mardi 22 janvier 2019

Vers l'A3 ::: À Laon (5)



Ici a commencé pour moi ce que j'appellerai l'épanchement du songe dans la vie réelle.
Aurélia, Gérard de Nerval


L'idée appartient à celui qui l'exprime le plus parfaitement. Il en devient alors le propriétaire, et tous s'adressent à lui comme en étant l'inventeur même.

Au lever d'un rêve agité des sensations les plus intenses, je basculai sur le rebord de mon lit, saisissant mon portable pour en saisir des bribes avant qu'elles ne s'effacent entièrement de mon esprit. Le temps presse sûrement. Il me suffit de n'en noter qu'une image, qui me servira d'amorce pour déplier les autres. Sans elle ce rêve me restera fermé à jamais, quelque soit les efforts que j'entreprenne, car il n'y a rien ici qui ne puisse être déterré par les talents de la mémoire. A moins qu'un objet croisé au cours de la journée, une phrase entendue, n'ouvre à nouveau cet espace et que je puisse alors m'y glisser pour en retirer toute la matière, si cela est possible, et alors je suis comme un mineur retrouvant par hasard l'entrée de la mine dans laquelle j'ai passé la nuit, me laissant toute latitude pour y revenir et en extraire ce dont je crois avoir besoin. Des images, des mots, des sensations, que je peux aligner ensuite, puis les déplier. Je notai donc quelques bribes de ces aventures, en prévision de recherches futures :

"Dans le metro j'offre une cigarette à un rom qui joue de la musique. Il fume des lights comme moi. Je sors et croise M. qui a vieillie, comme defraichie. Je lui parle des gens sympas à New York, d'un noir qui avait un appart au rez de chaussée là bas et jouait de l'harmonica avec tout le monde. Il est venu en France après avoir tout vendu. Puis je me souviens qu'elle connaît déjà NY. C'est une rencontre impromptue on rit on dit ca va ou on s'en va. Un de ses amis passe et s'en va j'ai été présenté à lui plusieurs fois. Il s'en rappelle pas. Je veux fumer mais il y a des lacunes de tabac dans mes cigarettes. Un vieux camarade carabin se présente et s'assoit avec nous. A une terrasse de café sur le canal à Jaures." 

Je me levai et partai, et rien de cette journée n'en reconvoqua les images.

Et voici que travaillant quelques notes, je retombe sur ces mots, et que ces mots me paraissent absolument étranger, comme s'ils étaient d'un autre. Je ne me souviens pas des circonstances dans lesquelles je les notais, et beaucoup me paraissent obscurs. Pourtant, entre ceux-ci, je distingue les images de mon rêve, elles surgissent intacts, enrichies de détails, de développements abondants. Il y a ce que ces mots désignent, et les lisant il se dessine des objets, accomplissant des actions, dans un éther noir, et si je ne les avais rêvés, ces mots s'en tiendraient là. L'image de moi offrant une cigarette. Peut-être d'ailleurs juste l'image d'une cigarette offerte, puisqu'il ne serait pas ici nécessaire de me visualiser en tant que ce "je". Un rom jouant de la musique dans le métro, ou juste son image, une image sans notes. Mais ces mots je les perçois entourés d'un halo mystérieux, tout accompagnés de mirages lumineux, tirés à leur traîne, ils sont comme autant de bourgeons dont il me semble que je pourrais tirer des considérations infinies, si je parvenais à les suivre jusqu'au bout de leur plénitude. Comme l'éclosion d'une fleur dont les pétales immenses viendraient à mesure qu'ils s'ouvrent se mettre en dehors de la distance de ma perception. J'y suis comme un voyageur au sommet d'une ville immense et populeuse, perché sur une colline ou un promontoire, et qui viendrait chaque jour tenter d'en distinguer quelques détails, qui eux-même s'épanouiraient en une infinité de nuances, dans un inépuisable vertige. Je regarde cet homme à qui j'offre une cigarette, et maintenant je me souviens qu'il y avait là un policier, chargé de le contrôler. Et que je lui en donnai pour l'en consoler. Et qu'il me montrait son paquet, non il en avait déjà, il me montre son paquet bleu, ses camel light en souriant, et maintenant je lui tends mon briquet en signe de fraternité. Je vois ceci, j'y reviens, il me semble distinguer qu'il joue d'un instrument, du cor peut-être, il joue du cor dans le métro, seulement pour moi et ce policier. Je parviens à saisir quelques autres détails, quelques faits - mais rien encore des sentiments. Et puis la vision s'effondre. Je n'y suis plus invité. Je ne vois plus cet homme jouant du cor dans le métro, ou alors je vois seulement ça, recomposer avec des images provenant de ce vieux fond de perceptions du monde réel. Le flottement s'épuise, et tous reprennent leurs gros traits de rom ou de policiers. Ou plutôt de concept de rom, que je saisis assez bien, et de policier, que ces mots désignent et font renaître maintenant, et seulement, lorsque je relis ces mots.

