Tout parc d'attractions se signale par ses parkings l'entourant, St Malo n'échappe pas à la règle. C'est une ville grise et sombre bâtie sur les os de ses ennemis, nourri de leur sang, c'est une ville de pirates, voilà ce que l'on raconte aux enfants. Après avoir traversé les marais aménagés, sur lesquels sont désormais bâtis concessionnaires, magasins de meubles, restaurants de zone commerciale, le port industriel et son bassin, et enfin autour des remparts, les parkings. Intra-muros, ce que pourrait être Paris plus tard ; piétons jouissant des voitures entravées, errant dans un labyrinthe de sens interdits, toujours anxieuses de se retrouver bloquées derrière une livraison de chantier. St Malo aussi a son périphérique, ce sont ses remparts, par lequel on accède par des portes, qui sont à la fois des accès vers la ville et marche vers ces remparts. Porte St Pierre, porte.... Nous y croisons des promeneurs circulant en k-way, sandales sportives, polaires colorées, parce qu'ici il y a la pluie et le vent, c'est à dire que St Malo n'est pas encore vraiment une ville, car la ville abolit les éléments, elle brise les rafales, sait abriter les passants de la pluie, offre des replis pour protéger des tempêtes. St Malo ne propose pas tout ça, et cela se ressent sur l'accoutrement, qui se doit d'être approprié au temps qu'il fait, lorsque le malouin se réveille le matin en se demandant le temps qu'il fait, et s'habille en conséquence, short ou coupe vent. Passer quelques jours à St Malo impose donc de s'équiper, car rien de ce qui ne sied à la ville résiste au vent de la mer qui frappe les visages en alternance avec le soleil dur, le citadin y a trop chaud puis trop froid, au trottoir près, sa cigarette ne s'allume pas, il lui faut un briquet tempête, puis un couteau pour faire la pomme. Ses bottes prennent l'eau, tandis qu'il entreprend à marée basse la traversée jusqu'au grand B, et si l'envie lui prend il poursuivra via une chaussée de pierre recouverte de moules noires vers le petit b. Devant St Malo, à la manière du monde des lettres de l'Atlantique de Philémon il est écrit Bébé. Parce que c'est l'heure et qu'il n'y a rien d'autre à faire, les plagistes se pressent en file processionnaire pour entreprendre son escalade : à marée basse l'île se dévoile en roches noires, plus tard elle paraîtra inaccessible quand la mer viendra submerger le passage et frapper les murs de St Malo. Là haut, sur le grand B, il y a la tombe de Chateaubriand plantée face à la mer. Selon les souhaits de l'illustre homme elle ne porte aucune inscription. Post mortem il s'était vu une carrière d'anonyme, peut-être par regrets de s'être tant épanché. Quelle coquetterie. Elle est recouverte de merde de mouette. Tout autour, nous touristes avertis, prenons le lieu en photo, et c'est alors que nous remarquons que nous sommes entourés de photographes tout aussi amateur que nous le sommes, tous cherchant à capter une portion de cadre pur de toute interférence. Tous autour ils se plantent derrière leur appareil ou leur tablette, cherchant à s'accaparer un bout de quelque chose, pour leur série de photos ou même leur film, et leurs regards concentrés, leurs air sérieux disent « ne rentrez pas dans le champ de ma caméra », ils sont une dizaine à exiger cela enclosant le lieu, frêles volontés néanmoins facile à subvertir, mais encore en avons nous conscience alors que nous passons, et cette consciente est embarrassante. Les enfants non, ils jouent courent et sautent partout, déjouant toutes leurs mises en scène, parfaitement innocents. Ils ne savent pas ou l'ont déjà oublié, qu'il ne faut pas sauter sur les cailloux ou faire tomber son dessin dans l'eau, mettre son chapeau. Ils ne sont pas embarrassés de leur corps, s'ils le sont d'un vêtement ils le jettent par terre. Les dangers, les interdits, tremper sa manche dans leur assiette - les enfants n'ont pas conscience de leur manche -, crier dans une salle de restaurant. A nous la conscience alourdie de notre propre corps, de nos membres et de notre mise. Des gens autour, des conventions, usages, mémoires et coutumes. Conscience des noms des rues ramenant à elle d'autres lieux, d'autres gens. Tout se fait lourd d'inférences, de souvenirs, de regrets et d'angoisse : la conscience tisse ses liens bien au delà de soi, elle tend une toile sur le monde qui nous entoure, elle finira par nous y lier, étouffés. Sur la plage un groupe d'adolescents commencent à prendre conscience de la différence des sexes et se plait à la commenter « regarde ses gros seins » tandis que les filles passent et repassent en gloussant. j'attends, j'attends la suite mais rien ne vient, ça brode autour de cette idée là, pas de quoi en faire un Rohmer, ou alors je manque d'imagination. Ils écoutent de la musique qui sonne comme un marqueur de territoire : ils se le taillent directement sur la plage, dans la ville, prenant possession d'un banc. Ils n'ont d'autres possessions que ce que nous leurs concédons comme présence sur l'espace public. La musique est agressive, leurs corps se montrent à leur avantage, ils boivent des bières à la bouteille selon une gestuelle étudiée. Ils voient et sentent le regard des autres et s'y mirent comme dans un miroir, ce qui est montré ou dissimulé, c'est la fin de l'innocence.
mardi 19 février 2019
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