mardi 22 janvier 2019

Le mystère de la fleur bleue ::: À Laon (4)

laura palmer twin peaks


Il lui parut qu'il avançait, seul, dans une forêt sombre et dense où il était rare qu'on vît un peu de jour filtrer à travers le vert entrelacs.
Henri d'Ofterdingen, Novalis


Au milieu du chemin de notre vie
je me retrouvai par une forêt obscure
car la voie droite était perdue. 

Ah dire ce qu'elle était est chose dure
cette forêt féroce et âpre et forte
qui ranime la peur dans la pensée !
Enfer, Dante (Risset)


Et de quoi rêve l'enfant ?  Il rêve du rêve de Dante, il rêve d'une marche à travers la forêt obscur, de la pente raide d'une gorge rocheuse dans la montagne. Qu'est ce que cela signifie pour un allemand du 18ième siècle de rêver d'un troubadour du 13ième siècle, lui-même rêvant le rêve de Dante ? Chemins souterrains du romantisme : les derniers feux du dolce stil novo italien, eux mêmes issus des chants des Troubadours, resurgissant quelques siècles plus tard dans une forêt d'Allemagne, avant de franchir le Rhin à nouveau, rapatrié en France par Gérard de Nerval. 


C'est que cette poésie là voyage sous différents noms, identités, elle est un vagabond sans papiers. Novalis rêve donc du rêve de Dante, qui est déjà le rêve de Virgile rêvant la descente d'Enée aux Enfers. Il gravit une colline escarpée, parvient jusqu'à l'a pic d'une haute falaise. Virgile indique : « Un profond antre, horribles rocs, béance immense, dont un lac noir et un bois sombre obstruent l'accès ». Aperçoit dans la muraille de pierre une brèche, une galerie creusée dans le roc par laquelle il s'engage. Voici une colonne de lumière ayant l'éclat splendide de l'or en fusion, elle jaillit puis se répand dans une large vasque, où le poète vient se baigner. De délicieuses jeunes filles nagent avec lui dans ces ondes lui procurant un suave assoupissement. 

Tout à l'ivresse de ce ravissement, et cependant sensible et conscient de chaque impression, il s'en fut à la nage en suivant le courant de ce flot lumineux qui s'enfonçait dans le rocher au sortir de la vasque. Il tomba dans une sorte de suave assoupissement qui lui fit rêver d'indicibles événements, mais dont il s'éveilla sous une autre lumière. (HdO, Novalis, p22)

La distinction entre la veille et le sommeil s'abolit. Il s'endort, rêve, s'éveille à nouveau sur un moelleux gazon, face à la fleur bleue, à moins qu'il ne s'agisse d'un rêve dans le rêve - sur le gazon où s'éveillera le héros du Dieu Venu du Centaure après avoir été drogué au K-Priss, ce ne sera pas la fleur bleue mais Palmer Eldritch qu'il rencontrera... -, et donc nous avons donc là une grotte, un homme qui rêve dans cette grotte, et cette femme fleur bleue : comment ne pas penser au vers de Gérard : j'ai rêvé dans la grotte où nage la syrène... (El Deschichado, Les Chimères).

Les rapports sont nombreux entre Novalis et Nerval. Nous pourrions commencer par le plus évident, la prédominance du rêve dans leurs écrits. Chez Nerval, ce sont les rêves dans Sylvie, où le poète se remémore le Valois et les fêtes de son enfance. C'est Aurélia, où le rêve est qualifié de seconde de vie, où le poète annonce d'entrée qu'il a traversé "ces portes d’ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisiblee". Où sa folie même est qualifiée de rêves de son esprit. Où en somme, il serait simplement un homme qui aurait rêvé trop fort. Quand à Henri d'Ofterdingen, le chef d'oeuvre de Novalis, il s'ouvre sur le rêve de la fleur bleue et se poursuit par une discussion sur la valeur prophétique des rêves. Chez les deux auteurs, un regard tourné vers le passé, et plus précisément le moyen-âge des troubadours. Nerval prétendait, en tant que descendant d'un châtelain du Périgord, avoir du sang d'un chevalier du moyen-âge dans les veines. C'est un lecteur de Mélusine, se pensera Lusignan. Le roman de Novalis est la naissance de la vocation d'un troubadour du 13ème siècle, Henri d'Ofterdingen. Et puis nous retrouvons, commun aux deux auteurs encore, une certaine appétence pour la dévotion mariale (Hymne à la nuit chez l'un, partout chez l'autre), et la déesse Isis, qui est la même, et dont il s'agira de dévoiler le véritable visage à la fois chez Novalis - Les disciples à Thaïs, relatant la quête d'Isis - et chez Nerval, à plusieurs reprises, notamment dans sa nouvelle "Isis", ou dans "Aurélia". 


