Annie Le Brun a son beau titre : “Soudain un bloc d’abîme, Sade”. J’ignore jusqu’à quel point elle le développe, n’ayant eu le loisir d’achever son livre. La plupart des commentateurs de Sade m’ennuient – Blanchot, Klossowski, génies par ailleurs – : intelligents surement mais fades, et à chaque fois en revenir au texte fait souffler leurs frêles édifices théoriques – et les miens plus frêles encore, je ne bâtis pas solide. Les considérations sur le Sade gnostique chez Klossowski, ou sur la profanation de la vierge (Marie) sont à bailler, et ne sont pas convaincants. Parlons de Sade, mais est-ce lui qui parle ? Non. Où est Sade chez Sade ? Soyons sérieux. Même en narrateur il est ironique. Il n’a publié aucun traité d’athéisme. Il a écrit des romans. Chez Sade il y a l’homme et il y a le signe : les deux forment un couple dont nous avons du mal à démêler la vérité. Mais pourquoi tenons nous tant à le faire ? Nous regardons ces belles intelligences comme résister à l’attraction de ce “bloc d’abîme”. Elles se raidissent, refusent, oblitèrent. Chacune veut le ramener à elle, à son système. Annie Le Brun s’en approche avec son corps. Son aveu est flambant :
Mais comment dire la sorte d’ébranlement physique… j’en fûs comme obsédé. Je n’arrivais plus à m’en détacher… désir de plus en plus vif de me perdre… j’étais la proie d’un désir… j’étais pris dans un remous érotique :
je me découvrais complètement seule dans la cage des reflets d’un ciel de souffre et de métal qui faisait basculer l’horizon sous mes pas. C’était sans doute la façon immédiate que j’avais de me représenter le système de réverbération érotique dont j’étais prisonnière. Et cela avec tous les chatoiements d’être, de frôlements d’idées, les miroitements de sensations, les luisances de souvenirs, les persistances de perspectives, obéissant à cette imprévisible luminosité de l’organique qui avait fait de moi son théâtre.
Ce qu’elle dit, c’est qu’elle bande bien – et cela a dû exciter les hommes, de lire une femme mouiller à lire Sade – et qu’elle bande d’autant plus “à la faveur des évocations les plus éloignées de ce que vous croyez, sinon savoir, du moins pressentir intimement de vos penchants.” Elle y avance d’abord avec son corps.
Il y a donc ces intelligences cherchant à sonder ce “bloc d’abîme”, je reviens sur cette expression quelque peu oxymorique, mais plus que celle de “trou noir”, désignant paradoxalement la concentration la plus forte de matière dans l’univers. Bloc véritable, aspirant toute lumière, n’en rejetant aucune, lieu singulier sans aucune communication avec l’extérieur : Silling est l’un deux. Forêt noire, pont brisé, portes murées. Lieu noir capturant toute lumière, toute innocence, pour la transformer en chaleur, une chaleur de l’ordre du milliard de Kelvin. Quel Christ serait capable d’en briser les gonds, de délivrer du boudoir l’innocence ? Dans cette citadelle seuls les bourreaux sont libres, du moins libres de suivre les vices auxquels ils sont enchaînés. Ils passent de cellules en cellules accomplirent leurs décharges, et “c’est le dernier du 29 novembre de Duclos, c’est celui de Champville qui ne dépucelle qu’à neuf ans, celui de Martaine qui…“.
“Soudain un bloc d’abîme”. Sade est le nom d’une catastrophe dans la lumière. De la même manière que les trous noirs surgissent de l’effondrement des étoiles super massives, Sade est celui né de l’effondrement des Lumières : celles de la liberté, dans le libertinage amoureux, philosophique, politique. L’étoile explose, puis sous l’effet de la gravité tombe en elle-même, jusqu’à entraîner avec elle la lumière. Ce phénomène si prodigieux n’est ni une rêverie de poète, ni une anecdote de notre réel, mais précisément la description du centre de notre galaxie. Il est irréparable et irréversible : il a eu lieu, et par là l’univers même voit sa face changer à jamais. L’existence d’un trou noir, comme celle de 120 jours, n’est pas un phénomène réversible. Une fois constitués ils subsistent à jamais. Une fois constitués ils se renforcent encore, c’est un effondrement sans fin, allant s’accélérant dans l’espace, se dilatant dans le temps, jusqu’à atteindre l’extrême concentration des dernières notations, empilement de tableaux criminels, dont la lecture est sèche, mais les efforts d’imagination intense : extrême densité. C’est ainsi que s’éclaire finalement le processus de l’écriture de Sade, qui au sein du dispositif de la satire parvient à son épuisement à continuer encore. Ce dispositif est l’écriture de la gravité. Dans les 120 jours concernant le libertinage ; au début seulement quelques écarts, puis de plus en plus nombreux, des crimes toujours plus dense. Vous prétendez être libertin demande-t-il ? Voilà le véritable libertinage. Ailleurs, vous prétendez être républicain ? Voilà le véritable révolutionnaire. Etc. Nous connaissions le vice, nous en avions été prévenu, et cette approche était comme celle que le révérend John Mitchell (1724- 1793), écrivant à la Royal Society (ceci est dans l’excellent livre de Vincent Bontems et Roland Lehoucq, Les idées noires de la physique), se proposait pour détecter ces objets duquel nulle lumière ne pouvait s’échapper :
S’il arrivait que quelque autre corps lumineux tourne autour d’eux, des mouvements de ces corps tournants, nous pourrions peut-être encore déduire l’existence du corps central avec quelque degré de probabilité.