*

J'ignorais cependant pourquoi je me levai de bonne humeur. Par le sommeil et le rêve probablement, les noirs soucis, la lourdeur des jours s'était effacée, je renaissais et pensais : ô que la mort est nécessaire, mais pour revivre ! Pour effacer tout ce qui nous encombre, effacer les cicatrices, défroisser nos vieilles peaux, et repartir neuf, vers un vent nouveau ! Est-ce le rêve qui m'avait enchanté ? Il est pourtant si banal, et je dois bien admettre un certaine honte à l'évoquer aussi explicitement. Mes rêves sont tellement moins beaux que ceux de Nerval. De quoi rêve-t-il lui ? De longs corridors, de vastes édifices composés de plusieurs salles, de maîtres et de condisciples, et voici que dans la cour il aperçoit un être d'une grande demesurée, un être asexuée voltigeant dans l'espace, peinant, sombrant puis chutant dans la cour, froissant ses ailes immenses contre les toitures et balcons, qui n'est ni plus ni moins que l'Ange de la Mélancolie, d'Albrecht Dürer. Vêtu d'une robe antique, les plumes de milles teintes vermeilles, le regard vaste tel un lac aux milles reflets changeants. C'est que Nerval ne rêve pas lui, il voit. Et qu'il dorme ou se promène en rêvant, somnole en écrivant ou marche dormant, toutes ses visions ont la puissance des rêves les plus grisant. C'est qu'il parle non pas avec le registre des mots du monde, ce rom, ce policier, mais avec ceux du rêve, avec un langage capable, contrairement à mon "j'offre une cigarette à un rom", de rendre pour lui et pour les autres la pleine puissance de sa vision. Voilà le langage qu'il faut établir, qu'il faille parler des choses de ce monde ou du sommeil. Mais n'était-ce pas pour cela que je m'étais décidé de noter ces quelques mots ? Pour essayer de comprendre quelle chute avait bien pû avoir lieu entre ma vie - ici onirique - et les mots dont je disposais pour la marquer.

Je tremble encore de voir ces volutes de sensation disparaître irrémédiablement, mais comme tous je crois, j'ai fait l'expérience d'avoir retrouvé, un ancien récit, ou un rêve nouveau me guidant, un rêve retrouvé intact malgré la distance des années. Dans un vieux cahier retrouvant un rêve et le lisant comme si je l'avais rêvé hier. D'autres par contre sont définitivement perdus, et malgré tous mes efforts les relisant je ne les vois plus. Ainsi cette femme chevauchant un canon à la bouche grande comme un cratère, je ne la vois plus. Mais par contre cette immeuble étrange, dans lequel sous les lattes des planchers des familles vivent, sans fenêtre et à la merci des chocs des talons sur le sol, dans un espace tout juste suffisament haut pour qu'ils puissent s'y tenir courbés, situé entre le plafond et le plancher. Et parmi lesquelles il me semble encore distinguer quelques visages. Mais le plus étonnant c'est que ce rêve me conduit à l'évocation d'un autre, car descendant dans cette espace, cette inter-étage, je me retrouvai, cheminant à travers des lambourdes massives comme des chênes, meublés dans un goût austro-hongrois, jusqu'à une petite pièce blanche est exigüe à l'unique porte donnant sur une cage d'escalier étroite où il ne s'agit pas d'escalader les marches mais de ramper entre elles, jusqu'à me retrouver à une fête peuplée de vieilles têtes connues, et qui ont toutes sortes de choses à m'annoncer. Je sais que je rêve là de l'appartement bellevillois, et que tout comme le monde, le rêve a sa topographie, certes un peu plus lâche et étonnante, mais rassemblant les nuits dans un même espace. Rêver d'un même lieu, nuit après nuit, n'est pas une expérience si étonnante, c'est même elle qui inspira Lovecraft je pense lorsqu'il écrivit à la recherche de Kadath l'inconnue. Nuits successives consacrées à rêver un même rêve de contrées majestueuses et horrifiques.

Mais cette espace n'est peut-être encore qu'une illusion de notre esprit, qui comme le dit si bien Kant, n'est guère armé pour penser en dehors de ces deux formes de sensibilité à priori. A jeun, au réveil, rengoncé dans les rainures du monde, je revois mes rêves s'articulant dans des spatialités correspondants à certains de lieux connus de moi - Paris, un chalet dans la montagne où je passais mes vacances enfant ... - tout comme les écrivant, je leur rends une temporalité, donnant une cigarette à rom, avant que celui-ci me tende son paquet. Comme si il y existait une narration, s'il s'agissait d'une succession d'instants. Mais l'aspect souvent baroque des situations, des juxtapositions ou des déplacements étranges, signalent à celui qui veut bien l'entendre, que tout cela n'est qu'une mise en forme, et qu'au sein du rêve, cela ne se déroule pas ainsi. Je ne puis être véritablement certain qu'il m'ait tendu son paquet avant que je ne lui propose cette cigarette, ce qui est de toute manière étrange. La vie s'y coule selon une logique vague, qui cependant n'étonne pas le rêveur, mais plutôt l'éveillé, qui reconsidérant les faits à postériori, interroge les causes, montent des histoires.

