mardi 22 janvier 2019

Rue Richard-Lenoir ::: Belleville (12)


rue richard lenoir

L'erreur ; le vide.

« Que j'aime, au son de ces chansons, me laisser emporter par mes rêves, Loin, très loin d'ici... » Acte 1, scène 3. Tatiana. Eugene Oneguine.

Une jeune femme emprunte mon téléphone, elle semble paniquée. Elle dit à Catherine qu'elle s'est trompée, en substance qu'elle a confondu le boulevard Richard-Lenoir avec la rue Richard-Lenoir, et que sa présence ici, rue Richard Lenoir était une erreur. Et ma présence aussi, ici, une erreur surement. L'erreur n'est-elle pas la seule raison de se rendre ici ?

Arbitrairement je débute au 1, c'est une rue à sens unique, les voitures viennent au devant de moi, je les croise. Parvenu au 3, il n'y a plus aucun bruit. Et seulement quelques bas immeubles, des vieux hôtels. De rares piétons, des petites boutiques. Il pourrait s'agir d'une rue de Paris – c'est en une – comme une rue de Rouen ou de Clermont Ferrand. Une rue de Niort ou d'Epinal. Les rideaux des boutiques baissés, des façades baignant dans le gris, le bitume jamais refait, la perspective est celle d'une vieille photo qui n'aura jamais du être prise, mais qui le fut pour une raison quelconque, en 1985, en 1995, en 2015, toujours la même. Des couches de gris mais jamais rien ne change. Gris sur gris, selon la couleur du ciel, ou le noir de la pluie, cela résonne comme une vieille déception, comme une histoire avortée qui te laisse à l'endroit même où elle t'a prise, et qui si merdique qu'elle ait pu être, est encore plus valable que cette rue grise qui reprend tes pas. Tu ne sais où aller, c'est toujours la même rue, dans la même ville, peuplé de quelques fantômes. L'effroi à l'idée qu'il ne se passe plus jamais rien, du moins avant longtemps.

Peu de voitures ici, pas de bruit, même pas d'oiseaux. Ni la ville ni la campagne. La zone tampon, zone neutre. Dont on peine à investir les murs. Cela doit pourtant bien être possible, d'associer des souvenirs érotiques à cet hôtel. Mais ça sent plus la misère, ou le divorce, quelque chose qui aspire le souffle depuis le fond des reins et laisse pantin désarticulé.

Un pressing un travail temporaire, un magasin de couture et un disquaire : rien à faire. Quelques pas plus loin un open space avec des jeunes femmes à lunettes, à 10 h 13h ou 18h plantées devant leur ordinateur. La plupart ont des beaux seins et le visage concentré. C'est probablement moins pénible que les travaux des champs, mais néanmoins : est-ce une vie à vivre ? 

Ecraser des boutons avec ses doigts, d'abord ceux du digicode, et puis ceux du deuxième digicode. Puis le code de la session informatique, et tous ceux du téléphone. Pas seulement presser des chiffres mais des lettres et des espaces sur l'ordinateur toute la journée, faire ça de ses propres mains mais constater que les autres font de même, confectionnant ensemble un ruban perforé, qui une fois joué dans la machine obtiendra un certain nombre d'effets en combinaison ou opposition avec d'autres, mouvant des automates pour le compte de on ne sait plus qui. Ces rubans perforés se croisant sont lus par d'autres machines, peut-être dupliqués, à nouveau perforés et modifiés puis renvoyés, renvoyés vers nous même ou d'autres machines encore, et nous ne sommes plus capables d'en comprendre le sens. Une lettre est postée, et aussitôt regretté. Nous l'imaginons gisant dans une boîte, attendant d'être exhumé. Petits tas de mots morts. Petits tas de mots putrides à disséquer. Prononcés en l'air, nous pourrions encore tenter de les rattraper par des baisers. Tatiana écrit une lettre à Oneguine : « Et le bonheur était si proche si possible ». Mais la voilà rendu à sa rue grise. N'était-elle pas prête à toutes les folies.  

Le bar O Bistrologue, bâché depuis des mois, et dont le décor de fausses pierres est éventré. Carton pâte. En subtiliser les faux pavés, pour en faire des simulacres de projectiles, dont la trajectoire serait langoureusement flottante. Le P'tit Bar, inscrit au scotch rouge sur un panneau blanc, flanqué de deux écussons complètement passés. Mais pour la plupart des lettres arrachées, ne les laissant deviner que par les contours de crasse qu'elles ont laissé. Un magasin de dépannage, lettrage jaune sur vitre, présente une collection de croûtes aux couleurs passées. L'une d'elle représente... un ciel ? Chargé de nuages merdeux, autour d'un soleil rouge. A moins qu'il ne s'agisse d'un visage. Deux pierres ocres à droite du tableau, qui est posé à plat sur une planche de mélaminé. Un pot de fleurs en plastique sur une mosaïque inachevée de pierres triangulaires blanches. A gauche, une sculpture d'une vingtaine de centimètres de hauts, représentant un arbre, assemblée à partir de tuyaux de cuivres tordus dont les embouts ont été ouverts en corolle de feuilles métal. Une pierre ocre. 
Une enseigne annonce : « Inca d'origine ». Renseignement pris, les Incas sont des Aztèques en plus sympas, moins explicitement démoniaques. Le mini market exotique est fermée aujourd'hui. Tout est fermé. Quelques pas plus loin le café bar « Le familial », a brûlé sur deux niveaux. Ce n'est plus seulement août c'est Beyrouth. Au bout de la rue, deux nourrissons dorment sur un matelas posé dans une cabine téléphonique, sous la surveillance de la grande soeur, assise devant un bol en osier.

Je regarde la place Voltaire. Puis je vois le père, il tient maintenant son enfant dans les bras, puis plusieurs fois le soulève au ciel en souriant.

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