Sade indécidable, Sade irréductible. Juger Sade. La première difficulté c’est que derrière ce nom de Sade nous entendons à la fois l’homme, sa vie, son oeuvre littéraire, et même sa postérité intellectuelle, voire morale. Sade vu par Restif, Sade lu par Apollinaire puis tous les autres, Sade et Pasolini. L’ensemble forme une figure confuse. Mais pourquoi tenons nous tant à en juger ? C’est que tenant les 120 jours entre les mains, nous ne savons qu’en faire. S’agit-il l’oeuvre d’un détraqué, d’un proto-fasciste du désir, ou d’un contempteur de l’ordre hédoniste. D’un agent provocateur, d’une démonstration des apories de la raison pure et pratique ou d’un théoricien du désir ? Rien, tout. Nous ne dégagerons pas une ligne. Non, c’est encore trop imprécis… Oublions tout discours général sur Sade.
Prenons le matériau, les textes. Lire les lettres, c’est pense-t-on entendre sa véritable voix, sans les masques. Soyons prudents néanmoins. Ayant entre les mains ce volume de lettres choisies, tronquées, je dois m’en remettre à l’honnêteté de l’éditeur. A une vision forcément partiale. Lui même n’a-t-il pas écarté des éléments qui lui semblaient insignifiants pour ne garder que ceux faisant sens – pour lui. Mais quand bien même je m’attaquerais à l’exhaustivité de la correspondance, il ne s’agirait encore que de sa part connue. N’y a-t-il pas quelque part une liasse dissimulée dans un coffre ? Je n’oublierai jamais la jurisprudence Heidegger. Pendant des dizaines d’années, les heideggeriens allemands et français ont dissimulé l’antisémitisme du gourou. Il en était soupçonné – et à juste titre compte tenu de sa carte d’adhérent au parti nazi -, mais ils avaient beau jeu de rétorquer “Eh bien, sortez moi une ligne antisémite de son oeuvre !”. Et bien cela était impossible, tout simplement parce ce que ces textes là avaient justement été dissimulés par leurs soins. Je tiens cependant une telle vilénie impossible concernant notre affaire : par goût du scandale, pour le plaisir de s’y vautrer, n’importe quoi aurait été publié. Il y a une lettre à sa femme par exemple, où Sade lui donne les mesures d’un godemiché qu’il compte se mettre dans le cul. Cela nous instruit : écrivains, méfiez-vous de la curiosité posthume.
Il existe probablement encore dans les armoires quelques lettres oubliées, mais il ne peut y avoir de politique concertée de rétention. S’il existait une lettre où Sade confessait ses crimes, elle serait publiée. Elle n’existe pas. “Je suis un libertin, je suis ne suis pas un criminel ni un meurtrier“. Voilà ce qu’il écrit. Si rétention il y eut, ce fut par le pouvoir et par sa famille. Ses papiers ont été brûlés à plusieurs reprises, ses manuscrits perdus. D’une manière générale, Sade est quelqu’un qui a été étouffé. La volonté de son monde fut de le noyer. En fait, il est absolument miraculeux qu’il reste quelque chose de lui. Le trajet du manuscrit des 120 jours, roulé dans l’un de ses godemichés, caché dans sa cellule à la Bastille, volé le jour de sa prise, dissimulé trois générations dans la famille de son gêolier etc… Ses pièces non signées. Leur côté pornographique a pu aider à leur sauvegarde, le prurit érotique : vendu à ce titre, édité, diffusé.
Ces fragments de voix, lus dans ce mince volume : est-ce la sienne, celle que nous cherchons (mais que recherchons nous vraiment…). Ou encore sa voix adressée à d’autres. Une voix parfois ironique, parfois provocatrice. Manipulatrice ou colérique. Mais quand bien même il parlerait seul, c’est à dire lui même, serait-il plus vrai ? Ne sommes nous pas enclins à nous mentir, lorsque nous soliloquons ? Tout mémoire n’est-il pas une mise en scène de soi ?
La première lettre de ce volume, il a 18 ans, il est capitaine de compagnie dans le régiment de Bourgogne-Cavalerie. Il a commencé la guerre à 16 ans dans l’infanterie, son nom cité pour sa bravoure dans la Gazette à la bataille de Port Mahon, à Minorque. Il a mis le feu à une maison avec des feux d’artifices, et il écrit :
Messieurs, Sur l’agréable nouvelle que nous venions de recevoir que Mgr le duc de Broglie avait complètement vos troupes hanovriennes et hessoises, comme bon patriote et m’intéressant vivement aux succès de ma nation, j’ai tiré, dimanche 22 de ce mois, un feu d’artifice, en réjouissance de cette agréable nouvelle, dont une fusée est malheureusement tombée sur la maison du sieur Streil.
