mardi 22 janvier 2019

Rue de Charonne ::: Belleville (13)



Caractère de la rue de Charonne ; perforantes et circulaires ; l'envie de baiser ; l'homme du souterrain ; le chant des oiseaux ; mélancolie ; le test de Turing éternel

La rue de Charonne est l’une de ces perforantes du réseau routier de l’est parisien, radiales étroites et encaissées liant le centre et la périphérie : un toboggan de voitures, une piste de bobsleigh avec ses virages et ses vues imprenables. Elles dévalent les hauteurs de l’est pour aller se jeter dans la Seine. La rue de Charonne a ses jumelles : la rue Faubourg-du-Temple, qui prend sa source à Belleville, la rue Jean-Pierre-Timbaud qui la prend à Couronnes, la rue Oberkampf à Menilmontant, la rue du Chemin-Vert à Père Lachaise. Et donc la rue de Charonne, à Alexandre Dumas. Toutes stations de la ligne 2, distribuées par le boulevard circulaire qui courent de l’étoile à Nation, et qui prend sur son parcours différents noms ; Avenue Wagram, Boulevard de Courcelles, des Batignolles, de Clichy, Rochechouart, la Chapelle, la Villette, Belleville, Menilmontant, puis de Charonne avant d’aller mourir place de la Nation, devenu alors un mince ruisseau, une rue à sens unique contournant la place des Antilles, tels ces fleuves qui se perdent dans le désert.

Si les circulaires sont larges et arborées, les radiales sont décourageantes. Les boulevard périphérique, de Charonne et Voltaire d’un côté, l’étroite rue de Charonne de l’autre. Contourner la ville oui, mais ne la pénétrez pas. Plus nous approchons de son épicentre, plus la ville fait masse. L’espace se fait plus dense, les pierres plus lourdes, écrasant les rues et les hommes. Tordant les perspectives, comprimant les corps. Trottoirs bondés, rues embouteillées, immeubles tassés. La circulaire est une bouffée d’oxygène, la radiale une plongée dans la matière. C’est quoi la ville ? Des hommes avalés par la masse, une force gravitationnelle qui les happe mais contre laquelle ils luttent de tout leurs petits bras. Approcher de l’épicentre mais ne pas s’y faire broyer. Ils tentent de repousser les murs. Ouvre le salon sur la cuisine, puis y mettent leur chambre. L’enfant dormira dans l’entrée. Les toilettes sont déjà cachés sous l’évier. Et cela leur coûte un bras. Se repoussant les uns les autres, pour conserver son espace vital. Tout en rêvant d’une possibilité de promiscuité. Sexuelle si possible. Y perdre son intimité jusqu’à l’anonymat. Nous nous y sentons bien, avec à chaque pas, un nouveau monde, à chaque rue un nouveau départ, dans chaque café une rencontre furtive, et qu’il n’en reste nulle trace, nulle registre. Le registre, les histoires, c’est le village, c’est l’horreur. La ville c’est l’oubli. Happé dans la foule. Qu’il n’y ait nul vide vers lequel nous puissions être repoussés. Dans l’ennui et le vide. La nature a horreur du vide et moi j’ai horreur de la nature. Il nous faut ça, la saturation de chaque recoin, pour que pris dans la nasse, nous acceptions enfin de parler à celui ou celle qui est devant soi.