Des mesures indirectes : équipée de sa manille et rendue à la vanille, Sade nous en propose le vécu sexe à la main, dans un mélange d’impériosité de la nature – la nature pour Sade n’est rien de plus que ce qui commande de jouir – et de colère lubrique, à justement ne pas pouvoir se libérer de cette nature. Y employant là tous les moyens de l’imagination possible, et à mesure qu’ils se révèlent dérisoires – ces histoires de filles initiées à la sodomie à n’en plus finir – par rage, par désespoir, s’abîmant dans des fééries grotesques, où pointe davantage de parodie que d’efficacité pornographique.
139. Un homme dont Martaine a parlé le 12 janvier, et qui brûlait de l’artifice dans le cul, a pour seconde passion de lier deux femmes grosses ensemble, en forme de boule, et de les faire partir dans un pierrier.
Alors je puis croire à une perte d’identité érotique initiale, à la lecture d’un Sade parodiant la religieuse de Diderot avec ses histoires de curés lubriques pervertissant des petites filles – Sade est un Diderot effondré -, et où l’on ne sait jamais trop si ce sont des garçons où des filles qui sont foutus, dans la confusion des noms, pour qui serait attaché à une orientation sexuelle, mais il vient assez tôt que ces vices sont d’abord trop honteux – les michons décampent systématiquement une fois leur lubricité repue -, puis trop abstrait – peinture de tableaux amoureux trop complexes pour être conçus aisément par l’imagination – et enfin trop désespéré de ce désespoir de ne plus parvenir à jouir, et puis le rire nerveux, et enfin noir éclatant qui procède de cet acharnement, pour que l’on puisse vraiment qualifié ça d’érotique. Dans l’ébranlement dont il est question, l’excitation sensuelle n’est que l’accroche, il y a ensuite le dégoût, puis la honte, la rage, le malaise, le rire : voilà ce qu’il en est du corps s’approchant de ce bloc d’abîme. Sade n’est pas Pierre Louÿs, pour le coup véritable pornographe. Ça commence comme une satire, ça continue par le pornographique, et puis c’est l’effondrement. Mais comment, direz-vous, si Sade écrit vraiment depuis le trou noir, comment se fait-il que nous puissions l’entendre, puisque rien ne peut en réchapper ? Pour asseoir la métaphore, il nous faudra convoquer un autre monstre astrophysique, à moins qu’il ne s’agisse d’une chimère, de littérature, que nous pourrions dés lors définir comme nécessité dans l’imaginaire : “Le trou noir implique la fontaine blanche comme la geôle appelle le passage secret“. Cette phrase que je relève comme par miracle de ces mêmes “Idées noires de la physique”. La fontaine blanche est cette entité imaginaire conçu comme l’envers de l’autre ogre : un jaillissement de lumière symétrique à son aspiration par le trou. Et dans la geôle de Sade, nous concevons aisément ce qui pouvait être métaphoriquement considéré comme étant son seul expédiant de liberté, sa fontaine blanche, de laquelle jaillit foutre et littérature.