Ici survient une difficulté : Gérard de Nerval connaissait-il Novalis ? L'avait-il lu ? Jamais il n'en parle. Bien étrange pour un homme dont le premier ouvrage fut consacré au romantisme allemand. Ensemble il apprit langue et poésie allemande. Nerval traduisit tous les romantiques allemands – Goethe, Schiller, Heine -, pour les publier en France. Il choisit biffe et transcrit : il les relit et les réécrit, s'en réappropriant le langage. Les textes sont signées Goethe ou Heine mais il semble qu'il s'agit derrière toujours du même auteur, écrivant sous des alias différents. 
Dans sa valise il ramène ces tableaux d'Allemagne, des êtres étranges, des vies entières : il les déplie pour les projeter devant nous, après les avoir vus, rencontrés et vécus. Il se les approprie dans sa propre vie et donc dans son écriture, fait revivre Marguerite ou la légende de Lénore dans ses nouvelles. Mais nulle trace de Novalis. En réalité, si la poésie de Novalis n'est pas au sommaire de ce volume des poésies allemandes, c'est qu'elle est partout ailleurs dans l'oeuvre Nerval. Mon hypothèse est celle-ci : Nerval voulut traduire Novalis mais dans le processus découvrit sa propre langue. Dés lors cette poésie, remaniée et entièrement intégrée ne pouvait plus être signée que du nom de Nerval. 


Et d'abord ce rêve bleu, rêvé dans la grotte. "Où nage la syrène..." nous dit Gérard, et non plus ces ondines dont le poète recevait les caresses et les étreintes, vague sur vague, comme le lait coulant d'un sein exquis. La syrène est-il indiqué, la femme à la queue de poisson, qui perd et attire aux récifs. Non plus l'union délicieuse et l'ivresse du ravissement, mais le pressentiment du danger, qui attire fatalement et conduit à la perte. Au sein de la félicité, l'angoisse du désastre à venir. Gérard écrit dans Aurélia, « Un soir, je crus avec certitude, être transporté sur les bords du Rhin ». Je superposai le quatrième chapitre d'Aurélia au premier d'Henri d'Ofterdingen. Les lignes se répondent, celles de Novalis procèdent de la lumière, celles de Nerval de l'ombre. Tout d'abord Gérard voit des rocs sinistres, il entre ensuite dans une maison riante. Cette maison est pénétrée d'un rayon de soleil couchant traversant les contrevents verts que festonnent la vigne. C'est le foyer aimant, c'est aussi le vers, "Rends moi la treille où le pampre à la rose s'allie". Image du bonheur telle que nous la retrouvons dans Sylvie : le foyer aimant, une mère, un père aussi peut-être. Toutes choses dont Gérard fut très tôt destitué. Cette maison riante est aussi celle du jeune Henri. La voix de sa mère le réveillant du rêve bleu :

Dans un étonnement émerveillé et délicieux qui ne cessait de croître, il suivait la métamorphose singulière, quand, brusquement, il fut réveillé par la voix de sa mère et se retrouva là, sous le toit paternel, dans la chambre commune où le soleil matinal, déjà, mettait son or.