*

Je sortais dans la rue, et le souvenir de ce frère mystérieux s'estompait face à la rencontre de cet homme de chair à qui j'offrais une cigarette à défaut d'une pièce. Et qui en fut bien déçu, puisqu'il avait faim plutôt, mais il fumait me dit-il. Il n'avait pas de briquet, et profitait de ma présence pour l'allumer tout de suite. Et je partais et fumais, et la cigarette que je tenais entre mes doigts n'avaient pas le caractère étrange de celle de mon rêve banal, les lacunes de tabac dans la tige de papier. François me la refusait, regarde donc cette cigarette, elle n'est pas normal, je doute même que tu puisses la fumer, je vais plutôt prendre une des miennes. Que faisait-il à prendre place à côté de moi en face d'elle. Je n'y cherche pas de sens, seulement une renaissance, revoir des images d'amis perdus, jamais plus recroisés, des images de disparus et disparues, que je retrouve là souriant, et cela suffit pour me voir content.

Nous prîmes la voiture et remontâmes la rue de Charonne vers la porte de Bagnolet.

Parvenu à s'extraire de la circulation, nous rejoignîmes la rampe d'accès à l'autoroute A3, laissant derrière nous le périphérique extérieur. Il ne s'agissait certainement pas de la meilleure heure pour partir, ni du jour, en ce vendredi de long week-end. Le cortège des travailleurs rejoignant la Seine-St-Denis après la journée au bureau, foule de voitures, certaines quittant la voie vers Montreuil, une première sortie, puis pour l'A183 direction Montreuil Montreau-Ruffins et Romainville. Sur l'A3 à la nuit tombante s'égrènent ces noms de villes, lentement, cul à cul. Qu'il est difficile de s'extraire de la capitale. Nous pensâmes à prendre par la ville, sortir n'importe où mais poursuivions notre route vers Bobigny, Drancy, Saint Denis. De grands tabliers forment des murs anti-bruits le long des voies, d'où émergent parfois des tours d'habitations grises, ou un vieil immeuble aux fenêtres condamnées, abandonné à la nuisance du trafic. Pourquoi ces noms m'étaient hostiles ? Parce que Montreuil pour moi était la ville où les tireurs des terrasses parisiennes finissaient leurs courses et abandonnaient armes et voitures, Drancy la ville d'origine de l'un du Bataclan, et St Denis où Hasna criait sauvez moi, ne tirez pas, avant que son cousin ne se fasse sauter à l'explosif. Elle n'était plus alors, le temps de cette semaine là, la ville des Rois de France, elle ne l'était plus depuis longtemps, ni même celle du Seine St-Denis Style de NTM, celle du son de mon adolescence, vitalité généreuse. Non une ombre venait de s'abattre sur ces lieux, et je doutais qu'elle ne se lève avant longtemps. Quittant la porte de Bagnolet, je revoyais les images de policiers postés et armés, guettant le retour des tueurs de Charlie Hebdo, dont l'équipée ignoble avait pris la route que nous empruntions maintenant, celle qui file vers Soissons. A la nuit nous avions quitté l'A3 et étions engagés sur la nationale 3, et je lisai ce panneau "Damartin-en-Goëlle", dont la zone artisanale avait vu la résolution de leur équipée mortelle. Horreur : faut-il que ce lieu soit à tout jamais marqué par ces heures d'angoisse rivée à BFM TV ? Combien de temps faut-il laisser en jachère un champ après qu'il fut imbibé de sang ? La mairie nous convie plutôt à lire un quatrain fameux, de Jean Racine disent-ils, mais peut-être un apocryphe écrit par un conseiller culturel poète et zèlé :

Voici Dammartin en Goële,
c'est notre France la plus belle,
d'ici, sans l'arbre et le buisson,
je verrais ma Ferté Millon.


Mais pour moi Damartin et Senlis et le Valois, aux bucoliques encore épargnées par l'inexorable extension des faubourgs parisiens, ce sont les rêveries de Nerval dans Sylvie. "Nous n’avions plus qu’un bout de plaine à traverser pour gagner Othys. Le clocher du village pointait sur les coteaux bleuâtres qui vont de Montméliant à Damartin". Je me retournai et regardai la plaine prise sous les derniers feux de l'ouest. Des plaines, et cette masse grise au fond, en contre-bas, c'est Paris qui monte inexorablement. Dans peu le béton recouvrira ses pas, et la violence partout frappera, je ne sais pas qui ira l'emporter, où pourrons nous rejoindre des côtes pour rêver. Déjà nous rêvons dans les rêves de ceux qui marchèrent avant nous. Et je désirai encore que les rêves et les pas de Nerval soient capables de dissiper l'ombre sanglante qui planait ici, et que nous puissions trouver refuge en eux. J'étais dans l'idée que le seul lieu où je puisse me plaire était un lit où somnoler. Et attendant le sommeil, je me récitai des poèmes de Nerval, le premier de tous les rêveurs, je suis le ténébreux, - le veuf, - l'inconsolé, pour ne pas entendre les sirènes qui se pressaient sur les boulevards.

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