***
J’abandonne le livre d’Annie Le Brun parce que je me méfie de ces portraits reconstitués. Et puis je n’y comprends pas grand chose. La parole avance et convoque des fragments épars, des 120 jours, de Aline, de Justine, et je me méfie de ces plans à la découpe. Tout cela ne nous dit pas vraiment de quoi est constitué ce texte. Je veux prendre pour seul chemin celui qui m’est donné par l’auteur, et noter à mon usage personnel les différentes impressions qui me furent restitués. Je partais de cette image de Sade écrivant par vice, puis il m’apparut que l’identification avec les libertins n’étaient certainement pas clairs, puis que leurs carrières n’étaient certainement des modèles données à suivre. Qu’il n’y avait jamais aucune complaisance à manier la pornographie, comme on peut en trouver chez quelques auteurs qui aiment à la métaphoriser, que au contraire elle y était chez Sade sèche, accusant sa honte, mené par la répétition. Et puis cette colère impérieuse. Nulle folie. La volonté de fonder un tableau complet du vice, pour peut-être, comme il est écrit en incipit de Justine pour rendre “fière d’aimer la vertu”. Ce Sade moraliste, établissant ses intentions, est peut-être la représentation la plus lointaine du préjugé que j’en avais.
Cependant il n’y a pas de chemin dans ce château de Silling. Et comme beaucoup de lecteurs je pense, j’en lisais l’introduction, débutais le récit de quelques journées, puis en sautait une sur deux, et enfin à la dernière, avant de lire le plan de la deuxième partie, parcourant celui de la troisième, lisant in extenso la quatrième, pour bien finir. En définitive empruntant une lecture cavalière. Il me semble qu’il ne faille en tirer nulle honte, et que c’est même ainsi que les 120 jours doivent être lus. D’une lecture empruntant l’effet d’accélération même du texte. Et même en l’ouvrant par une page au hasard, comme on explore une encyclopédie. Ici un homme se branlant dans les cheveux d’une pute. C’est qu’il n’y a pas à proprement parler de narration : celle-ci nous est donné in extenso et programmatiquement dés l’introduction. Ce plan est ensuite strictement appliqué, si bien qu’il n’y a nulle surprise dans son déroulement, rien qui ne justifie une lecture suivie, si ce n’est un certain masochisme, à vouloir s’infliger une certaine expérience.
Je ne sais si c’est le dégoût ou l’ennui qui prennent en premier.
Le trou noir est le lieu d’un renversement de l’espace-temps : la progression ne s’y fait non l’axe du temps, mais celui de l’espace, inexorable, tandis que le temps lui se dilate. Voilà une accélération toute paradoxale.
Ça commence donc comme une satire, puis ça continue encore. Le dispositif est développé jusqu’au bout, jusqu’à l’extinction. Le château de Shilling est une fantaisie, tout comme l’était le Congo de Diderot, où un malin génie donne au roi un dispositif permettant de faire parler les vagins des femmes, s’en suivant toutes sortes de situations cocasses. Mais dans ce dispositif, il y a ce qui est écrit, et aussi seulement ce qui est indiqué : tout n’est pas développé. Puisque je crois, avec Annie Lebrun, que l’état des 120 jours est un état achevé et non interrompu, le rapport entre ce qui est développé et ce qui ne l’est pas nous renseigne sur la sexualité de Sade. Est-elle monstrueuse ? Nous sommes à peu près dans le même rapport que dans la philosophie dans le boudoir, où le crime représente une ligne. Les trois dernières parties donc, sous forme de plan, correspondant aux passions plutôt déviantes : ce n’est pas ce qu’il voulait écrire. Il a même jugé inutile de le développer. Il n’y a pas de complaisance. Un certain tact dans l’horreur.
Ce n’est pas tant la lecture de Sade qui est dérangeante que l’idée qu’il y a quelque part, quelqu’un en train de subir chacune de ces tortures.
Les cent cinquante passions simples, ou de première classe, composant les trente jounrées de novembre remplies par la narration de Duclos, auxquelles sont entremêlés les événements scandaleux du château, en forme de journal, pendant ce mois là.
C’est la partie rédigée. Les événements scandaleux du château n’ont aucun intérêt, ayant déjà été décrits programmatiquement dés l’introduction. Nous relevons cependant quelques caractères chez les libertins : leurs difficultés à bander, à jouir, leur colère à cette impuissance. Nous les regardons épuiser la combinatoire de leur dispositif.
Il y a ensuite les récits de Duclos, sa lente montée en puissance, qui rappelle n’importe quelle récit érotique, éducation sentimentale. N’importe quelle aventure sexuelle aussi d’ailleurs : quand tout est parcouru, le désir tombe. “On est las de la chose simple, l’imagination se dépite, et la petitesse de nos moyens, la faiblesse de nos facultés, la corruption de notre esprit nous ramènent à des abominations. ” nous dit Durcet. Une fois le cadeau déballé, on le range, car seul le désir importe. La plupart des gens se lassent néanmoins avant d’en arriver à ” 38. Il a un serpent apprivoisé qu’il s’introduit dans son anus et le sodomise, pendant qu’il encule un chat dans un panier, qui pris de partout, ne peut lui faire aucun mal.” En fait, le point fondamentale du dispositif est cette puissance de les satisfaire tous aussitôt conçus. Celui du commun lutterait des semaines pour assouvir n’en serait-ce qu’un, au vue de ses faibles moyens. Les moyens sont ici illimités, c’est ce qui conduit pour Sade aux excès. Il n’y a rien qui ne soit laissé à distance. D’une manière générale, tout chez Sade consiste à dire l’horreur de la sexualité. En traçant cette ligne de continuité entre un peu d’anal et la passion de l’enfer. La sexualité n’y est pas une activité festive.
