mardi 19 février 2019

Ovide raconte l'Iliade ::: la promesse d'une guerre



La guerre de Troie est fille d'un adultère, celui de Pâris et Hélène. Imaginons Pâris, alors simple berger, abandonné dans les montagnes à sa naissance, l'oracle ayant déclaré qu'il serait la ruine d'Illion. Trois déesses se présentent à lui : elles lui présentent une pomme. C'est du moins ce qu'il raconte et nulle n'est obligé de le croire. Cette pomme a été lancé dans le jardin des dieux par la Discorde « Elle reviendra à la plus belle ». La pomme est accessoire, ce qui compte, c'est de savoir à qui elle revient. C'est une jolie histoire. Héra, Athéna et Aphrodite se la disputent : elles décident pour se départager, d'interroger le plus humble des hommes. Qui est la plus belle ? Le plus humble, c'est Pâris, pensent-elles - en réalité il est le fils d'un roi, mais cela il l'ignore. Il n'a pas trop d'avis. Alors Héra lui promet le royaume, Athéna le don de valeur, et Aphrodite la plus belle des femmes. Il choisit Aphrodite, donc la plus belle des femmes, renonçant à la valeur et à son Royaume. Héra et Athéna se ligueront alors pour la perte de Troie. Ceci n'est pas de la mythologie. C'est un bateau que monte Pâris pour séduire Hélène. Pâris n'est pas un combattant, il ne se veut pas roi : il veut simplement posséder la plus belle des femmes. Et c'est toi la plus belle des femmes lui dit-il. Cette jolie histoire a été inventé pour séduire Hélène. Hélène est la plus belle des femmes, à un temps donné. Le monde grec fourmille d'histoires de « plus belle des femmes », elles sont à chaque fois différentes. C'est Europe, puis Sémélé, etc... Parce qu'il en naît une nouvelle à chaque printemps, tandis qu'au ciel elles restent égales à elles mêmes. Incomparable mais sans le charme de de l'éphémère. Que la plus cruelle des guerres soit la fille d'un adultère, les grecs aimaient à se le raconter : à la fois l'absurdité de la guerre et la primautée de l'amour. Hélène, arme de destruction massive : ce n'est que lorsque les Achéens eurent rasé Troie qu'ils se rendirent compte qu'Hélène n'y était pas. Elle était en Egypte. C'est du moins ce que raconte Euripide, l'histoire étonnante d'une Hélène fantôme emmené à Troie, la vraie ayant échoué en Egypte. Où dix ans plus tard, Mélénas accostant la retrouvera mais ne pourra y croire. Il refuse de s'être battu dix ans pour rien. Ovide lui écrira le prélude de cette histoire : la séduction d'Hélène par Pâris. Ce sont les Héroïdes : avec parmi d'autres, la lettre d'amour de Pâris à Hélène, puis la lettre d'amour d'Hélène à Pâris. Une fois dégagé la gangue mythologique reste un triste adultère.


Promets, promets ; cela ne coûte rien ; en promesses tout le monde peut être riche.

