lundi 11 mars 2019

Les 120 journées de Sodome ::: Sade (3)



Les guerres considérables que Louis XIV eut à soutenir pendant le cours de son règne, en épuisant les finances de l’Etat et les facultés du peuple, trouvèrent pourtant le secret d’enrichir une énorme quantité de ces sangsues toujours à l’affût des calamités publiques qu’elles font naître au lieu d’apaiser…

Les 120 jours sont constitués d’un solide introduction et de quatre parties, dont l’une seulement est rédigée – le mois de novembre -, les trois autres étant simplement établies en forme de plan. Une question, qui m’a parut indécidable, mais qui ne l’est peut-être pas, c’est : Sade envisageait-il la rédaction complète des 120 jours, ou alors s’est-il lassé ? Cet état d’inachèvement est-il voulu ? Cette forme là : cet aspect de catalogue d’encyclopédie du vice et de la perversion qui a tant marqué les lecteurs, est-elle une forme voulue ? Nous connaissons la date exact de la composition du manuscrit – 22 octobre 1785, mise en forme de ses notes, puis sa destinée : caché dans un godemiché etc…, la perte du manuscrit. Mais qu’a-t-il fait entre 1875 et 1789 ? N’a-t-il pas poursuivi son oeuvre ? Ou existe-t-il une autre version, postérieur, qui fut elle perdue ? Lors de la prise de la Bastille, ses papiers furent brûlés. Et où est passé le plan de la première partie ? A-t-il été jeté une fois sa rédaction achevé ?

Je ne m’aviserai pas de peindre ces beautés : elles étaient toutes si également supérieures que mes pinceaux deviendraient nécessairement monotones.

La forme actuelle de ce roman est parfaitement heureuse. Peut-être surgira-t-il un jour un second manuscrit, mais ce serait probablement une perte par rapport à cet état de perfection. Les 120 jours semblent très étonnamment répondre à deux principes antithétiques, à savoir la parcimonie et le foisonnement. Le foisonnement des vices décrits, mais la parcimonie de plus en plus rigoureuse de l’écriture. S’ensuit un effet d’accélération hallucinatoire dans cette lecture, qui serait autrement absolument ennuyeuse, répétitive, monotone selon son mot. Reproche souvent fait à Sade, moi le premier, mais reproche me semble-t-il plus valable pour ce qui est de sa littérature érotique. En ce domaine l’exigence et l’objectif y sont différents. Il s’agit de délayer au mieux, de fournir de la matière, de débiter du monstrueux, de feuilletonner jusqu’à la stagnation la plus glauque : et tout cela pour payer ses dettes. Quand Justine ou Juliette semble toujours plus s’enfoncer dans un néant immobile, les 120 jours au contraire ne cessent d’accélérer, jusqu’à la frénésie barbare des dernières pages, où nous retrouvons la “passion de l’enfer”, menée par un grand seigneur dans une maison à l’extérieure de Paris. Trentes jeunes filles choisies par des maquerelles, et torturées dans la cave de sa maison au cours de supplices infernaux. C’est à dire très exactement le dispositif des 120 jours, mais ramassé sur deux pages : un enfer au sein même de l’enfer. A ce stade là il faut le dire, il n’y a plus grand chose de sexuelle, et nous pensons davantage à un camp d’extermination pour pucelles qu’à du libertinage sympa, et il devient hyper-difficile de se branler. Il nous avait prévenu dès l’introduction :

Sans doute beaucoup de tous les écarts que tu vas voir peints te déplairont, on le sait, mais il s’en trouvera quelques-uns qui t’échaufferont au point de te coûter du foutre, et voilà tout ce qu’il nous faut. Si nous n’avions pas tout dit, tout analysé, comment voudrais-tu que nous eussions pu deviner ce qui te convient ? C’est à toi à la prendre et à laisser le reste, un autre en fera autant.