Il est arrogant et ironique, confiant et impétueux. Ensuite cela se gâte. Disons que ça va mal se passer pour lui. Très tôt le dégoût du libertinage, puis un mariage d’amour empêché, un mariage de raison arrangé, deux trois sales histoires amoureuses, et enfin l’enfermement. Il a la poisse.
A 19 ans dégoûté de la chair sans amour, “Je me levais tous les matins pour chercher le plaisir ; cette idée me faisait tout oublier. Je me croyais heureux dés que je croyais l’avoir trouvé, mais ce prétendu bonheur s’évanouissait aussitôt que mes désirs, ne me laissait que des regrets. Le soir j’étais désespéré ; je voyais que j’avais tort, mais je ne m’en apercevais que le soir, et le lendemain mes désirs renaissaient.” Contrition peut-être sincère envoyée à son oncle l’abbé de Saumane, mais contrition dont il ne sortira pas par la chasteté, mais par autre chose, pas comme on l’attendait de lui. Mise en spectacle de sa contrition peut-être, pour retrouver la confiance de son oncle : mais ressenti sincère, l’expérience vraie de l’épuisement des plaisirs, du dégoût de cette chair. Il y a une haine du sexe chez Sade, le sexe allant toujours de pair avec la haine, la violence. J’entends le mot de Flaubert ainsi : « C’est le dernier mot du catholicisme, dit-il (Flaubert, rapporté par les Goncourt). Je m’explique : c’est l’esprit de l’Inquisition, l’esprit de torture, l’esprit de l’Église du Moyen Âge, l’horreur de la nature. Il n’y a pas un arbre dans de Sade, ni un animal. » Approche intéressante : voir ce qu’il n’y a pas chez Sade. Manifestement il n’y a pas d’amour, du moins dans ses oeuvres. Il y en a dans ses lettres. (En ce qui concerne les animaux, Flaubert se trompait. Il y en a dans les 120 jours – mais le manuscrit n’était alors pas connu. Il y a un chat, un serpent, des mulets…)
Amour
Au commencement, il y eut Sade amoureux. “Quand au mariage, je suis toujours très déterminé à n’en faire point d’autre que celui dont j’ai l’honneur de vous parler… Je vous demande pardon si je suis résolu à ne jamais prendre pour un établissement d’autre conseil que mon coeur : il pourra me tromper, mais son erreur sera si douce que je le préférerai au bonheur le plus parfait.” Nous voilà donc face à des lignes étonnantes, montrant notre jeune homme croyant au mariage, et même à l’amour. Une notule indique, “Cet extrait d’une lettre de Sade à son père a été recopié par ce dernier dans une missive à sa soeur, non sans quelques commentaires acerbes sur l’immaturité affective du futur marquis.” A force de suppliques, Sade parvient à décider son père à accepter ce mariage avec une certaine Anne Laure Victoire de Lauris : mais elle le quitte. “Parjure ! Ingrate ! que sont devenus ces sentiments de m’aimer toute ta vie ? qui t’oblige à l’inconstance ?” Voilà comment ça commence.
Qui peut m’attacher à la vie dont tu faisais seule les délices ? Je te perds, je perds mon existence, ma vie, je meurs, et de la mort la plus cruelle.
Il y a 20 lignes du même tonneau. Prenons les au sérieux : Sade est mort ce jour là. Rajoutons pour l’anecdote qu’elle l’a trompé et laissé une chaude pisse.
Lui qui haïssait l’hypocrisie – une autre constante de son oeuvre, disons une constante à prendre en compte, “il faut faire sa cour pour réussir : mais je n’aime pas le faire” – devra jouer le jeu du mariage arrangé. Le voilà époux de Mme Pélagie de Montreuil, famille aristocrate de noblesse récente mais argentée. “Tout ce que je peux vous dire, c’est que j’en suis enchanté. Je suis marié de mardi dernier.” Dés l’âge de 20 ans, il semble avoir perdu toute illusion quand à l’amour, l’amitié, le mariage. “peu d’amis, point peut-être car il n’en existe pas un véritablement sincère… sans jamais cependant se livrer à personne, car vous ne l’êtes pas plutôt que vous avez lieu de vous en repentir… Il en est des amis comme des femmes : l’épreuve fait souvent voir que la marchandise est trompeuse.” Ce n’est pourtant qu’un début.