C’est le printemps et j’ai envie de baiser alors je marche dans la rue, et je suis les pas des filles. Sur un pas, deux pas, peut-être le temps de les croiser simplement; c’est furtif mais multiplié par le nombre de pas que je fais c’est infini, surtout à Bastille, c’est pas Barbès, ici elles ont le droit de marcher dans la rue. Leurs pas sont rapides, je ne les suis pas vraiment, je vais simplement d’un point à un autre à l’une des innombrables occasions que donne la vie quotidienne de se déplacer. C’est une course, une corvée probablement, ou un café à boire, cela pourrait être pénible et usant mais grâce aux jambes des filles c’est un enchantement. Je rêve debout hypnotisé, par la percussion de mes pas sur le sol. Et je pars d’un endroit, pour parvenir à un autre. Je pense, non je dérive… encore. Encore parce que nous notre corps nous a appris la répétition, il nous a appris qu’il ne suffisait pas d’une caresse pour jouir, mais de chair qui va et qui vient, c’est la répétition, et la répétition c’est bon, elle devient compulsive, mais par défaut, c’est une compulsion détendue et sans angoisse, nous laissons faire, somnambule. Puis la compulsion envahit tout, elle prend le pouvoir. Les films, à la nourriture, au rire, à la voiture, on mange de tout à s’en crever, c’est ce que notre corps nous a appris, jusqu’à la douleur, ça aussi il nous l’a appris, puis la dépression, il en faut toujours plus, la lassitude guette et je m’ennuie.

Je suis des filles et c’est toujours un peu la même chose, je regarde leurs cuisses, puis comment les cuisses s’articulent avec leur bassin, comment celui-ci semble flotter en l’air comme un ballon emporté par les vents, ensuite je regarde les plis que les vêtements prennent sur leurs courbes, je célèbre silencieusement par la jouissance de mon regard la beauté des femmes, et je pense qu’il n’y a pas espèce plus narcissique que l’espèce humaine, qui aime tant célébrer sa propre beauté, sa célérité, son intelligence, alors on baise on baise et que ça nous colle des chiards partout jusqu’à la terre d’en crever. A-t-on connu une espèce plus narcissique que l’espèce humaine dont l’une des plus florissantes industries consiste à se filmer les organes génitaux en gros plan un coup dehors un coup dedans, puis à regarder ça compulsivement et en silence.

Je regarde les femmes depuis ma fenêtre, je suis trop haut, je pense descendre dans la rue pour mieux voir, et cela ne suffit pas, non je pense vivre dans une cave, avec un soupirail contre lequel coller mon visage pour voir l’en dessous. Plus précisément je pense écrire une nouvelle sur un voyeur pâle et laid qui vivrait dans un sous-sol le visage collé au soupirail pour voir sous les jupes des filles. Le tout serait articulé comme une fine exégèse des carnets du sous-sol de Dostoïevski, mais en plus porn. Seulement n’ayant pas lu le livre, je n’ai qu’une très vague idée de ce qu’il raconte, hormis les indications données par son titre, ce qui peut-être trompeur parfois. On nous apprend à nous méfier de tout, pour tous ensemble communier dans l’esprit critique grégaire de notre temps, articulé contre toujours les mêmes forteresses inexpugnables et indolentes, et encore quand elles existent, qu’elles ne sont pas simplement le mirage de nos propres incapacités, avec un peu de chance. Surtout qu’elles soient indifférentes à notre sort, il ne s’agirait pas de prendre des risques inconsidérés. Cet homme dans son sous-sol aurait une imagination très développée, surtout l’hiver, lorsqu’elles se promènent en doudounes longues. La crise du logement l’aurait conduit ici, ou alors c’est simplement qu’il aurait reçu une cave en héritage. Ce qui n’est pas bien brillant mais toujours mieux que rien, enfin mieux que la banlieue. Et puis il pourrait sortir de chez lui s’il le souhaitait, se mêler à la foule qui passe et repasse devant son soupirail, lui la gueule collée là dedans, une gueule toute noire puisque même s’il est pâle, sa cave est poussiéreuse, et de la suie couvre désormais son visage. Celles qui descendraient alors par hasard le regard vers ce soupirail – mais enfin personne ne fait jamais ça, ne verrait alors qu’un trou noir, comme elles pouvaient s’y attendre, et il leur faudrait plisser fort les yeux, et encore serait-ce vraiment possible. Elles marchent à une certaine vitesse, beaucoup trop vite pour voir dans ce trou autre chose qu’un trou. Il leur faudrait s’arrêter. Et alors ça serait tout bénéfice pour lui. Elles verraient peut être dans le trou deux autres trous gris pâles – ses yeux – contenant chacun une bille noire, c’est le puits sans fond dans laquelle se déverse à travers son âme tous les fantasmes charriés par la rue. Et il en jouit parfaitement. Rien à redire à cela. N’importe qui d’autre dans sa position n’en jouirait peut-être pas autant. Ensuite on peut critiquer la position, prétendre qu’il y en a des meilleurs – et cela il est prêt à l’entendre – mais de sa position, il n’y a pas plus de jouissance à tirer que ce qu’il en tire déjà. Il n’y a pas plus heureux que lui. Il en parlerait d’un art dans lequel il excelle – tirer le maximum de jouissance de ces circonstances là – s’il en avait eut l’occasion. Mais il ne parle plus. Il ne voit plus très bien d’ailleurs, toutes ces années à vivre dans le noir, à s’abimer les yeux par le contraste entre le sous sol et le ciel. Son soupirail est exposé sud, ce qu’il voit c’est à contre-jour, il vit à contre jour, ses yeux fatiguent de plus en plus. Ces jambes découpent la lumière, elles font clac clac comme des claps de cinéma et derrière le soleil aveuglant qui le blesse à chaque apparition.
Et il tiendrait un carnet. Là ça devient vraiment Dostoïevski.