Le narrateur a donc décidé de “taper large”. Et ce qui a frappé les siècles, c’est effectivement que le pari est réussi. “C’est ici l’histoire d’un magnifique repas où six cent plats divers s’offrent à ton appétit. Les manges-tu-tous ? Non, sans doute, mais ce nombre prodigieux étend les bornes de ton choix, et, ravi de cette augmentation de facultés, tu ne t’avises pas de gronder l’amphitryon qui te régale.” La même idée, mais avec cette métaphore supplémentaire : celle du repas. Je pense que cela n’est absolument pas anodin, et même très important. C’est à la fois l’idée de gavage, mais aussi l’histoire de la merde. La merde est très importante dans les 120 jours, ils passent leur temps à en manger, et cela même a choqué l’auteur de l’introduction de cette édition ci présente, sur une banquette du Pure Café, novembre 2016 – par effet extraordinaire, les 120 jours débutent le premier, nous sommes le 18 – un peu caché, littérature dégueulasse, il écrit “Ainsi, dans les 120 jours, la vraisemblance est souvent heurtée par la suprématie gratuite d’un égarement hideux entre tous“, la coprophagie. Ces six cents plats qu’il nous mitonne depuis sa cellule, Sade sait déjà qu’ils seront plein de merde, il en fout partout, il barbouille comme un dingue, tel un Bobby Sands de la monarchie. C’est à dire qu’il dévoie là l’objectif de toute littérature érotique, qui est l’échauffement : il pervertit la pornographie, il la sabote intentionnellement. Et surtout il va tracer une ligne continue entre le sexe et la pulsion de mort. Son ambition est, je pense, de nous faire prendre en horreur la chair. C’est pourquoi je souscris au mot de Flaubert : “Sade est le dernier mot du catholicisme.” Ces 120 jours sont un tableau moral, un repoussoir, mais sûrement pas une apologie de la perversion, ni un manuel de sadisme. Une bande d’impuissants dans un château.

La fin de ce règne, si sublime d’ailleurs, est peut-être une des époques de l’empire français où l’on vit le plus de ces fortunes obscures qui n’éclatent que par un luxe et des débauches aussi sourdes qu’elles.

Ensuite, les 120 jours sont une satire. Sade commence par nous décrire cette fin de règne. La corruption est totale et absolue. Quatre grands seigneurs, appartenant tous à une classe différente de l’élite, organisent des parties “dans quatre différentes maisons de campagne situées à des extrémités différentes de Paris.”, c’est à dire au centre même du pouvoir. La tête est absolument pourrie. Il y a là un duc, un ecclésiastique, un juge et un financier. Qui sont ces gens pour Sade ? Une projection de lui-même ? Absolument pas. Ils sont ceux là-même qui le persécutent. Le duc, c’est le noble qui refuse l’entrée de sa famille à la cour. L’homme d’église est peut-être son oncle l’abbé de Saumane, qui le trahit. Le haut magistrat celui qui l’a condamné. Le financier celui auprès duquel il a des dettes. Celui-ci a une toute petite bite. Il y a un passage éclairant de sa correspondance, où pensant à ses juges de Marseille, il se les imagine pris dans toutes les turpitudes. Décrivant les 120 jours, il décrit davantage la corruption des puissants que les siennes propres, corruption cachée par l’hypocrisie la plus absolue, protégée par l’argent, défendue par la puissance.

En remontant à l’époque de mes malheurs, il me semble quelque fois entendre ces sept ou huit tignasses poudrées à blanc, à qui je les dois, revenant l’un de coucher avec une honnête fille qu’il débauche, celui-ci avec la femme de son ami, cet autre s’échappant tout honteux d’une rue borgne où il serait bien fâché qu’on découvrît ce qu’il vient de faire – celui-là – d’un taudis souvent encore bien plus infâme, il me semble dis-je les voir tous chargés de luxure et de crimes.

Lettre écrite depuis la prison en 1782, et instructive quand à la genèse des 120 jours. Il s’imagine leurs crimes. Et son imagination est débordante. Portrait du Duc de Blangis :

Né faux, dur, impérieux, barbare, égoïste, également prodigue pour ses plaisirs et avare quand il s’agissait d’être utile, menteur, gourmand, ivrogne, poltron, sodomite, incestueux, meurtrier, incendiaire, voleur, pas une seule vertu ne compensait autant de vices.

Un élément fait du Duc de Blangis un anti-portrait de Sade : le Duc n’a aucun remords pour ses crimes. Il a décidé non seulement de faire le mal mais de ne jamais faire le bien, et il fustige ceux qui regrettent leurs crimes, “toujours flottants, toujours indécis, leur vie entière se passe à détester le matin ce qu’ils ont fait le soir.” Une lettre de Sade reprend exactement ces termes, “je me levais tous les matins pour chercher le plaisir ; cette idée me faisait tout oublier. Je me croyais heureux dés que je croyais l’avoir trouvé, mais ce prétendu bonheur s’évanouissait aussitôt que mes désirs, ne me laissant que des regrets.“. Un autre élément : le Duc de Blangis est absolument pleutre, “il avait fait une campagne ou deux, mais il s’y était si déshonoré qu’il avait sur le champ quitté le service.”. Sade quand à lui fut héroïque sur le champ de bataille. Il n’y a guère de doute que Sade considère le Duc de Blangis comme une véritable merde. 