C'est la voix de sa mère qui le retire à son rêve érotique, et Henri ne s'en irrite pas, il est dit qu'il salua sa mère d'un aimable bonjour et l'embrassa de tout son coeur comme elle l'embrassait. Et que dire encore de ces paroles du père ?

 - Alors le grand dormeur ! Cela fait un bon bout de temps que je suis au travail ici, en train de limer. A cause de toi, je n'avais pas le droit de me servir du marteau : ta mère voulait que son fils bien-aimé puisse dormir. 

Limer sa mère ? Vraiment ? Pendant que l'enfant rêve, les parents baisent. Et Henri de raconter dés le lever son rêve, à si forte consonance érotique. Et le père de raconter l'heure qui a fait venir au monde son fils, de sa vie et de sa hardiesse passée, lorsqu'il rencontra sa mère, lorsqu'elle était "une demoiselle délicieusement enflammée" ! Et lui même de raconter à son fils le rêve qui le conduisit à épouser sa mère. Un rêve tout similaire à celui du fils, un rêve d'escalier pénétrant la montagne, de grotte et de fleur sublime. N'était-elle pas bleue demande le fils ? Si peut-être. Les désirs les plus intimes sont échangées dans une parfaite innocence, tous dans la même chambre commune, tous transparents les uns aux autres, dans une transparence qui nous paraît presque incestueuse. Découvrant le jeune enfant mélancolique et triste, sa mère décide de l'emmener en voyage. Un grand voyage l'aiderait se dit-elle, des paysages nouveaux l'égaieraient. Ou plus surement le charme d'une jeune femme. C'est sa mère qui l’emmène vers les plaisirs amoureux : dont elle confiera l'initiation à une autre bien entendu. Une mère bienveillante, une maison riante. Celle de Nerval en morte.

Je n'ai jamais connu ma mère, qui avait voulu suivre mon père aux armées, comme les femmes des anciens Germains ; elle mourut de fièvre et de fatigue dans une froide contrée d'Allemagne. 
Aurélia

Nerval rêve Novalis comme de cette maison riante d'Allemagne, où toute angoisse est bannie par la seule présence de la mère qui est là comme guide. Nerval lui n'a pas de guide. Enée avait la Sybille de Cumes. Il cherchait son père. Dante avait Virgile. Novalis avait sa mère. Nerval comme Orphée n'était accompagné que de sa lyre. Sur laquelle il pouvait moduler "tour à tour les soupirs de la Sainte et les Cris de la fée"

Lorelei

Et dans cette maison des bords du Rhin, il repère un tableau représentant la fée célèbre de ce rivage, Lorelei, la sirène qui attirait les marins sur ses récifs. Lorelei devenait l'aurélie, c'est Aurélia. Il s'allonge sur un lit à colonnes drapé de perse à grandes fleurs rouges et se couche et rêve. Il entend une horloge – l'horloge était aussi le premier objet apparaissant dans le roman de Novalis, elle bat le rythme régulièrement, elle est rassurante, aussi rassurante que l'image des parents dormant – sur cette horloge il y a un oiseau, et cet oiseau lui parle. Il lui désigne un portrait d'elle – s'agit-il de la mère, d'Aurélia, de quelle chimère ? - elle se penche vers des myosotis (c'est une fleur bleue). Puis c'est la traversée des abîmes de la terre.

Je me sentais emporté sans souffrance par un courant de métal fondu...

Il lui semble que ces courants étaient composées d'âmes vivantes, à l'état moléculaire, que seule la rapidité l'empêche de distinguer. S'agit-il des mêmes ondines que Novalis ? Mais pourquoi faut-il que chez Nerval tout se fasse dans l'angoisse, et chez Novalis dans la volupté ?