Il s’agirait de carnets érotiques où il compilerait tout ce qu’il a vu, mais surtout tout ce qu’il en a pensé – puisqu’il n’y voit plus grand chose, déjà qu’il est à contre-jour, toutes ces cuisses dans l’ombre – et il devient aveugle, ça il le sait, simplement il ignore s’il l’est complètement, ou simplement à un stade très avancé. Il ne parvient plus simplement à faire la distinction entre ce qu’il voit vraiment et ce qu’il pense voir, sous forme de mots. Il note principalement ce qu’il en a pensé, les processus que ces visions ont inscrit dans son crâne, c’est ce qui l’intéresse. Et puisqu’il n’est pas peintre ni musicien, c’est donc bien en mots qu’il compte transcrire tout ça, et c’est ce qu’il fait depuis longtemps. Seulement, il s’en est rendu compte, ces carnets ont mangé son temps libre, et plus cela avance, plus il comprend que ce n’est plus tant ce qu’il y a dehors qui l’intéresse. Oui le sujet semble épuisé. Mais l’effet que ce dehors produit en lui : il regarde ça à la façon d’un entomologiste. Ses pensées ne forment plus que des digressions infinies par rapport à son sujet de départ, qui était de toute façon assez court, bien qu’il y eut consacré sa vie, et avec plaisir. Il ne maugrée pas. Il notait « ces globes de chair, ces fentes » ils les décrivaient puisqu’ils les voyaient. L’histoire se situe en effet dans une société, ou alors un temps qui n’est pas exactement le notre, mais où les femmes ne portent pas de sous vêtements. La science fiction pallie aux insuffisances du réel, et cette disposition semblait nécessaire, d’imaginer un monde tel que celui-ci, cela avait quelque chose de stimulant, de l’ordre de l’expérience de pensée. Mais où cela nous mènerait-il. L’homme du sous-terrain n’en a cure comme ils disent dans les vieilles traductions de classiques russes, cela fait longtemps qu’il colle sa tête au soupirail par habitude.