Il y a ensuite l’évèque :
Idolâtre de la sodomie active et passive, plus encore de cette dernière, il passait sa vie à se faire enculer.
Le portrait du président de la cour est salé aussi :
Couvert de poils comme un satyre, un dos plat, des fesses molles et tombantes qui ressemblaient plutôt à deux sales torchons flottant sur le haut de ses cuisses… Au milieu de cela s’offrait, sans qu’on eût la peine d’écarter, un orifice immense dont le diamètre énorme, l’odeur et la couleur le faisaient plutôt ressembler à une lunette de commodités qu’au trou d’un cul.

Chez Sade, la perversion morale s’accompagne de la déchéance physique, ce en quoi nous devrions y voir une certaine condamnation morale. Le mal n’est pas beau : il est laid, il enlaidi. Le portrait d’une des historiennes, Fanchon délabrée par le mal :
Elle avait soixante-neuf ans, elle était camuse, courte et grosse, louche, presque point de front, n’ayant plus dans sa gueule puante que deux vieilles dents prêtes à choir ; un érésipèle lui couvrait le derrière, et des hémorroïdes grosses comme le poing lui pendaient à l’anus ; un chancre affreux dévorait son vagin et l’une de ses cuisses était toute brûlé.

Et ce sont ces gens-là qui vont concevoir le dispositif de cette extermination de l’innocence et de la beauté, qualités allant toujours de pair cher Sade. Et qu’est-ce qui permet cela, cette souillure de l’innocence ? L’argent, la fortune. Qu’est-ce que c’est catholique encore. Les quatre merdes sont immensément riches, et ils se sont enrichis par l’héritage – le Duc de Blangis n’a pas d’autre mérite que celui-ci -,  la trahison – l’évèque corrompant un testament -, le meurtre – le président de la cour – ou la finance. Voilà les quatre moyens de l’accumulation primitive, source de de toute fortune. Voilà un tableau moral du pouvoir extraordinairement salée, quelque chose de presque révolutionnaire. Nulle autre que lui n’est allé aussi loin dans la peinture de la corruption du pouvoir, lui le petit marquis méprisé par la noblesse, ruiné auprès des financiers, athée, et emprisonné par les juges, l’homme du sud, du Vaucluse, de Saumane.

Un an entier se passa à ces détails, on y dépensa un argent immense.

Nos quatre cavaliers de l’apocalypse ont donc décidé d’un petit dispositif. Quatre, huit, 120, 600 : les chiffres reviennent souvent. Il y a dans ce texte une passion de la géométrie. Les parties se veulent égales, les passions se correspondent, il écrit “l’homme de cette passion est le même que celui de la 35ième décrite par Fanchon” etc… Il a des tableaux de correspondance, il dit avoir tracé un plan de la maison même, pour s’y retrouver entre les couples, les interactions : une sorte de cluedo de l’enfer. Toute cette géométrie pour monter cette maison : une architecture de l’enfer.

Ils ont décidé de ce dispositif pour la seule raison en fait qu’ils n’arrivent plus à bander, que plus rien ne les excite. C’est un problème qui revient souvent. Ils sont en quête d’intensité, ils n’en peuvent plus. Ils font envoyer leurs émissaires à travers tout le royaume afin de trouver des pucelles et des jeunes garçons. Ils les sélectionnent. N’est-ce pas le fonctionnement courant de cette société ? La prostitution partout, l’exploitation de la pauvreté, de la misère, de la jeunesse. Ils choisissent un lieu : ce sera le château de Silling.

De longues pages sont consacrées à la description de son emplacement puis de sa description. L’idée c’est qu’il se situe en dehors de tout, parfaitement isolé. “on y passait le Rhin, au-delà duquel la route se rétrécissait au point qu’il fallait quitter les voitures. Peu après on entrait dans la Forêt-Noire, on s’y enfonçait par une route difficile, tortueuse et absolument impraticable sans guide“. Puis il y a encore un hameau hostile, un chemin de montagne vertigineux, un col qui ouvre sur une plaine ceinte de parois rocheuses, un précipice franchi par un pont. Puis les murailles même du château, des douves, la herse. Puis la galerie, le salon à manger, garni de tapis, une niche et tout au fond, un cabinet, “Ce cabinet était une espèce de boudoir ; il était extrêmement sourd et discret, fort chaud, et très sombre le jour.” C’est là le lieu des crimes projetés. Et puisque cela ne suffit pas encore, on fit couper le pont et murer toutes les portes pour “s’enfermer absolument dans la place comme dans une citadelle assiégée.”