Sitôt parvenu dans les profondeurs de la terre, Nerval aborde sous une vaste coupole, sous un horizon nouveau : un archipel d'îles entourées de flots lumineux. Il aborde ces côtes et rencontre un vieillard. Chez Novalis il s'agit de l'empereur Hohenzollern, pour Enée c'est son père Anchise : « Le père Anchise alors, dans un val verdoyant... ». Le vieillard de Nerval n'est pas son père mais son oncle maternel. Il le retrouve cultivant un champ : les lieux lui évoquent le Valois. Ce sont des lieux aimées. Son oncle lui annoncera ce que Anchise révélait à Enée : les âmes après être lavées sont renvoyés en des corps lourds, vivre une nouvelle vie. Ainsi ne mourrons nous jamais. Ce courant de métal fondu que Nerval traversait, c'est par là que les âmes remontent.

-  Quel bonheur je trouvai d’abord dans cette conviction ! Ainsi ce doute éternel de l’immortalité de l’âme qui affecte les meilleurs esprits se trouvait résolu pour moi. Plus de mort, plus de tristesse, plus d’inquiétude. Ceux que j’aimais, parents, amis, me donnaient des signes certains de leur existence éternelle, et je n’étais plus séparé d’eux que par les heures du jour. J’attendais celles de la nuit dans une douce mélancolie. 

Le sommeil, la mort, le troisième hymne à la nuit de Novalis : « Et ce furent des larmes d'extase que je versai sur son épaule, au seuil de la vie nouvelle. Ce fut là le premier, l'unique rêve, - et depuis lors, à jamais, je sens en moi une foi éternelle, immuable, en le ciel de la Nuit et sa lumière, la Bien-Aimée. ».

Où sont nos amoureuses ? Elles sont au tombeau.

De quelle Bien-Aimée parle Novalis ? De toutes à la fois, et de la première perdue d'entre toutes, Eurydice. Qu'il s'agisse d'Orphée, de Dante, de Novalis ou de Nerval : tous ont rêvé leur descente aux enfers. Je met à part peut-être Énée, qui portait une certaine indifférence à la passion et était davantage porté vers la piété filiale. Il descend aux enfers pour retrouver son père. Quelle expérience !

Toutefois je me sens heureux des convictions que j'ai acquises, et je compare cette série d'épreuves que j'ai traversées à ce qui pour les anciens, représentait l'idée d'une descente aux enfers.

Eurydice morte, Béatrice morte, Sophie morte, Aurélia morte : où sont nos amoureuses ? Elles sont au tombeau.

C'est la mort qu'attend Novalis pour retrouver Sophie, la vie nouvelle qu'il attend c'est la mort, son désir un nocturne enthousiasme. Le sommeil éternel l'attend, c'est un rêve, l'unique et le premier. Lorsque Nerval fait le rêve du Rhin, et que son oncle maternel, son propre Anchise lui révèle la psychopompe des âmes, il fait voeu de mort : 

J'étais bien fatigué de vivre !... Ceux que j'aimais, parents, amis me donnaient des signes certains de leur existence éternelle et je n'étais plus séparé d'eux que par les heures du jour. J'attendais celles de la nuit dans une douce mélancolie.

Rassuré sur l'immortalité de l'âme, il lui était possible dans la mort de retrouver Aurélia. Aux enfers. C'est ici qu'intervient la culpabilité de l'avoir perdu, il s'accuse par de faciles amours d'avoir fait outrage à sa mémoire. Nous retrouvons l'aube de l'épanchement du rêve dans sa vie : cela suit les enivrements faciles, et surtout la rencontre de la brune, qui comme Dante est pour lui une Dame Compatissante. Les deux se rencontrent à Bruxelles : la superposition des deux visages est dangereuse. 

Un hasard les fit connaître l'une à l'autre, et la première eut l'occasion, sans doute, d'attendrir à mon égard celle qui m'avait exilé de son coeur. 
Aurélia, Nerval.


La dame compatissante plongeait Dante dans un doute affreux. Etait-elle noble amour ? Il voyait sa pâle couleur d'amour, ses yeux pleins de larmes, déchirant amèrement son coeur. Avant de se ressaisir : " Et je dis qu'à partir de ce moment, je recommençai à penser tellement à elle, de tout mon coeur rempli de honte". (Vita Nova)

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