mardi 22 janvier 2019

L'étoile ::: À Laon (7)

philip K Dick jeune


Une étoile a brillé tout à coup et m'a révélé le secret du monde et des mondes.
Aurélia

Saviez-vous que Gérard de Nerval était fou ? Il raconte cela dans Aurélia. Parfois en notes de quelque édition nous trouvons des commentaires du genre, "Ceci est un symptôme classique de schizophrénie", et alors nous y voici, un masque à nouveau, cette fois-ci façonnée par l'école de psychiatrie. Devrions nous nous arrêter là ? Gérard le schizo, mais que de jolies phrases, et quelle langue ! Ce à quoi il répondait, véhément : « La dernière folie qui me restera probablement, ce sera de me croire poète : c'est à la critique de m'en guérir ». De tous les masques, il était pour Gérard celui le plus odieux. Lui-même ne pouvait y croire : il n'était pas fou, il était un poète. Ou bien il ne resterait rien de lui, et il n'aurait plus qu'à se détruire.

Gérard a effectivement eu une vision, sur laquelle nous reviendrons, mais d'abord intéressons nous à ses circonstances. Il les rapporte précisément ici, - une dame que j'avais aimée longtemps et que j'appellerai du nom d'Aurélia, était perdue pour moi, et ici encore, Chacun peut chercher dans ses souvenirs l'émotion la plus navrante, le coup le plus terrible frappé sur l'âme par le destin ; il faut alors se résoudre à vivre ou à mourir. J'admets renoncer a priori à toute mise en forme, nous sommes bel et bien là perdu en forêt. Continuons néanmoins, par ce beau regret :

Quelle folie, me disais-je, d'aimer ainsi d'un amour platonique une femme qui ne vous aime plus. Ceci est la faute de mes lectures ; j'ai pris au sérieux les inventions des poètes, et je me suis fait une Laure ou une Béatrix d'une personne ordinaire de notre siècle... Passons à d'autres intrigues, et celle-là sera vite oublié.

Nous reconnaissons là le remède d'Ovide. Ce blâme adressé aux poètes n'est évidemment qu'un mantra thérapeutique : car malheureusement ils n'ont rien inventé, et les lectures si elles échauffent ne font que révéler. Qu'il cherche à s'étourdir : d'autres l'ont tenté avant lui. Les enivrements vulgaires, la surexcitation fiévreuse, et même une autre rencontre. Il écrit ; "un jour, arriva dans la ville une femme d'une grande renommée qui me prit en amitié et qui, habituée à plaire et à éblouir, m'entraîna sans peine dans le cercle de ses admirateurs." Il en tombe amoureux, il lui écrit et il lui plait. "Plus tard je la rencontrai dans une autre ville où se trouvait la dame que j'aimais toujours sans espoir". Il la voit venir à lui, lui tendre la main tristement, "J'y crus voir le pardon du passé". Il semblerait que ce soit cette étrange scène - les deux femmes, réunis dans la même ville – Bruxelles -, présente à la même soirée, l'ancienne surgissant, abolissant le temps par superposition de ces deux visages aimés à des heures différentes - qui précipite sa « folie ».

Elle se manifeste d'abord par un changement dans la perception. Tout devient signe, chaque objet devient une flèche pour le guider. Le monde entier s'adresse à lui. Son cerveau fait des liens de plus en plus nombreux entre les manifestations les plus diverses et devient bientôt saturé par cet excès de sens. Le monde s'épanche dans sa vie et lui-même dans le monde. Cette modification de la perception le plonge dans une grande marinade, qui sera la matrice des grands brassages mythologiques à l'oeuvre dans les Chimères, où Virgile rencontre les dieux égyptiens, et Kneph dieu des Volcans devient par analogie avec Héphaïstos le mari de Vénus-Isis. Révélations qui sont à la fois enivrantes et dangereuses : un sens se déploie, mais trop immense pour être embrassé d'une seule phrase, d'un seul livre, d'une seule vie. Sabordons tout suspens : il parviendra à reprendre pied par la poésie. C'est dans le vers qu'il inscrira sa vision, qui dés lors fonctionnera comme une balise au sein de la mer déchaîné. Les Chimères forment la topographie d'Aurélia. Et le débordement du sens et des sens prendra sa forme dans la théorie des correspondances décrites dans les vers dorés, juste après l'angoisse paroxystique que constitue la série de sonnet intitulée « Le mont des Oliviers », dont la révélation de la mort de Dieu correspond à celle pour Nerval de la mort de la Vierge.

