mardi 22 janvier 2019

C'est un rêve ::: À Laon (6)

nerval


C'est un rêve qui provoqua le départ de Nerval vers Senlis. Un rêve ouvert par la lecture d'un nom de ville dans un journal, "Fête du bouquet provincial - Demain les archers de Sentis doivent rendre le bouquet à ceux de Loisy". Lui viennent en foule toutes sortes de souvenirs et d'impressions, un écho lointain des fêtes naïves de la jeunesse. Il est à Paris, il est amoureux d'une actrice, il va la voir tous les soirs au théâtre, et ne comprend pas son attachement à cette femme qu'il n'a jamais abordé. C'est alors que lui viennent les images de cette Province, le souvenir de deux femmes, l'une Adrienne, Béatrice souriant au poète errant sur la lisière des saintes demeures, fleur de nuit éclose à la pâle clarté de la lune, fantôme rose et blond glissant sur l'herbe verte à demi baignée de blanches vapeurs. L'autre est Sylvie, petite fille du hameau voisin, si vive et si fraîche, avec ses yeux noirs, son profil régulier. A la faveur d'une ronde il danse avec Adrienne, blonde, grande et belle, nos tailles étaient pareilles, et quand je revins près de Sylvie, je m'aperçus qu'elle pleurait. Nerval se lève, demande au concierge l'heure - il n'a pas de montre -, il veut voir Sylie - dort-elle ? Non c'est la nuit du bal de Loisy. Il court à la place du Palais Royal, il y a cinq ou six fiacres là bas, demande à ce qu'on le conduise là-bas en pleine nuit, 5 heures de route. Et roulant sur la nationale trois - lui passa par Montmorency, Ecouen, Luzarches, Gonesse - je me disais comme lui, en substance mais sans le style : "Quelle triste route, la nuit, que cette route de Flandre, qui ne devient belle qu'en atteignant la zone des forêts !". Il me ne sembla pas avoir été plus véloce que lui, moi en diesel, lui à chevaux, et nous roulions déjà depuis longtemps, la nuit était tombé, lorsque nous parvîmes à échapper à toute conurbation. C'était la forêt. "Qu'est ce donc que ces caravanes au bord de la route" me demanda-t-elle ? Je ne sais pas, des prostituées peut-être, ou des baraques à frite fermées pour la nuit. Il n'y a pas de lumière aux fenêtres.

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Et j’aime pour commencer chez Gérard ce balancement entre la prose et la poésie, mouvement d’éclosion dans l’une - éclosion de l’image qui s’insère dans une narration, convoquant ses personnages, toute complice du temps - condensation dans l’autre en un vers parfait - immobile et éternel dans sa perfection. Comme lorsqu’au détour de l’une de ces promenades, ici dans Sylvie, cette mention semblant anodine, « Je revois sa fenêtre où le pampre s’enlace au rosier », qui évoque en écho toute la noirceur d’El Desdichado, qui rime ainsi, dans la nuit du tombeau, toi qui m’as consolé, rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie, La fleur qui plaisait tant à mon coeur désolé, Et la treille où le pampre à la rose s’allie. La rêverie valoisienne auprès de Sylvie, si charmante bucolique certes chargée de regret et de nostalgie, semble alors se déchirer, interrompant les pas, les figeant dans une mélancolie glacée, dans l’envers de la féérie parcourue. Dans la nouvelle, l’image est furtive, elle est un pas il y en a d’autres, rien ne devrait nous y river. Mais la réminiscence d’El Desdichado, appartenant au cycle des Chimères, et de ses vers inauguraux si sombres - Je suis le ténébreux, - le veuf, - l’inconsolé, - charge le texte de tout son poids, le troue de sa mélancolie. Ce n’est pas que Sylvie soit la mise en prose d’El Desdichado, la fille de feu n’est pas la transposition exacte de la chimère : les rapports sont plus fluides, ils ouvrent des traverses en tout sens, dans toute l’oeuvre. Comme une page que l’on replierait sur elle-même, pour juxtaposer d’autres passages que ceux déterminés par la succession des phrases. Nous flottons alors d’une chimère à une autre de ces Filles de Feu, comme dans une constellation poétique où leurs visages se devineraient dans les étoiles, des visages qui se superposent puis se confondent, tandis que nous les observons depuis la situation du poète, éloigné et seul.

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La poésie ne se lit plus passé 17 ans, j'ai lu ça quelque part, c'est vrai que c'est le dernier âge avant l'entrée dans la carrière, l'âge où l'adolescent se mèlent aux gens et à la marche des affaires, et il cesse de vivre. Mais il peut arriver, que quelques circonstances particulières viennent nous amener à retrouver quelques un de nos poètes, en qui seuls peuvent se lire l'expérience de certains troubles. Qui ont vécu les rêves déjà et nous en ont ramené des vers purs, qui seuls peuvent nous guider, à travers ceux qui nous sont propres, mais déjà depuis tout temps partagés. L'expérience de l'exil et du manque, dont l'amour est souvent le coeur révélateur.

