mardi 22 janvier 2019

El Desdichado ::: À Laon (11)



Je ne sais si j'ai assez insisté sur le caractère de terreur que constitue une telle expérience, car cette transfiguration s'applique tout autant à l'ombre poursuivie, - passe il faut que tu poursuives, cette belle ombre que tu veux - qu'à sa propre figure. Au plus fort du délire, Nerval, comme Dick doute de son identité, et de l'existence de son âme. Il est comme Valério de la pièce de Büchner, qui à la question qui êtes-vous - la question que pose Emmanuel à Zina, Gérard à Aurélia, désormais posée à eux-mêmes - répond : "- Est ce que je sais ? Il ôte lentement l'un après l'autre plusieurs masques. Suis-je ceci ? Ou cela ? Ou cela ? Vraiment ça me fait peur, je pourrais me peler et m'effeuiller comme ça tout entier." Voilà exactement l'expression de la terreur qui s'empare de Gérard, et qui lui fait penser le risque de perdre jusqu'à son âme. Nous savons qu'au plus fort de sa crise, il écrit Les Chimères, et notamment le premier, El Deschichado, qui commence ainsi :

Je suis le ténébreux, - le veuf, - l'inconsolé.

Ceci est l'établissement du cogito nervalien. Les Chimères forment un étrange corpus, dont nous disposons de l'atelier, pour remarquer qu'ici comme ailleurs chez Nerval, les vers s'échangent entre les poèmes, les strophes s'inversent, les sens changent. Il n'y a dés lors pas de sens autre que global. Un certain passage d'Aurélia en semble la mise en prose :

Arrivé sur la place de la Concorde, ma pensée était de me détruire. A plusieurs reprises, je me dirigeai ves la Seine, mais quelque chose m'empêchait d'accomplir mon dessin. Les étoiles brillaient dans le firmament. Tout à coup il me sembla qu'elles venaient de s'éteindre à la fois comme les bougies que j'avais vues à l'église. (...) Je croyais voir un soleil noir dans le ciel désert et un globe rouge de sang au-dessus des Tuileries. Je me dis, "La nuit éternelle commence, elle va être terrible. Que va-t-il arriver quand les hommes s'apercevront qu'il n'y a plus de soleil ?" Je revins par la rue Saint-Honoré, et je plaignais les paysans attardés que je rencontrai. Arrivé vers le Louvre, je marchai jusqu'à la place, et là un spectacle étrange m'attendait. A travers des nuages rapidement chassés par le vent, je vis plusieurs lunes qui passaient avec une grande rapidité. Je pensai que la terre était sortie de son orbite et qu'elle errait dans le firmament comme un vaisseau démâté, se rapprochant ou s'éloignant des étoiles qui grandissaient ou diminuaient tour à tour.

Cette expression de pure terreur fait suite à une la fausse révélation de la mort de la Vierge. Cela est l'objet de la suite de poèmes "Le Christ aux Oliviers", un souffle vague émeut les sphères vagabondes mais nul esprit n'existe en ces immensités. En cherchant l'oeil de Dieu, je n'ai vu qu'un orbite vaste noir et sans fond, d'où la nuit qui l'habite rayonne sur le monde et s'épaissit toujours. "El desdichado" est le poème du ressaisissement, tandis que "le Christ aux Oliviers" celui de la panique mystique . Nous retrouvons l'étoile morte - elle s'est éteinte -, le soleil noir de la Mélancolie aperçu dans le ciel, le désordre dans le macrocosme reflet de celui du microcosme, tel que l'explique Philip K. Dick toujours à propos d'Horselover Fat :

En somme. Fat avait opéré un contrôle sur son propre esprit et l’avait trouvé défectueux. Il avait ensuite usé de ce même esprit comme d’un moniteur, afin de contrôler la réalité extérieure, celle qui porte le nom de macrocosme. Il ne l’avait pas trouvée moins défectueuse. Ainsi que l’avaient énoncé les adeptes de l’hermétisme, microcosme et macrocosme se reflètent fidèlement comme en un miroir. Muni d’un outil défectueux, Fat avait balayé un sujet défectueux, et de son balayage lui était revenu un rapport selon lequel tout allait mal.

La terreur cosmique qui le saisit est avant d'être la vision de la terre démâtée, celle qui saisit son propre coeur. Il en appelle à Aurélia, ou peu importe le nom que vous lui donnerez.

Dans la nuit du tombeau, toi qui m'as consolé
Rends moi le Pausilippe et la mer d'Italie

Le Pausilippe est la colline où est enterré Virgile. Il n'est pas tout à fait étonnant que le poète romain soit convoqué ici. Evidemment il est le plus grand, pour des motifs que nous ne comprenons plus guère d'ailleurs. Il est aussi l'auteur du plus grand remède à l'amour, ce vers, Si cet Alexis te dédaigne, tu en trouveras une autre. Ce n'est pas sans rapport avec la quête nervalienne : ne s'est-il pas mis en tête qu'il était à la recherche d'une seule - femme chimérique, aleph de toutes les autres -, alors que toutes étaient cette femme, et qu'il lui manquait simplement la faculté de le voir ?

