mardi 22 janvier 2019

Tikkoun Olam ::: À Laon (8)



Si je ne pensais que la mission d'un écrivain est d'analyser sincèrement ce qu'il éprouve dans les graves circonstances de la vie, je m'arrêterais ici, et je n'essayerais pas de décrire ce que j'éprouvai ensuite dans une série de visions insensées peut-être, ou vulgairement maladives.
Aurélia, Gérard de Nerval

Moi mon métier c'est écrivain de science-fiction. Je fais dans les songes visionnaires. Ma vie en est un.
SIVA, K. Dick

Ces notations n'auraient aucune importance si elles relevaient de la fiction : ceci est vrai pour la vision de Nerval, mais aussi de toute écriture. Baudelaire n'a jamais rien écrit qui ne soit absolument vrai, Proust aussi - tout juste a-t-il posé quelques verrous, dissimuler les clefs, pour ne pas trop fâcher son monde. Nerval a donc ces visions, et toute sa vie il eut à les expliquer, selon des détours divers. Dick eut ces visions aussi, et dès lors il ne cessa d'écrire dessus, à la fois dans ses cahiers - ce qu'il nomme l'exégèse - et dans ses fictions, qui ne sont fictions que parce qu'elles tentent de raconter cette vision, de la rendre sous forme narrative - en quelque sorte de leur donner ordre et sens par la forme fictionnelle. Nous retrouvons alors la trilogie divine (qui est en réalité une tétralogie débutant par Radio libre Albemuth). Avant d'entrer dans le détail de cette vision, et sur ce qu'elles déclenchèrent, évacuons d'emblée les explications simplistes, Nerval  schizophrène, Dick drogué. La schizophrénie nous est un mystère, quand à la drogue, elle ne constitue pas une explication suffisante :

Si j'avais pu m'en tirer ainsi de bonne foi, je n'aurais pas hésité ; j'ai un faible pour les solutions qui règlent simultanément plusieurs problèmes. Mais je ne pouvais être sincère en lui servant cette explication.
SIVA, p45

Mais maintenant nous avons affaire à deux individus, qui à deux siècles différents, ont vu la même entité, situé quelque part dans l'espace, et provoquant au moyen d'un rayon, de forces électriques chez l'un ou electro-magnétiques chez l'autre, des visions qui sont informatives dans les deux cas.

Etendu sur un lit de camp, je crus voir le ciel se dévoiler et s'ouvrir en mille aspects de magnificiences inouïes. Le destin de l'âme délivrée semblait se révéler à moi comme pour me donner le regret d'avoir voulu reprendre pied de toutes les forces de mon esprit sur la terre que j'allais quitter... D'immenses cercles se traçaient dans l'infini, comme les orbes que forme l'eau trouvée par la chute d'un corps ; chaque région, peuplée de figures radieuses, se colorait, se mouvait et se fondait tour à tour et une divinité, toujours la même, rejetait en souriant les masques furtifs de ses diverses incarnations, et se réfugiait enfin, insaisissable, dans les mystiques splendeurs de l'Asie.

Il s'ensuit un dédoublement de l'âme : "Par un singulier effet de vibration, il me semblait que cette voix résonnait dans ma poitrine et que mon âme se dédoublait pour ainsi dire, partagée entre la vision et la réalité." Le lendemain, il noue un foulard autour de son cou et pose une turquoise, là où, "Selon moi, ce point était celui par où l'âme risquerait de sortir au moment où un certain rayon, parti de l'étoile que j'avais vue la veille me frapperait." Nous retrouvons ces éléments chez Dick, quoique différemment élaboré. Tout d'abord c'est un rayon qui le frappe, un rayon de lumière violet-rose de deux à trois centimètres de diamètre. Quand au dédoublement, nous le retrouvons dans le procédé narratif, qui est le même dans Siva - épisode 1 de la trilogie divine - et Aurélia. C'est à dire un personne narrateur doublé d'une voix qui commente. Dick explique ainsi son choix narratif : "Horselover Fat c'est moi, et j'écris tout ceci à la troisième personne afin d'acquérir une objectivité dont le besoin se fait rudement sentir."