Vous voilà hors de France; au fond d’une forêt inhabitable, au-delà de montagnes escarpées dont les passages ont été rompus aussitôt après que vous les avez eu franchis. Vous êtes enfermées dans une citadelle impénétrable ; qui que ce soit ne vous y sait ; vous êtes soustraites à vos amis, à vos parents, vous êtes déjà mortes au monde et c’est plus que pour nos plaisirs que vous respirez.

Un élément saisissant parmi d’autres, c’est que le château se situe en Allemagne, à l’est, c’est Dachau, c’est Treblinka. Nous savons que Sade a fait la guerre contre l’Allemagne : mais le financier Ducret y a son château. Ne serait-il pas comme un traître à sa nation ? Ce château nous semble aussi comme une parodie romantique. Les montagnes, l’isolement, l’Allemagne, l’extra-territorialité, cette bulle hors du monde, hors du droit, c’est aussi le lieu romantique rêvée, parfait. Ce rêve là sera entièrement pervertie car à Silling il y a absolument pas d’amour, et c’est probablement ce qui caractérise le mieux l’ensemble. Silling n’est ni plus ni moins que l’enfer, c’est à dire le lieu sans amour, sans mouvement donc – l’amour est ce qui meut les étoiles -. C’est l’expérience de pensée d’un lieu sans amour, c’est à dire du lieu mental de Sade à ce moment là de sa vie, coupée de tout, enfermé dans une citadelle murée, seul avec son godemiché, vivant pour lui seule ses 120 jours de sodome. La solitude absolue de l’enfer. L’enfer de Sade est un enfer matérialiste, c’est un enfer sens dessus dessous : il est régit par le plaisir, ordonné par l’argent. Ceci explique que la merde soit omniprésente. La merde c’est le fleuve de merde du second bolge qui se serait renversé sur tous les autres, c’est aussi l’argent. Celui qui y est enfermé l’est parce qu’il est innocent. Ce n’est pas l’enfer de Dante, l’enfer ordonné du catholicisme, où sont punis selon une loi sévère les pêcheurs. Sade est un homme en enfer qui n’est guidée par nulle Béatrice : il est sans lumière. Sa descente n’en est pas vraiment une, puisqu’il semble davantage faire du sur-place, la gradation se faisant dans l’intensité, qui est aussi celle de la circonférence des “flacons” qu’il s’enfile. Il y a dans l’enfer de Sade comme celui de Dante, tout au bout, au fond pourrait t-on dire, un diable. Celui de Sade se présente ainsi : “C’est un homme de quarante ans, d’une taille énorme, et membré comme un mulet ; son vit a près de neuf pouces de tour sur un pied de long. Il est très riche, très grand seigneur, très dur très cruel.

Un diable d’une banalité absolue. Une simple maison. Un salon, un souterrain plein de matelas et de machines de torture. Une cave en fait, celle de n’importe quel psychopathe, Marc Dutroux ou autres. Aucune majesté chez ce diable là, aucune grandeur. Sa description est réduite au minimum : il est simplement d’une noirceur absolue. Chez Dante, sous le diable nous trouvions le chemin qui mène au purgatoire, mais pour y parvenir il fallait qu’il puisse être guidé. Chez Sade, au fond du trou, il y a encore un trou, une cave, et c’est exactement le même dispositif qui recommence. “Six maquerelles sont employées dans Paris et douze dans les provinces…

Le grand seigneur qui se livre à la dernière passion que nous désignerons sous le nom de l’enfer…

Le même dispositif qui recommence mais ramener à quelques lignes, à sa plus grande concision. Il s’agit là toujours du même effet d’accélération, miroir inverse de celui que Dante décrit lors de son voyage au Paradis. Le poète se faisant alors de plus en plus léger, volant toujours plus vite vers les étoiles. Ici il se fait toujours plus dense, plus ramassé plus lourd. “Et il perd son foutre en jetant des hurlements qui couvrent totalement ceux des quinzes patientes. Cela fait, il sort ; on donne le coup de grâce à celles qui ne sont pas encore mortes, on enterre leurs corps, et tout est dit pour la quinzaine.” Et cela recommence encore. “Je ne crois pas qu’il y ait jamais eu un vertige pareil à celui de ces prisons” (dans la correspondance).

Nulle autre que Sade n’a dépeint avec autant de force l’horreur du vice, ce par quoi il faut entendre les 120 jours comme étant l’oeuvre d’un moraliste.

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