Ce n'est pas ici un plaidoyer pour l'interchangeabilité des êtres, mais il doit être possible de les admirer toutes en une, et d'être soit-même celui qui peut être tous en un. Homme sans qualités uni à la femme aleph, c'est à dire celui et celle qui ne se crispent à aucune figure, ne prétendent à aucun masque – le masque est un visage grimaçant - il faut laisser couler les masques sur son visage, être cet homme devant cette femme là. Sylvie pouvait être celle-là, Delphine aussi, Aurélia aussi : il fallait essayer. Virgile lui sera rendu, tout comme La fleur qui plaisait tant à mon coeur désolé et la treille où le pampre à la rose s'allie, qui est le souvenir de Sylvie. Tous les amours perdues lui seront rendus : la certitude de l'immortalité et de la coexistence de toutes les personnes que j'avais aimées m'était arrivée matériellement. C'est la leçon d'Anchise aux enfers à Enée, dont il existe une réminiscence dans Aurélia : "Je me trouvai sur une côte éclairée de ce jour sans soleil, et je vis un vieillard qui cultivait la terre." Anchise tout comme ce vieillard sont là pour expliquer à ce visiteur des enfers le chemin des âmes, la métempsycose. C'est aussi la consolation qui parcourt les Hymnes à la Nuit de Novalis, et que Nerval formule ainsi  : "Quel bonheur de songer que tout ce que nous avons aimé existera toujours autour de nous !... J'étais bien fatigué de la vie !"


Suis-je Amour ou Phébus ?.. Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge encor du baiser de la reine
J'ai rêvé dans la grotte où nage la syrène...

La perte de l'identité comme processus de terreur nécessaire, concomitante de ce baiser qui est l'amour, tandis que le rêve est son mode d'être - à l'amour -, la grotte son lieu, et la syrène la chimère entrevue. Le plus beau vers de la littérature française, J'ai rêvé dans la grotte où nage la syrène...

Et j'ai deux fois vainqueur traversé l'Achéron
Modulant tour à tour sur la lyre d'Orphée
Les soupirs de la sainte et les cris de la fée.

Celui qui a traversé deux fois l'Achéron fut Orphée, dont il est question au vers suivant ; il est la figure du poète, et cette expérience marque bien entendu l'entrée de Nerval dans la poésie. Il y a deux folies poétiques : la vision par excès est l'une d'elle. L'autre c'est la folie de celui qui voit des correspondances partout. Il y a une entrée par le haut et une par le bas, l'une ne vaut pas moins que l'autre. Orphée est celui qui visite les ombres aux enfers, les chante, et commande à la matière par sa lyre. Il est celui qui sort des enfers sans Eurydice : s'il ne l'a pas obtenu, alors toi tu ne l'obtiendras pas non plus. Il fut trop impatient, elle s'est enfuit à nouveau. Mais peu importe : définitivement perdu, il peut commencer sa vie nouvelle. Celle de la poésie. Orphée est celui dont le chant surpassait celui des sirènes, par cette opération il sauva l'expédition des Argonautes lorsqu'ils approchèrent de leurs récifs dangereux.

Il peut désormais moduler, les soupirs de la sainte et les cris de la fée, ils semblent être les réminiscences de leur union sentimental et érotique. Par le rapport amoureux s'établit le lien que découvre Nerval entre le monde externe et le monde interne, celui entre l'autre et soi, le monde et la vie, le rêve et la veille. Selon les lois régissant les rapports du microcosme et du macrocosme, baiser la reine c'est faire jouir le monde (c'est d'ailleurs à cela là que l'on reconnaît l'amour), dans un face à face où le visage de la femme aimée devient l'aleph de toutes visions en une.

et les monts le chantent aux vallées, les sources aux rivières, les rivières aux fleuves, et les fleuves à l'Océan ; l'air vibre, et la lumière brise harmonieusement les fleurs naissantes. Un soupir, un frisson d'amour sort du sein gonflé de la terre, et le choeur des astres se déroule dans l'infini ; il s'écarte et revient sur lui même, se resserre et s'épanouit, et sème au loin les germes des créations nouvelles.

Les Chimères s'achèvent sur les "vers dorés", qui sont l'expression de cette ouverture au monde et à soi à la fois : Chaque fleur est une âme à la Nature éclose ; un mystère d'amour dans le métal repose - ici nous nous souvenons du courant de métal fondu qui emporta Gérard -, "Tout est sensible !" Et tout sur ton être est puissant. Derrière ces ronces se cachent le jardin de palmes, il se montre à qui sait les voir et les chanter. Il sait désormais voir avec les yeux du rêve.


Je n'invente pas de fiction, je rêve les personnages et les mondes disait Nerval.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

L'amour amer ::: Trois romans de Tristan

  Une voix lointaine émergeant du bruissement des âges, celle de Thomas chantant le Roman de Tristan  : « … su le secret... s'en aperçoi...