C'est aussi Narcisse qui pour n'aimer personne et se refuser à l'amour sera condamné à n'aimer que lui et en périra. Pluton frappé sur ordre de Venus, par un des traits de Cupidon qui « assurent la domination sur tous », devenant fou de Proserpine qu'il enlève dans la terreur pour la mener auprès de lui aux enfers. Assis à la terrasse d'un café avenue Philippe Auguste, une femme dans la soixantaine, portant des tatouages tribaux sur ses bras nus me dit « Alors, vous êtes heureux ? C'est joyeux comme lecture les Métamorphoses ». Je n'en suis pas si sûr. En dehors même de son cortège de suppliciés, d'écorchés, de nourrisson jeté en pâtures aux chiens, de fils démembrés par leurs soeurs, les Métamorphoses font souvent le tableau de passions terribles, elles sont pleines de petits Werther et de Marquise d'O suicidaires. Echo, ne parvenant à séduire Narcisse après avoir été condamné par Junon à ne pouvoir répéter que les derniers mots qu'elle entend - le dialogue est formidable -, se meurt. « Dédaignée elle se cache dans les bois et voile de feuillages son visage couvert de honte, et depuis ce jour elle vit dans les antres solitaires. Et cependant, son amour est tenace et s'accroit de l'amertume du refus. Les soucis qui hantent ses veilles rongent son corps pitoyable. La maigreur plisse sa peau, toute l'essence même de son corps se dissipe dans les airs. Il ne lui reste que la voix et les os. La voix est intacte. Les os ont pris l'apparence de la pierre. Aussi se cache-t-elle dans les forêts et ne la voit-on dans aucune montagne. Mais elle est entendue de tous ; c'est le son qui est encore vivant en elle. » Une autre nymphe, Clythié, amoureuse de Phébus. « Depuis ce jour la nymphe, entrainée par son amour à un acte de folie, dépérit, incapable de rien supporter ; et ; nuit et jour, elle reste en plein air, assise sur la terre nue, nu-tête, échevelée. » Elle se métamorphose en tournesol. « Bien que retenue par sa racine, elle se tourne vers son cher Soleil, et, même métamorphosée, elle lui garde son amour. » Iphis quand à elle après avoir été violée, fait le souhait d'être transformée en homme « pour ne plus avoir à subir telle violence. » Myrrha aime son père, couche avec lui, en meurt de honte et devient végétal. C'est avec Jupiter que nous détendons un peu : ses histoires de mari coureur, poursuivi par sa matrone de Junon. Le bon queutard : « Cette aventure vaut bien une dispute ». Voici Sémélé, qui après avoir inconsidérément demandé à Jupiter de la prendre tel qu’il prend son épouse légitime se trouve carbonisée-foudroyée.

Mais tous dieux qu'ils sont, ils n'oublient jamais lorsqu'ils ont aimé. Et pleurent les mortels disparus : ils ne reviendront jamais. Eux restent là. Leur reste l'éternité pour se lamenter de la perte.

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