Sa femme l’aime, lui ne l’aime pas. Il n’a pas renoncé à sa vie libertine, une première affaire qui lui vaudra sa première incarcération. Rue Mouffetard, une prostituée, il aurait blasphémé, il est dénoncé. Nous disposons rien qui pourrait ressembler à une sorte de vérité judiciaire : Sade, maintes fois incarcéré, n’aura pourtant jamais été jugé sauf par contumace : toujours sa famille a voulu étouffer ces affaires. C’est elle qui demande l’enfermement, et non le droit. Il se pourrait que ces ennuis lui aient valu de perdre toute illusion quand au droit, et plus généralement en la cité. Maintenant nous pourrions aussi interpréter son dégoût pour la société, les femmes, l’amitié comme des manoeuvres visant à justifier son caractère impossible. Néanmoins sa détresse amoureuse est vraie, car elle l’est toujours : son exposé étant une manoeuvre contre-productive, suicidaire, elle n’est rien d’autre qu’une façon d’être, elle ne peut être qu’une vérité. Elle ne se feint pas, car ce n’est jamais ce que nous cherchons à feindre, nous tentons toujours de feindre l’indifférence. Il apprendra à feindre. Il entretient une maîtresse, Mlle Collet, “je suis amoureux de vous comme un fou, et ne connais plus de bonheur au monde pour moi maintenant, que de passer ma vie avec vous et d’y partager ma fortune.” Elle le quitte, il est trop pauvre. Elle a beaucoup d’amants qui l’entretiennent déjà, Sade ne lui rapporte pas assez. “Ce que vous êtes ? Vous me l’apprenez que tôt. Ce que je suis ? Votre dupe. Qui de nous deux joue le rôle le plus humiliant ?” Il tente de feindre le couple heureux. “Oui je serai sans doute beaucoup plus heureux si j’amais ma femme, mais suis-je maître de ce sentiment-là, j’ai fait l’impossible, mon cher oncle,“.
C’est par le mariage qu’il apprend l’hypocrisie. “las d’être si longtemps contraint et d’avoir dit depuis deux ans je vous aime sans le penser ; je cherchai à le penser pour avoir du plaisir à le dire. Je vis clair alors, mais en me reprochant d’avoir trompé, je projetais de tromper encore mieux.”
Suit une série d’aventures dont je ne perçois que des fragments, passions violentes que Sade entretiendra avec quelques femmes. La Beauvoisin, “Te voilà démasqué, monstre ! Ta noirceur est au comble,“, puis sa belle soeur, soeur de sa femme, Anne-Prospère, auteure d’une lettre terrible, “Je jure à M. le Marquis de Sade, mon amant, de n’être jamais qu’à lui… Je lui fais le sacrifice de ma vie, de mon amour et de mes sentiments, avec la même ardeur que je lui ai fait celui de ma virginité…“, signée avec son sang. La jeune fille est religieuse, et la famille s’oppose, c’est celle de Sade aussi, cela tourne court, il tente de se suicider, “Je ne vois que trop qu’il me faut renoncer au bonheur de te posséder. Et dans cette cruelle certitude, était-il étonnant que je ne cherchasse la mort ?“. C’est à peu près ainsi que s’achève la vie “libre” de Sade, quand rattrapé par une autre affaire il est emprisonné.
L’enfermement
Oh ma chère amie quand mon horrible situation cessera-t-elle, quand me sortira-t-on grand dieu ! du tombeau où l’on ma englouti vivant ?
Sa femme devient son unique interlocutrice, il la supplie de ne pas l’abandonner, il en appelle à leurs enfants, “je te conjure de t’y opposer de toutes tes forces, et de te bien convaincre que nos enfants en deviendraient les premières victimes, il n’y a pas d’exemple d’enfants heureux de la mésintelligence de leurs père et mère.” Il attend un jugement qui ne viendra jamais : cela même lui porte discrédit. “Imagine-t-on seulement que le public ira approfondir ? Il dira seulement : il fallait bien qu’il fut coupable puisqu’il a été puni.” D’un crime si horrible qu’il fut tût. Il est fait référence ici à l’affaire du château de Lacoste : encore une affaire nébuleuse, dont nous ne disposons d’aucuns détails, jamais jugé. Des rumeurs à la poursuite d’autres rumeurs, sur une mauvaise réputation. Ou alors est-ce vrai. C’est invérifiable. Seulement c’est le scandale, le scandale de trop pour la famille.
Comprenant qu’il ne sortira pas, il devient fou. Il n’y a plus rien à attendre, ni le jugement, ni la peine, simplement une éternelle attente. “Oui je suis libertin je l’avoue, j’ai conçu tout ce qu’on peut concevoir dans ce genre-là, mais je n’ai sûrement pas fait tout ce que j’ai conçu et ne le ferai sûrement jamais. Je suis un libertin, mais je ne suis pas un criminel ni un meurtrier.” Ces lignes pourraient expliquer pourquoi seules les passions simples des 120 jours n’aient été rédigés, et non pas les passions doubles, criminelles, et meurtrières. Parce que ce n’était pas son “truc” (On rétorquera Juliette, mais Juliette a été renié, Juliette c’était pour le fric).