Annie Lebrun lisant je ne sais quoi là dedans, et se dégoutant même de son érotisme propre, et se voyant excité par je ne sais quelle horreur, prenant en horreur son corps même. La honte de l’échauffement chez Bataille : « Personne à moins de rester sourd n’achève les Cent Vingt Journées que malade : le plus malade est bien celui que cette lecture énerve sensuellement. ». Sade est la ruse du catholicisme. Annie Le Brun en venant à parler du mal tapie au sein même de soi, de l’homme en général, dans une sorte de profession de foi athée dans le dogme du péché originel.
Duclos raconte son histoire. Toute petite fille elle est initiée par un curé lubrique. Dés la première scène c’est absolument dégueulasse, comme si Sade parodiait les romans d’éducation libertin, en imposant d’emblée une sensualité inacceptable. Il ne cessera par la suite de pourrir ses effets érotiques par des indications répugnantes. Parodie du roman libertin et satire de la corruption de l’église, qui est un topos classique des romans des lumières – cf la Religieuse de Diderot, en plus en salée. Sade montre la corruption omniprésente. Les curés sont tous plus lubriques les uns que les autres. Ils font des petites des maquerelles dès le plus jeune âge. Je ne doute pas que les moeurs du temps soient assez abjects dans le domaine. Le problème de la pédophilie dans l’église nous amène des scandales encore : imaginez donc dans une campagne française au 18ième siècle. Duclos raconte ensuite comment elle rejoint un bordel. Les récits s’enchaînent. Ils sont variés, mais toujours cliniques. Toujours plus, toujours plus. Un fait frappant : les clients s’enchaînent, et tous décampent sitôt qu’ils ont joui. “Le foutre répandu, l’illusion s’abolit” est-il écrit quelque part. Tous semblent mener par leurs passions, puis ramener à la honte. Il n’y a nulle liberté chez Sade, seulement une soumission à la nature, des libertins absolument enchaîné à leurs désirs. Ils n’ont pas d’autres obsessions. Nulle promenade en forêt, aucune partie de cartes.
Il aime à la folie à décharger sur le visage des filles.
Celui-ci devrait pouvoir s’en tirer à peu près à bon compte. Plus difficile pour celui qui se pâme d’avaler des foetus morts. Les récits de Duclos présentent une galerie variée de vices, tous plus bizarres et impérieux les uns que les autres, “le paillard jure, le foutre coule, et le souper sonne.” Puis l’inquiétude surgit, à mesure que nous approchons du mois de décembre. Il y avait l’aspect ridicule et honteux de la sexualité, bientôt la peur. La Duclos rejoint un appartement, rue-Blanche-Du-Rempart, noir comme un four, un homme la rejoint, il la presse violemment, elle se défend, il la serre, il la comprime, il la pétrit, “lorsque tout à coup j’entends mon homme pousser des cris épouvantables : “Sauve-toi foutue putain ! Sauve toi me dit-il, sauve-toi, garce ! Je décharge et je ne réponds pas de ta vie.” Elle décampe.
Vous avez lui de vous féliciter, dit Martaine, car ce n’était là qu’un diminutif de sa passion ordinaire. Je vous ferai voir le même homme, messieurs, continua la Martaine, sous un aspect plus dangereux. – Pas aussi funeste que celui sous lequel je le présenterai à ces messieurs, dit Desgranges, et je me joins à la Martaine pour vous assez que vous fûtes bien heureuse d’en être quitte pour cela, car le même homme avait d’autres passions bien plus singulières.
Par cet homme, que miraculeusement les autres maquerelles historiennes reconnaissent, se fait le lien entre les différentes parties, toujours pour lier l’ensemble, démontrer la continuité dans l’horreur : la vie est en jeu, le sexe comme dangereux, la peur de se retrouver seul-e dans une chambre avec un autre. On pense à l’incipit de l’histoire de l’oeil : “J’ai été élevé très seul et aussi loin que je me rappelle, j’étais angoissé par tout ce qui est sexuel.”
Allons, quittons ces lieux maudits.

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