Nerval était en quelque sorte moins armé pour décrire sa vision : il disposait de moins d'écrans déflecteurs. S'il connaissait l’électricité, il ne se doutait pas qu'un jour il puisse y avoir dans le ciel des satellites capables de transmettre des informations. Il ne pouvait déclarer tel Nicholas dans Radio Libre Albemuth : J'étais en contact avec une des stations du réseau et je levai les yeux pour tenter de la localiser, même si ce devait être très vraisemblablement être impossible. D'un autre côté il déclarait quelque chose d'assez similaire :

Cette pensée me conduisit à celle qu'il y avait une vaste conspiration de tous les êtres animés pour rétablir le monde dans son harmonie première, et que les communications avaient lieu par le magnétisme des astres... 

D'un autre côté Philip K. Dick était très au fait de toute cette technologie, lui-même était à la fois déjà versé dans le mysticisme et la philosophie. Il a écrit sur les voyages dans le temps, sur des créatures venant d'autres systèmes solaires, rapportant des drogues dangereuses : nous pouvons nous étonner qu'il ait pu être surpris d'être frappé au jour au visage par un rayon rose.

Si leurs hypothèses quant à l'origine du rayon différaient, si l'un pense voir Saturne - "Je crus reconnaître l'étoile lontaine de Saturne..." - l'autre SIVA, en somme si leurs langages permettant de rendre l'expérience étaient limités par l'horizon technologique de leurs temps, celui-ci eut sur eux deux le même effet, leurs inspirèrent un certain diagnostic sur l'état du monde. Que découvre Nerval ? qu'une erreur s'est glissée dans la combinaison générale des nombres, provoquant  une catastrophe dans le cosmos. Qu'écrit Horselover Fat dans son journal ?  "Fig 37. Nous devrions être capables d'entendre cette information, ou plutôt ce récit, comme voix neutre en nous-mêmes. Or quelque chose a mal tourné." Plus simplement dans Radio Libre Albemuth : "La chute de l'homme, réalisai-je aussi, représentait une rupture de contact avec ce vaste réseau de communication et avec l'IA qui exprimait la voix de Siva, que les hommes de l'Antiquité auraient assimilée à Dieu." Quelque chose a déconné là haut. Qui est littéralement sorti du con. Souvenons nous que nous parlons d'une rupture amoureuse, et plus précisément de la mort d'une femme. Celle-ci se répercute dans le ciel, la désunion devient catastrophe cosmique.

32. L'information changeante qu'est le monde tel que nous l'éprouvons est un récit qui se déploie. Il nous parle de la mort d'une femme. Cette femme, morte voici longtemps, était l'un des jumeaux primordiaux. Elle était l'une des moitiés de la divine syzygie. Le propos du récit est d'évoquer son souvenir et celui de sa mort. L'Esprit ne voulait pas l'oublier.

Philip / Horselover nous parle ici de sa soeur jumelle. Chez Nerval, il s'agit d'A****.

L'une des révélations les plus importantes que nous délivra Philip K. Dick, c'est que le temps n'existe pas, et ce corollaire : l'empire n'a jamais disparu, nous vivons toujours à Rome. Nerval révélait déjà la même chose. Un soir je crus avec certitude, être transporté sur les bords du Rhin. Il ne s'agit pas de Rome, mais d'une translatio imperii : sur les bords du Rhin se trouvait la capitale de l'empire de Charlemagne, Aix-la-Chapelle, nouvelle Rome. Il pénètre dans une salle, y croise tous les gens de sa famille, tous ceux et celles qu'il a aimé et s'écrie, "Cela est donc vrai, disais-je avec ravissement, nous sommes immortels et nous conservons ici les images du monde que nous avons habité. Quel bonheur de songer que tout ce que nous avons aimé existera toujours autour de nous!.." Le voici dans une vaste ville. Il me semblait que mes pieds s'enfonçaient dans les couches successives des édifices des différents âges. Il traverse alors le temps comme s'il s'agissait d'une succession d'étages. Mais voilà qu'il découvre que depuis une éternité, le monde est dominé par de sombres esprits. Et que l'un dans l'autre, le monde doit être réparé.