L’analyse marxiste nous rappelle que l’oeuvre ne devrait jamais être séparé de ses conditions de productions. L’enfermement pour les 120 jours, et la guillotine pour la philosophie dans le boudoir. Elle nous le rappelle simplement, sans nous ordonner de penser strictement la philosophie sous la guillotine, ni les 120 jours à la Bastille. Elle est une question, une bascule peut-être, elle teinte de gris l’un, de rouge l’autre. Elle permet à la penser de se déplacer, de vivre. Elle n’excuse pas, elle n’explique pas. Elle colore.
Dans sa geôle il se branle. Il commande à sa femme “un flacon” pour ses “prestiges”. “Je sais très bien que la vanille est échauffante et qu’il faut user modérément de la manille. Mais que voulez-vous, quand on a que cela – quand on en est la privé de toute ressource !” Il passe ses journées à s’enfiler les flacons commandés, selon des mesures prises au pouce près, “une bonne grande heure le matin à cinq manilles, artistiquement graduées de six à neuf, une demi-heure le soir à trois, avec de moindres proportions.” Mais il ne parvient pas à jouir, “la flêche ne veut pas partir – et c’est ce qui tue, parcequ’on voudrait qu’elle parte.” Il a épuisé toutes les ressources physiques et mentales de la masturbation. Et les “120 jours de sodome” sont les témoignages de cela. Maintenant, qui est l’innocente Justine ? Qui sont les victimes du château de Silling ? C’est Sade lui-même. Les 120 jours de sodome sont les siens, lorsqu’il écrit ses tableaux, échauffés par la manille. C’est dans un de ces flacons qu’il dissimulera son ouvrage. Voyons ce qu’il dit là :
En remontant à l’époque de mes malheurs il me semble quelque fois entendre ces sept ou huit tignasses poudrées à blanc (nda ses juges), à qui je les dois, revenant l’un de coucher avec une honnête fille, cet autre s’échappant tout honteux d’une rue borgne où il serait bien fâché qu’on découvrît ce qu’il vient de faire – celui-là – d’un taudis souvent encore bien infâme…
Nous reconnaissons là les bourreaux de Silling. Ce château loin de tout, perdue dans la forêt noire, ne sont non pas – allez affirmons quelque chose – une réminiscence de celui de La Coste, -, mais le château de Vincennes, la forteresse de la Bastille, celle de Charenton.
Il devient fou : “vous avez échauffé ma tête, vous fait former des fantômes qu’il faudra que je réalise.” Lui victime survit en tant qu’il s’imagine devenir bourreau. “Quand on a un cheval trop fougueux, on le galope dans les terres labourées ; on ne l’enferme pas à l’écurie. Par là, vous l’auriez mis dans la bonne voie, dans ce qu’on appelle le sentier de l’honneur. Plus de ces subterfuges philosophiques, de ces recherches désavouées de la nature (comme si la nature se mêlait de cela), de ces écarts dangereux d’une imagination trop ardente qui, courant toujours après le bonheur, sans jamais le trouver à rien, finissent par mettre des chimères à la place de la réalité et de malhonnêtes détours à celle d’une honnête jouissance… M le 6, au milieu d’un sérail, serait devenu l’ami des femmes.” Sincérité masqué derrière la provocation et l’ironie : ensuite disqualification incroyable de ce qui monte en lui, ces “subterfuges philosophiques” qui l’assaillent et lui font perdre la voie droite.
Que peut-on concevoir, enfermé dans une tour ? Sûrement pas l’amour : cela ne serait que concevoir un manque atroce. Donc l’échauffement. Son écriture des 120 jours est l’expérience terminale d’un homme isolé de tout contact humain. Le reste de sa carrière littéraire consistera à ironiser sur la révolution, la raison, Dieu, les sentiments : une entreprise de destruction de toutes ses illusions.
La philosophie
Ma quatrième détention enfin était un paradis terrestre ; belle maison, superbe jardin, société choisie, d’aimables femmes ; lorsque tout à coup, la place des exécutions s’est mise positivement sous nos fenêtres, et le cimetière des guillotinés dans le beau milieu de notre jardin.
Il voit les têtes tomber depuis sa fenêtre. Il écrit ses romans philosophiques. Qu’il s’agisse de romans, et de romans de la philosophie amènent à considérer les propos qu’ils contiennent d’une manière bien différente qu’un livre tel que Généalogie de la Morale, d’un dénommé Nietzsche. Ils en font des oeuvres indécidables. Qui parle ? Nous n’en savons rien. Des gens parlent, ils s’échauffent, ils raisonnent et déraisonnent. C’est ce spectacle là auquel nous assistons.
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