N’écoute-il pas plutôt le chant des oiseaux, ne  compte-t-il pas plutôt les intervalles de trille du merle qui chante au dessus de chez lui et qu’il n’a jamais vu. N’est il pas gêné sans cesse dans ses comptes par le bruit soudain d’un camion rasant son soupirail, et qui le déstabilise, alors qu’il était si près d’en appréhender le cycle entier. Il avait tout perçu, écouté, noté – ça y est les chattes ne l’intéressent plus «  sa chatte était rasée, ses deux petits lèvres bien rouges » Oh quel ennui ce genre de choses. Lui c’est le merle qui l’intéresse, et le merle ne chante qu’au printemps, et c’est justement au printemps qu’elles sortent toutes cuisses au vent, le vent s’y engouffre, les caresse, il en a plein le nez, lui veut sentir le printemps. Mais surtout comprendre le cycle complexe des trilles du merle au dessus de chez lui. Il lui en manque toujours un bout, alors il lui faut tout recommencer, attendre qu’un autre cycle commence – mais comment savoir ? – pense-t-il le savoir que cela ne colle pas, pas avec ce qu’il sait déjà, déduit de toutes ses expériences. Ce cycle est long, il est peut être infini. Il courrait courrait sans jamais reprendre, ou alors au delà d’un temps qui n’est pas humain. C’est une très sérieuse possibilité, puisqu’en fait il n’en jamais saisit le début ou la fin, sous l’effet des perturbations. Il est perdu. Un cycle qui n’aura pas de fin, mais alors ça n’a pas de sens, ou alors c’est la prémisse qui n’a pas de sens : non c’était juste une hypothèse, dés le départ. Imaginons que le chant de l’oiseau suive un cycle qui soit toujours identique, peut importe la rythmicité. Et il teste cette hypothèse. Il n’est pas buté, il sait qu’il n’est sûr de rien. Et ces jambes qui défilent devant son nez, il n’en peut plus, il va finir par les haïr.

Et toi, pourquoi restes-tu là mélancolique, à te taillader les veines jusqu’à l’impossible, chacune indéfiniment. Jusqu’à ce que tes bras en deviennent lambeaux de dentelle, que l’on y trouve plus la moindre veine à couper. Elles semblent s’être enfouies très profondément sous les chairs, apeurées, plus aucune n’osent affleurer. Alors tu passes des heures, dans le noir avec ton petit couteau à la pointe émoussée à essayer d’en ouvrir une. Il l’entend fouiller son poignet avec un trombone. Lorsqu’elle parvenait encore à s’en ouvrir une, ce n’était toujours qu’une petite, un mince capillaire, néo-formé, qui ne savait pas encore. Trop tard. Le voici endothelium à l’air, il perd son contenant mais rapidement il se tarit. Ce n’était qu’un vermisseau de sang, quelques gouttes et c’était fini, alors elle pleure, elle pleure cette échec, et les autres. Et chaque échec nouveau n’était que le rituel de remémoration de tous les échecs passés. Elle se met à trembler, puis ce sont les larmes, et les spasmes, et la pâmoison, vient ensuite le sommeil.

Il colle son visage contre le soupirail. En fait c’est un écran d’ordinateur. Derrière celui-ci, il y encore la pièce dans laquelle il évolue. Cet écran est nourri de fibres, dont il contrôle les flux. Il auditionne des centaines, des milliers de partenaires potentielles. A travers toute la galaxie. Mais les voyages sont désormais au-delà du possible. L’humanité a essaimé à travers les étoiles. Sans retour possible. Ou si difficile. S’il envisageait d’aller retrouver cette femme, elle serait morte au moment où il parviendrait à elle. A moins qu’il ne la trouve, lui même vieillard, au bord de la tombe. Elle devra opter pour la cryogénisation. En attendant l’arrivée de son amant du bout du monde. Mais ce que ce choix implique est effroyable. Au réveil, sa fille aurait l’âge de sa mère. Ses amis seraient peut-être tous mort. Sa maison, un tas de ruine. Son pays n’existerait plus. Ces considérations repoussent sans cesse en lui sa décision. Alors il continue d’auditionner. Dans ce monde ci, la passion est synonyme de catastrophe. Les amants de l’espace s’endorment pour des siècles. Ils préfèrent quitter le monde tel qu’ils le connaissent pour un hypothétique bonheur à venir. Les familles sont atterrées. Un plan gouvernemental est décrété. Les cryogénisateurs pourchassés. Mais il y a toujours une solution, une possibilité d’échapper aux lois, à la police. Le désir brise la loi. Peu importe que des images de cryogénisateurs clandestins soient montrées sur les chaines télévisés : des corps momifiés, pourrissants, au rebus. Cela n’arrête ni les Tristan, ni les Isolde. Ils s’endorment avec la promesse de se réveiller auprès de leurs amants. Combien se réveilleront ? Peu importe. C’est un long rêve qui les attend, un rêve magnifique et grandiose.