Désormais Pâris est revenu en sa famille. Il peut désormais se présenter en prince troyen. Et il compte bien assouvir les rêves du pauvre berger qu'il était. Il a entendu dire qu'Hélène était belle, et il ne l'a jamais vu. Il traverse alors la mer pour la chercher, dans l'intention ferme de l'enlever. C'est ainsi qu'il est reçu chez Mélénas, mari de la belle. Et l'amour s'accomplira sous le signe d'une double trahison : celui de l'hôte envers celui qui le reçoit, et celle de la femme pour son mari. Ils sont tous les deux au palais, à Sparte, et Mélénas s'est absenté. Pâris lui écrit depuis la chambre d'à côté, Hélène lui répond : ils échangent comme deux amants sur leur smartphone. Il veut venir dans sa chambre. « Tu reposes seule dans un lit solitaire, pendant la longueur des nuits; seul aussi je repose dans ma couche solitaire. Que des joies communes nous unissent l'un à l'autre : cette nuit là sera plus belle que le jour à son midi. » Ce qu'il écrit n'est pas une lettre d'amour mais un discours réthorique : il s'agit de la convaincre de céder. « Une grande lutte est engagée entre la sagesse et la beauté ». Pâris chante le désir. Hélène n'est pas dupe de ses intentions « Tu demandes que nous puissions nous voir et nous parler en secret ; je sais ce que tu désires, et ce que tu appelles un entretien. »
Et Hélène veut céder. Mais il lui faut lui même se convaincre de la faiblesse des obstacles qui se dressent entre elle et lui. Les beaux discours de Pâris, y croit-elle ? Non, mais elle voudrait s'en convaincre. Cette histoire de jugement : « J'ai peine à croire que des créatures célestes aient soumis leur beauté à ton arbitrage. Cela fût-il vrai, l'autre partie est certainement inventée, qui m'assigne et me donne comme le prix du jugement. » Elle n'y croit pas, mais désire y croire. Sa raison refuse, son corps veut céder. « Mais je n'infirme rien, j'applaudis même à ces éloges : car pourquoi ma bouche nierait-elle ce qu'elle désire ? ». Hélène est doublement flattée : d'abord d'avoir été désigné par Hélène plus belle femme du monde par Vénus. Ensuite d'avoir été préféré en prix du jugement de Pâris, préféré donc au don de valeur et au royaume. Une question : les grecs croyaient ils à leurs mythes ? Le latin Ovide déjà s'amuse déjà à les démonter.


Et il n'est pas difficile d'être cru : toute femme se juge digne d'être aimée

Pâris la soule de discours. Pourquoi la veut-il ? « C'est toi que je viens chercher, toi que la blonde Vénus a promise à ma flamme ; je t'ai désirée avant de te connaître : ton visage, mon imagination me l'a montré avant mes yeux ; la Renommée fut la première qui me révéla tes traits. » Cela est clair : il s'agit d'un désir purement mimétique. Il désire ce que flatte la Renommée. Parce qu'elle est dite la plus belle, parce que tous la désirent il la désire. Hélène n'en est pas moins flatté : tous la désirent, et ce désir capable de susciter le désir de ceux là même qu'ils ne l'ont jamais vu, leurs faisant traverser des mers, elle ne s'offusque pas qu'il ne s'agisse pas d'elle en propre, du désir d'un désir. Elle en prend la somme et cela lui convient.
Pâris décline l'inventaire de ses vanités. Il est désiré de beaucoup de femmes :  « Comme je te désire aujourd'hui, ainsi m'ont désiré des jeunes filles ; tu peux posséder seule celui que tant d'autres ont aimé ». Le désir mimétique est rappelé aussi dans l'autre sens. Et ce ne fut pas de simples femmes. « Ce ne furent pas seulement des filles de rois et de chefs, qui me recherchèrent ; je fus aussi pour les Nymphes un objet d'amour et de soucis. » Rappelant alors la passion qu'il suscité chez Oenone. Dont une autre lettre chante le désespoir amoureux d'avoir été abandonné par Pâris. De ce désespoir il tire vanité. Il tord les oracles à sa réthorique ; Cassandre a prédit que sa naissance mettrait le feu à Troie, et lui acquiesce. « « Où vas-tu ? S'écrie-t-elle, tu rapporteras un incendie avec toi : tu ignores quel vaste embrasement tu vas chercher à travers ces flots. » Elle prophétisa vrai : j'ai trouvé les feux qu'elle m'avait prédits ; un amour effréné brûle en mon tendre coeur. » Cette stupidité de Pâris, digne d'Offenbach, est déjà chez Ovide.


Avant tout, que ton esprit soit bien persuadé que toutes les femmes peuvent être prises : tu les prendras ; tends seulement tes filets.

