mardi 22 janvier 2019

Soissons ::: À Laon (12)

soissons grande guerre


Soissons se présenta au détour d'une courbe, par delà un vaste rond point au milieu d'une zone commerciale. La route se poursuivait en une large avenue au milieu d'enseignes de meubles et de restaurants, tandis que nous pouvions éviter la ville par l'est, progressant sur une sorte de périphérique. Plusieurs autres sorties menaient à des parkings, des zones diverses : je m'engageai sur l'une d'elle, pensant avoir découvert une pompe à essence. Un panneau Leclerc m’attira dans un dédale de rampes et de couloirs sur différents niveaux. Il faisait nuit, les places désertées laissaient apparaître de larges espaces de bitume nu, sur marquées de flèches directionnelles. Le supermarché nous présenta ses rideaux de fer clos, et je cherchai en vain une station essence automatique. Si bien que nous rebroussâmes chemin, toujours parmi les rampes labyrinthiques, évitant Buffalo-Grill et McDrive, et nous engageâmes à nouveau sur le rond point, pour emprunter la route circulaire. Nous roulions mais nulle station à l'horizon. Une certaine angoisse se manifesta dans la voiture : une route de nuit déserte, nous éloignant toujours plus de la ville selon une courbe lente mais implacable. Les lumières s'amenuisant toujours plus au loin. Un soir de province, et ces allures de campagnes. Nous passâmes devant une usine noire aux tours immenses, qui dégageaient une odeur de marécage sucré, de pommes de terre rances, que nous contournâmes, désespérant toujours de récupérer une station qui serait ouverte. Après un pont et un bois nous décidâmes de faire demi-tour, car bientôt nous allions quitter franchement Soissons et bifurquer dans la campagne, sur une route sur laquelle il était claire que nous ne trouverions jamais. La jauge atteignait la zone rouge. Un panneau Leclerc peut-être m'attira vers une sortie, une rampe de béton sale dans les déserts de la nuit. Il n'y avait encore une fois rien à espérer d'un tel lieu. Une dame nous indiqua en ville l'itinéraire d'une station fermant à 22h. Nous traversâmes une zone résidentielle striées de voies ferrées : des ponts, et encore des courbes qui achevèrent de nous désorienter. La nuit allonge les distances, gonfle d'ampleur ce qui de jour n'est qu'un village. C'est pourquoi les villes de province ne s'éclaire pas de nuit. Aussi parce que cela ne servirait à personne. La route défoncée nous ramena, au quatrième pont, aux lumières de la ville. Des herbes folles ruaient entre les interstices de béton, il y avait des feux sur le grand carrefour, rouge et vert en alternance, une bonne odeur d'essence.

La route se quitte à angle droit, les feux seules éclairent la route. Tous les cinq kilomètres peut-être, une grappe de maison. Nous traversâmes la place d'un village éteint : un panneau latéral nous indique la bifurcation souhaitée. Quelques détours plus loin, nous passâmes devant un café de nuit, en bord de village. Des jeunes gens y sont rassemblés autour d'un flipper : un jeune homme palpe la machine en marcel blanc, donnant à la scène le caractère surréaliste d'un film français des années 80 réinterprété costumes et décors dans une province oubliée et abandonnée à la nuit. La scène me marque durablement, c'est une auberge dans la nuit, une présence là où plus rien ne semblait vivant : nous avions déjà bifurqué trois fois. Il faudrait pouvoir rêver cela.

Voyant leur réalité s'effondrer, Nerval comme Horselover Fat entreprirent de la réparer. Comme ils le pouvaient. En aidant, en redressant leurs torts. Depuis des années, Fat vivait dans l'illusion qu'il pouvait aider les gens.

Je me dis : J'ai bien mal usé de la vie, mais si les morts pardonnent, c'est sans doute à condition que l'on s'abstiendra à jamais du mal, et qu'on réparera tout celui qu'on a fait.
Aurélia

Bien entendu, ce sont des échecs.


De nuit nous rejoignions la maison.

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