Par les manuscrits d'Aurélia, nous pouvons dessiner une topographie serrée du déroulement de cette soirée là. « J'avais l'usage d'aller le soir boire de la bière au café Le Peletier ». Le café existe toujours, pointe au croisement de la rue Lafayette et de la rue de la Victoire. Il remonte ensuite jusqu'à la rue Navarin, probablement via la rue du Faubourg-Montmartre et la rue des Martyrs, puis redescend par la rue Notre-Dame-de-Lorette. Il lève les yeux au hasard, y lit le numéro d'une maison qui est aussi son âge dit-il dans la version "dernière" d'Aurélia, c'est à dire 32 - mais les manuscrits indiquent le numéro 37 - Dominique Farrugia ayant grandi au 43 et moi-même ayant visité le 34, quatrième étage, une petite terrasse triangulaire, quarante bourgeois chics leurs dossiers de location à la main sur les pavés inégaux du salon, d'autres dans une cuisine en ruine. Mais pas Gérard, Gérard n'est pas du genre à monter un dossier de location, et devant le numéro 32 ou 37 il baisse les yeux, voit une femme au teint blême et les yeux caves ayant les traits d'Aurélia. « Je me dis : "c'est la Mort" ».




Il retourne chez lui, se couche, rêve de l'Ange de la Mélancolie, se lève marche dans Paris, parle beaucoup de sujets mystiques, retrouve ses amis, traîne encore dnas la nuit. Un ami veut le raccompagner, lui dit que ce soir il ne rentre pas. "- Ou vas-tu ? - Vers l'Orient !" Il marche jusqu'au carrefour Cadet et voit une étoile briller au-dessus de la rue d'Hauteville et décide de suivre l'étoile jusqu'à la mort, puis finalement s'asseoit sur une borne de la rue Coquenard, nouvellement Lamartine. Son ami tente de le tirer de là, il s'appelle Paul, Nerval voit en lui l'apôtre, en lui résistant il lui semble s'opposer au Dieu révélé. Il est Jacob luttant avec l'ange : « Dans cette étoile sont ceux qui m'attendent. Ils sont antérieurs à la révélation que tu m'as annoncée. Laisse-moi les rejoindre, car celle que j'aime leur appartient, et c'est là que nous devons nous retrouver. » S'imaginant retrouver Aurélia sur l'étoile, il repousse le Christ. Ce moment est celui retranscrit par Antéros, quatrième chimère :

Tu demandes pourquoi j'ai tant de rage au coeur
Et sur un col flexible une tête indomptée
C'est que je suis issu de la race d'Antée.

"Ici a commencé pour moi ce que j'appellerai l'épanchement du songe dans la vie réelle." Il marche toujours suivant l'étoile, en chantant un hymne mystérieux, se débarrassant de ses vêtements.

Puis, je restai les bras étendus, attendant le moment où l'âme allait se séparer du corps, attirée magnifiquement dans le rayon de l'étoile. Alors je sentis un frisson (...) j'avais alors l'idée que j'étais devenu très grand, - et que tout inondé de forces électriques j'allais renverser tout ce qui m'approchait.


Nous avons là quelques éléments : une étoile, son rayon, des forces électriques, le tout projeté sur un homme en pleine dépression nerveuse suite à une rupture sentimentale. Les lecteurs de Philip K. Dick auront bien entendus reconnus là, sous les traits du narrateur d'Aurélia ce bon vieux Horselover Fat. Il est absolument clair qu'à la fois Gérard de Nerval, en 1841 puis 1853, à Paris, et Philip K. Dick en février et mars 1974 en Californie ont vu ce qui semble être la même étoile.

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