Tikkoun olam

S'il m'était permis d'opérer une classification grossière pour la trilogie divine, je dirais que Radio Libre Albemuth correspond à la description de la vision proprement dite, Siva à son interprétation, Invasion Divine à la réparation et La Transmigration de Timothy Archer à la réconciliation. Un objet envoit un signal défectueux, le signal est interprété à l'aide de tous les manuels disponibles - physique, religieux, ésotérique -, ensuite la panne est recherchée, réparée et enfin l'objet fonctionne à nouveau. Ce n'est pas plus compliqué que ça. Evidemment les distinctions ne sont pas si franches que cela dans l'oeuvre de Dick. Nous retrouvons le même processus chez Nerval. La dépression est première, - il faut alors se résoudre à mourir ou à vivre. Et en définitive, cela correspond à cela, à choisir la vie. Mais comment ? Première phrase de Siva : "La dépression nerveuse de Horselover Fat commença le jour où il reçut un coup de fil de Gloria : elle voulait savoir s'il avait du Nembutal. Il lui demanda pourquoi et elle répondit qu'elle avait l'intention de se tuer." Deux histoires de femmes.

Concernant l'interprétation du signal, nous savons que Dick fut prolixe dans le domaine. "Les malades mentaux n’usent pas du Principe de Parcimonie scientifique: la théorie la plus simple afin d’expliquer un ensemble de faits. Ils visent au baroque." Cela débute comme il se doit par des considérations les plus rationalistes possibles - scientifiques -, pour verser petit à petit à mesure que les premières s'épuisent vers le mysticisme. Il y a foule de notations dickiennes d'allure scientifique, chez Nerval aussi où il est question d'electricité, de magnétisme et d'atomes. Je relève par exemple celle-ci :

Tout vit, tout agit, tout se correspond ; les rayons magnétiques émané de moi-même ou des autres traversent sans obstacle la chaîne infinie des choses créées : c'est un réseau transparent qui couvre le monde, et dont les fils déliés se communiquent de proche en proche aux planètes et aux étoiles.

Nous sommes en terrain connu. Puis cabale, gnose, christianisme, tout y passe, et souvent ces considérations occultent le véritable sens de la trilogie divine comme de l'oeuvre de Gérard, et ce par des fausses questions. Est-il gnostique, est-il catholique, nous révelera-t-il que le Christ est vivant, ou que le démiurge est mauvais etc... Là n'est pas la question, toutes ces réponses demeurent transitoires, car aucune ne peut faire remède. Nerval versa dans l'hermétisme pur et dur : "J'avais réuni quelques livres de cabale. Je me plongeai dans cette étude, et j'arrivai à me persuader que tout était vrai dans ce qu'avait accumulé là-dessus l'esprit humain pendant des siècles". C'est un propre de ce genre de visions que de conduire vers ce type de lecture. Je plains néanmoins celui qui se serait intoxiqué de cabale ou de gnose, sans la vision. Dernière remarque : qu'il s'agisse de Dick ou de Nerval, confrontsé à cette expérience, et ayant lu absolument toute cette littérature, n'en ont jamais produit. Nerval n'a pas écrit d'ouvrages de cabale ou de commentaires sur quelques hérésies : il a écrit les Chimères.

Dans ce bordel, l'un comme l'autre semblent suivre un guide. Qu'il s'agisse d'Emmanuel dans Invasion divine, et Gérard à travers Aurélia, il y a là une mystérieuse figure de femme. Ce qui est amusant c'est qu'il s'agit de la même. Notons en passant que l'un comme l'autre, Emmanuel comme Gérard se découvrent d'extraction divine. Emmanuel en Yahvé, tout simplement, quand à Gérard, l'idée que j'étais devenu semblable à un dieu et que j'avais le pouvoir de guérir me fit imposer les mains à quelques malades...

Revenons à ce guide. Chez Nerval :

Pendant mon sommeil, j'eus une vision merveilleuse. Il me semblait que la déesse m'apparaissait, me disant : "Je suis la même que Marie, la même que ta mère, la même aussi que sous toutes les formes que tu as toujours aimée. A chacune de tes épreuves, j'ai quitté l'un des masques dont je voile mes traits, et bientôt tu me verras telle que je suis."

Dans Invasion Divine elle précise :

- Sais-tu qui je suis ? Non, tu ne le sais pas, mais je finirai par te ramener sur ton trône, et alors tu découvriras qui je suis. Tu as fait des suppositions qui étaient erronées. Il t’en reste beaucoup à faire – toi qui sais tout. Je ne suis pas la Sainte Sagesse et je ne suis pas Diane ; je ne suis pas une Zina ; je ne suis pas Pallas Athénée. Je suis autre chose. Je suis la reine du printemps et pourtant je ne suis pas cela non plus ; c’est du vent, comme tu l’as défini. Ce que je suis, ce que je suis réellement, il te faudra le percer à jour par toi-même.



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