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Parmi les ombres j'imagine Nerval versifiant en marchant, lui même se rêvant marchant dans les pas de Rousseau. Les arbres défilent au bord de la nationale trois, il y a ces vers de Nerval qui disent tout de leur mouvement, les arbres sur ma route fuyaient mêlés, ainsi qu'une armée en déroute. Et ceux là toujours du réveil en voiture, qui sont une préfiguration des clochers de Martinville de Proust, des clochers conduisaient parmi les plaines vertes leurs hameaux aux maisons de plâtre, recouvertes en tuiles, qui trottaient ainsi que des troupeaux de moutons blancs, marqués en rouge sur le dos.

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Sylvie est le rêve d'un rêve a écrit Proust. Qu'arrivera-t-il si nous arrivons après, et que nous mettons à rêver de Sylvie ? Les tableaux s'enchâssent, Sylvie s'est mariée, Aurélie a déjà contracté un engagement ancien, et ne peut-être qu'à un seul. Quand à Adrienne, elle est morte. Que devons nous y comprendre ? Et que nous importe de savoir si l'une est une chimère, l'autre le bonheur simple et innocent, qu'elles sont les unes dans les autres et au tout deux faces d'un même amour ? Elles s'évanouissent, et le poète se réveille seul, lui qui rêvait un rêve, se réveille où ne sait où, dans un rêve encore, tout chargé d'impressions. Il les rapporte, à défaut de solution. Il se réveille fou : les songes s'épanchent les uns dans les autres, et ses visions sont trop nets, et ses sensations trop bien décrites - si purement ramenés d'un monde à l'autre - pour que nous puissions dire, ceci est du rêve, ceci est du monde. Il parvient à un niveau de conscience du rêve si parfaite, que celui-ci prend une consistance plus dense que le monde même, qui n'est qu'un ennuyeux voyage en calèche.

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Il est bien difficile de s'orienter dans l'oeuvre de Gérard, elle est une forêt par laquelle on passe et repasse devant des ruines antiques, des lacs, qui selon le chemin par lequel on les aborde prennent des perspectives différentes et rendent des échos nouveaux : une lumière donnée à une promenade, comme une considération sur la langue poétique donne un jour neuf à des odelettes remises dans cette perspective. Nous nous y perdons. Il écrit une pièce, "Les deux rendez-vous. Intermède", qui devient sous le nom de Corilla le deuxième château de ces petits de Bohême, s'y trouvant précédé des Cydalyses qui se montrent ainsi, "Où sont nos amoureuses ? Elles sont au tombeau", et suivi - troisième château -, par Mysticisme, qui reprend la pièce du Christ aux Oliviers, Dieu est mort, le ciel est vide !, que nous retrouverons plus tard comme Chimères en contre-point des Filles du Feu. Où Corilla était à leur cortège placée. Les textes sont repris, échangés, l'un s'interrompt ici puis Nerval prend un chemin de traverse, avant de reprendre sa route principale - mais en a-t-il une ? - lors d'un autre texte. Je remarquai cela dans la Bohême Galante, avec son chapitre "Explications" et qui commence ainsi, "Vous le voyez mon ami, - en ce temps je ronsardisais - pour me servir d'un mot de Malherbe". Et ce même mot de Malherbe fera la fermeture du premier château des Petits de Bohême, pièce Primavera, et l'occasion d'une autre promenade.

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(Qu'il me soit permis de ralentir mes pas sur ce petit mot de Primavera et de laisser Nerval marcher un peu au devant, conversant toujours avec ses amis. Ne nous offre-t-il pas le plus beau paysage qui soit, le tableau de Boticelli bien sûr, mais ce n'est pas là où mes pensées sont entraînées en premier, mais vers cette réminiscence de la Vita Nova de Dante, Amor mi disse : "Quell'è Primavera, e quell'à nomme Amor, si mi somiglia" , que nous traduisons aussitôt par Amour m'a dit ; "Celle-là est Primavera et celle-là Amour, tant elle me ressemble". La Prima verra sera la première qui sera vu et derrière elle se tiendra Béatrice. "Et en vérité je sentis mon coeur si joyeux qu'il ne me semblait pas que ce fût le mien tant nouveau était son état". Il s'agit là d'une de ces visions incompréhensibles de Dante - quoiqu'il s'agisse là simplement de voir passer Béatrice précédée d'un amour de son ami, ce qu'il interprête aussitôt comme étant Jean - elle s'appelle Jeanne - précédant la vraie Lumière, le Christ identifiée ici à Béatrice, Ego vox clamantis in deserto : parate viam Domini. Ce qui revient simplement à peindre d'une couche d'obscurité supplémentaire des vers déjà cryptiques, mais sûrement pas à les expliquer, comme Dante en écrivant cet ouvrage prétendait malicieusement nous le faire croire.)

