mardi 22 janvier 2019

Masques ::: À Laon (10)



Il y a cette fille, Aurélia, qui devient A***, et perd jusqu'à son initiale dans les derniers fragments, elle est alors désigné ainsi : ****. Nulle dénomination, nul concept ne lui convient véritablement. Elle est proprement l'indicible - elle perd son nom - mais est aussi celle qui n'en finira jamais d'être dite et nommer.

Elle est à la fois à la même et toujours changeante, sur elle il n'y aura pas d'ultime vérité révélée, et le nom d'Isis est encore un masque qu'il convient d'arracher, tout comme Zina n'est pas en définitive Malkhut. Ces masques, aucun ne s'adaptent véritablement au visage, comme le concept ne sait qu'épouser imparfaitement la réalité, comme le nom n'est qu'un son produit de la langue et des lèvres. Ils peuvent être indifféremment tous rejetés ou tous acceptés, ils sont les reflets changeants d'une même réalité. Et supposons même que nous découvrions le dernier de ces masques, il serait encore celui-ci de l'éternel mystère, qui est le visage d'Aurélia, ou de S., ou de M. Voilà le seul mysticisme nervalien : l'unique mystère consiste à nous révéler, que devant nous ce visage nous échappe impitoyablement, que nous ne pouvons le nommer que pour le faire fuir encore, et qu'à jamais nous ne pouvons qu'en dessiner les contours vagues par des paroles insuffisantes. Ce fut déjà Delphine, puis Adrienne, puis Aurélia qu'il aimait, en tant que figure de la jeune fille, de la jeune châtelaine, de la jeune actrice, par ces masques. Figures qui tombaient cependant car il voulait distinguer le visage, et car elles n'étaient pas - seulement - cela. Son seul péché finalement était la dévotion du masque, son fétichisme du masque. D'avoir considéré Sylvie comme une bergère, alors qu'elle était déjà une reine, et Aurélia comme une reine, etc... la vue qui s'arrête, la vision qui se fixe alors que le visage lui est déjà partie ailleurs, est devenue autre.

Je comprends, me dis-je, j'ai préféré la créature au créateur ; j'ai déifié mon amour et j'ai adoré, selon les rites païens, celle dont le dernier soupir a été consacré au Christ.

Il découvre l'absence de dichotomie entre la femme réelle et la femme chimérique. La femme réelle est chimérique - elle échappe sans cesse - et la femme chimérique est réelle, s'incarnant toujours, c'est toujours à la fois elle. Ne dîtes pas, il est tel Frédéric Moreau dans l'éducation sentimentale, ayant péché pour avoir poursuivi la femme chimérique, alors qu'il aurait dû sagement se contenter de la paysanne. Il n'a simplement pas reconnu la chimère en la paysanne, Sylvie en une fille du feu. Sa deuxième erreur ensuite fut d'entrer en dévotion pour un masque, d'avoir déifié son amour. Le culte du masque est ce qui l'empêchait de voir le visage de la Chimère. La réconciliation interviendra quand il parviendra à voir la chimère dans le réel - découvrir que Sylvie est une fille du feu - et le réel dans la chimère - que la chimère est vivante, qu'elle vit en chacune de ces femmes. Alors la fausse distinction est abolie.

Gérard ne comprend pas pourquoi il aime ce qui lui échappe. Il s'accuse de quitter la proie pour l'ombre, c'est à dire le réel pour la chimère. Mais c'est qu'il ne saisit jamais que le masque, et que celui-ci tombe alors comme une peau morte, qu'il prend pour le réel, pensant avoir laissé échapper la chimère. Car il ne la voit pas dans le réel, dans leur unité. Aurélia devient comme nous l'avons vu, la Vierge, elle devient Isis, Vénus, la Torah, Diane, Malkhut. Il n'y a pas lieu d'interroger plus avant ces différentes figures - qui sont néanmoins belles. Mais la connaissance ne doit pas porter sur les masques. C'est ici la différence entre Freud et Jung. L'un défait les masques pour parvenir au visage, l'autre arrache le visage pour chercher dessous le masque qu'il adore. Aurélia devient A****, une initiale, qu'elle perd également, ce n'est qu'à ce moment là que l'angoisse retombe.

Je reconnus les traits divins de ****. Nous volions au triomphe, et nos ennemis étaient à nos pieds. La huppe messagère nous guidait au plus haut des cieux, et l'arc de lumière éclatait dans les mains divines d'Apollyon. Le cor enchanté d'Adonis résonnait à travers les bois. Il se réveille. Je sors d'un rêve bien doux : j'ai revu celle que j'avais aimée transfigurée et radieuse.


Cette effeuillage des masques est la transfiguration. Pour Dick comme pour Nerval, elle ne peut avoir lieu qu'en Orient. Et ses grands yeux dévoraient l'espace, et elle faisait voler dans l'air sa longue chevelure imprégnée des parfums de l'Yemen. Peu après sa première vision, Nerval part en Orient, tout comme Timothy Archer dans l'ultime volet de la Trilogie Divine. Où il est question de transmigration des âmes, de schizophrénie, mais surtout de pardon et de réparation. Et seul ouvrage de Dick où le narrateur est une narratrice : sa transmigration à lui. Transfigurant sa défiance vis à vis de la fille aux cheveux noirs, en transmigrant en Angel Archer. Il y a aussi cette phrase de Nerval, Pendant que nous traversions le pont des Arts, je lui expliquai les migrations des âmes... Souvenons-nous de cette discussion lorsque nous l'emprunterons à notre tour.

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