Pâris déploie toutes les rhétoriques de la séduction. Il l'aimera pour toujours « Tu apprendras quelle est la constance de Pâris. », il est riche, et même plus riche qu'elle - « Mais Sparte est parcimonieuse ; tu es digne, toi, d'être richement vêtue : cette terre ne convient pas à une telle beauté. » Sa famille est d'origine illustre - « Tu trouveras dans ma race, si tu veux la connaître, une Pléiade et un Jupiter, sans parler de mes ancêtres intermédiaires. », quand à Hélène, n'est-elle pas la fille d'un adultère, celui de Léda et de Jupiter en cygne ? Il poursuit : ton mari est laid : « Je ne pense pas non plus que Mélénas, si tu compares nos traits et notre âge, puisse, à ton jugement, m'être préféré. » De plus c'est un atride, il est d'une race maudite. Il ne néglige rien. Commence alors véritablement la lettre d'amour, c'est à dire la description de la perception subjective de l'être aimé : le récit du désir et des tourments de soi - « La jalousie me déchire » « Souvent j'ai voulu éteindre dans le vin mon ardeur ; mais elle ne faisait que s'accroître, et mon ivresse était du feu dans le feu. » On n'y croit pas. Désir érotique surtout : « Ta tunique flottante laissa, il m'en souvient, ton sein à découvert, et livra à mes yeux un accès vers ce sein nu, ce sein plus blanc que la neige éclatante, que le lait, et que Jupiter lorsqu'il embrassa ta mère. » Rappel dans la déclaration même du désir de l'origine adultère d'Hélène: tu as l'adultère dans le sang. Dragueur de plage encore : « Commettons maintenant une faute que le mariage réparera. » Il lui promet tout.


L'amour est une espèce de service militaire. Arrière hommes lâches

De tout son corps Hélène veut céder. Seulement elle a quelques scrupules. Si elle les étale, c'est pour mieux les conjurer. « Déjà nos paroles nous ont unis ». Le reste suivra, il est déjà trop tard : du moins cherche-t-elle à s'en convaincre. « Maintenant que ta lettre a souillé mes yeux, » c'est ainsi que commence sa réponse. « Nul adultère ne tire vanité de moi. » J'aime bien celle-ci. Jusque là elle était pure. Mais voici que Pâris est venu « tenter la foi d'une épouse légitime. » Elle commence donc par se défendre, mais aussitôt pour se convaincre que les arguments de la raison ne peuvent rien. « Mais dira-t-on, d'autres femmes succombent, et il est rare d'en voir de chastes. » Elle défend son origine, excuse l'adultère de sa mère, trompé par un dieu. Pâris lui n'est-il pas un barbare ? Quand aux richesses, ce n'est rien. « Ce qui me touche davantage, c'est que tu m'aimes, c'est que je suis la cause de tes peines. » Les paroles d'amour, elle ne peut y résister. A la beauté non plus. « Cesse je t'en supplie d'ébranler par tes discours un faible coeur, et ne nuis pas à celle que tu dis aimer. Laisse moi garder l'état où m'a placé la fortune, et ne remporte pas sur mon honneur un humiliant trophée. » Mélénas lui a demandé de s'occuper de son hôte : « Je contins à peine mon rire ; et tandis que je m'efforçais de l'étouffer, je ne pus lui répondre que ces mots : « Il en sera ainsi ».
« Nous sommes réciproquement captivés moi par tes charmes, toi par les miens. » Mais elle craint la faute. Une idée alors : « C'est par la violence qu'il faudrait m'arracher mes scrupules. » Elle lui demander de l'enlever de force. Ainsi son désir sera exaucé et excusé. Elle connaît déjà sa perte : cédant, elle serait adultère, et déshonoré aux yeux même de Pâris, qui ne saurait avoir confiance en elle. « Tout étranger qui entrera dans le port d'Ilion sera pour toi le sujet d'une crainte soupçonneuse. Que de fois dans ton courroux, me diras-tu : « Adultère ! ». Elle craint l'abandon. Et enfin la guerre : « Hélas ! Notre amour n'aura que des glaives autour de lui ». Pâris a anticipé cette crainte. « Je n'hésiterai pas à porter le poids de la guerre pour une épouse aussi précieuse ; de grandes récompenses sont l'aiguillon des luttes. Et toi, si le monde entier se dispute ta conquête, tu acquerras dans la postérité un nom immortel. » Peut-être est ce là l'argument décisif qui convainc Hélène, cet ultime argument de de Pâris : la promesse d'une guerre.



L'art d'aimer.

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