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Méfions nous cependant de ces allégories hyperboliques, elles ne sont pas des équivalences mais des masques dont il plaît le poète de les faire tomber un à un, car arrachant le visage de Béatrice ne pensez pas tomber sur la face du Christ, ni celle de la Vierge Marie, de la Religion, ou de Béatrix Portinari même... Malheur à celui qui pensera avoir entrevu le dernier visage - ceux là sont ceux qui font les religions. Ils entrent alors en dévotion. Les dévots sont les plus impitoyables ennemis du poète. Imaginez seulement un psychanalyste lisant Nerval, le lisant tombant en adoration mariale devant la Vierge Noire de l'église St-Sulpice et s'écriant dans une angoisse paroxystique, "La Vierge est morte !" - ce qui est à n'en pas douter une nouvelle encore plus terrible que celle de la mort de Dieu, et qui donc s'arrête et dit, sur un ton définitif, cet homme cherche sa mère, nous avons là affaire avec un banal complexe d'oedipe. Et il s'arrêtera là cet homme, sans savoir que le complexe d'Oedipe n'est que le masque d'un mystère plus profond : un beau masque, certes bel ouvrage, taillé de l'intelligence de Freud. Mais du moins savait-il lui, qu'il posait cela sur un mystère. Lui donnant une forme et un visage : voilà qui thérapeutique. Pour nous permettre de le voir, et de lui donner une forme : certes imparfaite mais rassurante. Le prophète sait qu'il avance dans le noir, mais son troupeau lui le suit aveuglément, rassuré, brandissant son idole, ou plus subtil, des mots, posés sur le mystère, afin de le rendre sensible. Quand à Jung, le pauvre homme ne s'est jamais posé la question de savoir ce qu'il y avait derrière ses archétypes. Il pensait être arrivé au bout de la vue : il s'était simplement crevé les yeux.

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Rien ne vient jamais rassurer le malheureux Gérard. Je suis le ténébreux, - le veuf, - l'inconsolé... Derrière chaque femme c'est le visage d'une autre qu'il retrouve, toutes enchâssées, il dépiaute, arrache et cherche secours de toute part, et y compris dans la religion bien sûr, mais voilà qu'il dépouille la couronne de Marie, dans une crise de délire, qu'il croit voir sa mère, et retrouve Aurélia, qui devient A*** puis ***. Il cherche et se perd, il tourne, il cherche quoi ?

Cette éternelle Nature, que Lucrèce, le matérialiste, invoquait lui-même sous le nom de Vénus Céleste, a été préférablement nommé Cybele par Julien, Uranie ou Cérès par Plotin, Proclus et Porphyre ; Apulée, lui donnant tous ces noms, l'appelle plus volontiers Isis ; c'est le nom qui, pour lui, résume tous les autres ; c'est l'identité primitive de cette reine du ciel, aux attributs divers, au masque changeant !


Et qui reconnaissait-elle en moi, moi qui lui demandait, "est-ce moi que tu vois ou un autre dont je ne serai que la première vue". Et moi qui voyais-je en elle, était-elle une autre mais elle encore, ces yeux là vu d'avant, dont je ne voyais dans son bleu que les reflets verts qui m'attardaient vers le souvenir d'une autre peut-être. Nous aimions-nous visage nu ? Et je lui donnai un soir les traits d'une Grâce, celle de la chasteté, sur le célèbre tableau de Boticelli, dont je m'étais amusé à en faire le cliché souvenir d'une certaine soirée, donnant aux visages de tous les protagonistes de ce Printemps le nom de ses participants. Zephyr devenait ce garçon entreprenant et plein d'ardeur prenant de force la vierge Chloris, celle-là qu'il poursuivait de ses assiduités, manifeste, et les deux autres Grâces en ronde prenaient celui de deux de ses amies, toutes jeunes filles en fleurs - la ronde de Balbec - il y avait d'autres facéties du même ordre, qui n'était présenté que pour dissimuler le regard que la Chasteté, visée par l'arc de Cupidon, portait vers le dieu qui lui n'était associé à aucun, par ironique pudeur ; Mercure dont le caducée ne pouvait se rapporter qu'à ... Evidemment l'ironie tenait en ce que tu y sois la chasteté, et moi un dieu beau et musclé, et nos amours cryptés. C'était le printemps : mais l'hiver aussi a ses charmes. Mercure boude un peu, de son caducée il dissipe les mystères de l'amour, représentés par des petits nuages gris, il cherche un remède, il est le Dieu de la médecine et du langage. Il est arrogant.

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