Aucune histoire d'amour ne devrait finir à Berlin, toutes les histoires d'amours devraient y commencer. Aucune histoire d'amour ne devrait s'achever sous forme d'une ville clivée en deux parties par un mur, figé dans la suspicion paranoïaque de ce qui se passe par delà, incapable que sont les maisons de prendre le large. Toute histoire d'amour devrait débuter dans le Berlin à reconstruire, celui de 1945, le Berlin année zéro des immeubles défoncés, la ville rincée par le feu, où nul passé, – il a été soigneusement dissimulé sous les décombres – ne vient obscurcir les possibles, où nulle passion solidifiée ne vient se mettre en travers de la vie qui vient.
Lou Reed n'est jamais allé à Berlin : il rêve Berlin comme Kafka rêve l'Amérique. Il rêve la ville décadente des années 20, ses cabarets rêvant le Berlin des années 70, celui séparé par le mur. Réalité d'une ville coupée en deux, en deux points cardinaux se surveillant du coup de l'oeil, depuis un mirador ou un check point. Berlin ville séparée mais aussi ville emmurée. Où les puissances de l'Est s'y dispute à celles de l'Ouest. Ville symbole, et ce caractère symbolique même est une prison. Deux blocs se disputant cet espace symbolique et dérisoire. La guerre froide, la glaciation de l'état amoureux. « Il fait si froid en Alaska » chante-t-il. Peut-être rêve t-il Fassbinder déguisé en femme interprétant Lili Marleen face à une assemblée de soldats russes portant des casquettes nazis, tandis que dans la rue des juifs allemands le cou et le visage masqués par le col relevé de leurs grands imperméables se demandent s'ils doivent ou non quitter cette ville pour de bon, s'ils doivent abandonner leur langue, leurs amis, leurs maisons, tandis que les immeubles forment des ombres menaçantes autour leurs pas. Non ils ne peuvent s'être épris de folie, non il ne se pourrait que cette langue, ma propre langue ne soit trahie.
Et la séparation est d'autant plus cruelle qu'il reste en mémoire quelques scènes irréelles de tendresse et de félicité, qui semblent descendre tout droit sortir d'un paradis perdu dont nous aurions été chassés. « In Berlin, by the wall / you were five foot ten inches tall / It was very nice ». Oui tu étais grande, et à chaque fois que je te voyais à nouveau, il me fallait à chaque relever un peu la tête, car à chaque fois tu étais plus grande que dans mon souvenir, et c'était bien, comme les « Dubonnet and Ice » que Jim et Caroline buvaient, auprès du mur, et pas encore séparé par celui-ci. « Nous étions dans un petit café » : les souvenirs amoureux débutent souvent ainsi, tandis qu'une voix étrange décompte ein zwei drei sonnant la lancée d'un « Happy birthday », joyeux anniversaire à nos souvenirs, nous les fêtons en rêverie, souvent seuls. Il rêve et parle seul, et bien que résonne autour de lui piano et guitares, ce qu'il dit maintenant est ce qu'il aimerait lui dire « You're right and I'm wrong / oh babe, I'm gonna miss you now that you're gone », eh mon chou, c'était le paradis.
Elle aimait Billie Holiday, la Lady Day, lorsque qu'elle chantait les fruits étranges pendus aux arbres du sud. Elle s'y voyait bien, au bout d'une corde là-bas caressée par la brise du sud. N'importe où plutôt qu'ici, la ville froide. Se balançant au bout d'une corde, picorée par les corbeaux, pourrissant au soleil. Et je disais « Non non », tu n'as pas à penser ça. Dans la chanson, elle marche dans la rue et ne s'anime que lorsque, après avoir poussé la porte d'un cabaret elle chante de sa belle voix grave et profonde. L'hôtel, elle l'appelle sa maison, les murs sont verdâtres, et la salle de bains dans l'entrée. N'importe tout ailleurs, fusse au bout d'une corde, plutôt qu’ici.
Rock'n'roll Animal est le plus beau des qualificatifs que Lou Reed s'est attribué. Sur la pochette, une créature androgyne – lui-même, la peau couleur soleil crépusculaire, les bras repliés au sommet du crâne, visage alangui dans une moue extatique entre Vierge Marie de Pieta et Christ sur la croix murmurant « Eli Eli Sabachtani », rouge à lèvres noirs et yeux maquillés d'ombre, il porte un collier à clous autour du cou ainsi qu'autour des poignets : un animal. C'est lui ici la créature de cabaret, la voix aux trémolos maniérés, au-dessus d'une basse omniprésente qui vient résoudre les premiers accords dans un funk incongru, et les interminables soli de guitare en roue libre qui font tout le sel de cet album live. Mauvais goût ? Oui surement. Tout y est exubérant au sein de ce petit théâtre, chaque trait est appuyé de lourdes couches de maquillages et de manières. De l'intro à l'orgue, prélude wagnérien à trois bouts de cordes, à la transformation sur la scène, convoquant cocottes et rythmes funky.
Face à Caroline il se comporte comme un petit chien, et Caroline ne le supporte pas, enfin disons qu'elle ne peut s'empêcher de le mépriser, et qu'elle lui en veut finalement de la contraindre à le mépriser. Lorsqu'elle pense à ce qu'elle aimerait aimer, là je paraphrase Caroline Says, il faut écouter Caroline simplement, elle dit qu'elle veut un homme, pas un jouet. Pas un homme qui plie l'échine. Elle ne peut ainsi s'empêcher d'être méchante, à son intention défendante, elle qui aimerait tant pouvoir aimer, mais il lui refuse ça, elle lui en veut de ça je pense. De ne pas être à la hauteur de son admiration. C'est pourquoi chante Jim « Just like poison in a vial, hey she was often very vile ». Vile signifie abject. Evidemment cela va déjà mal, et nous ne sommes même pas arrivés à la fin de la face A. Jim fait face, il chante à chaque fois, « je pensais que j'arriverai à supporter tout ça », elle était toujours « sa reine germanique ». Nous l'imaginons assez bien être dur, Caroline n'est-il pas dérivé de Karl, fort en allemand.
A cela Jim réponds : « How do you thinks it feels ». Il questionne son empathie à elle. « When you're speedy and lonely ». La drogue est la mise en forme de la dépression sous forme de décisions. Il la frappe, elle se drogue et prostitue, la garde de ses enfants lui est retiré, puis elle s'ouvre les veines dans le lit même où ils furent conçus. Jim, enfin soulagé par sa mort, regarde leur album souvenir, où elle apparaît telle Mary, reine d'Ecosse. Elle lui semblait très royale. Juste pour dire à quel point on peut se tromper. Il entame sa petite chanson, qui sonne comme une page qu'on tourne avec allégresse. « I'm gonna stop wasting my time », n'importe qui lui aurait depuis longtemps péter les deux bras, sur un duo de guitares sonnant comme les trompettes de la félicité, avant qu'un choeur reprenne les mots Sad song, en boucle, sur des orchestrations de plus emphatiques. De quelle tristesse s'agit-il ? De la disparition de Caroline ? Non c'est une libération pour Jim. La tristesse, c'est tout ce temps perdu.
J'écoute Berlin et je suis à nouveau surpris par les arrangements. Berlin est dans ma mémoire, dans ce que j'en m'en chante, un album gris, ce qu'il n'est pas dans sa production. J'en entends une voix, une guitare sèche. Quelque chose de sec, c'est ce qu'il me reste en mémoire. Et quelques mots « And I said oh oh oh, what a feeling ».

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