Mais les pièges sont nombreux. Au sein de la matrice, il a constitué malgré lui une empreinte numérique. Inaltérable. Dont les copies pullulent à travers l’univers. Il ne peut rien en changer. Les grands miroirs se chargent de réfléchir son image à l’infini. Echos infinis venant se mêler à ceux des autres. Une grande galerie des glaces qui achèvera de le rendre fou : il a le grand mal de l’espace. Parmi ses reflets, il en soupçonne certains de n’être que des parodies. L’écho répété de ses actes à l’infini, il ne les reconnaît plus. La plupart ont leur vies propres, et interagissent à son esprit défendant avec d’autres, sans qu’il puisse le contrôler. Des phrases par lui prononcées, sont pour toujours discutées et interprétées. Chaque sentence écrite est lue et rélue, entrainant des cascades de réactions, elle mêmes s’emboitant les unes dans les autres, mais à différents niveaux, jamais en phase. Incontrôlable. Des mots comme des tombeaux, les phrases leurs cimetières. Injectées dans la matrice, dupliquées et échangées. D’immenses charniers. La parole morte se faisait à chaque instant plus gigantesque. Face à elle le sentiment humain ne pouvait rien.

A moins qu’il n’ait simplement changé, et que ce qui lui est renvoyé ne soit toujours qu’une version précédente et désormais dépassée de son moi. Un moi antérieur. Il ne se reconnaît plus lui même en tant que continuité. Cela lui devient très difficile, de se reconnaître dans ce qu’il était avant. Son esprit, en tant qu’unité, s’est disloqué dans le temps. Il ne comprend plus le message qu’il vient pourtant d’envoyer. Il estime que ce n’est pas lui qui l’a envoyé. La réponse lui paraît donc absconse et étrangère, comme si on avait répondu à une autre.


Ce n’est pas la seule difficulté. Il y a ces entités. Qui sont des scripts. Peut-être est-ce simplement une légende. Mais il existerait une planète métallique et noir, quelque part dans l’espace, qui enverrait à travers l’espace des scripts extrêmement sophistiqués, capable de tromper les humains. Un chant de sirènes mécaniques. Une machine agrégatrice qui aurait été programmé, pour on ne sait quel obscur objectif, pour satisfaire exactement les attentes émotionnelles des humains. Et ils finiraient par s’embarquer. Cryogénisés. Vers cette planète de fer noir. Qui sait ce qu’ils adviennent là-bas. Ceci est peut être une légende. Une propagande du gouvernement. Elle a eu son effet. Comment savoir si il n’allait pas s’embarquer dans un voyage cryogénique pour se réveiller dans une des chambres de torture de la planète noire. Au début la tâche était facile. Les bots étaient scriptés sur trois échanges tout au plus. Il n’était qu’un objet d’agacement. Puis certains petits malins s’amusèrent à les améliorer. Pas par objectif mercantile, publicitaire. Mais simplement par jeu, par compétition. Les progrès furent rapides. Et bientôt ils constituaient un danger. Bientôt le flair d’une seule personne n’y suffit plus. Des groupes se constituèrent pour les détecter, les filtrer. Test de Turing obligatoire. Une assemblée humaine doit répondre à la question : « D’après vous, votre interlocuteur est-il un être humain ? ». Les voici tous, à se vérifier les uns les autres le degré d’humanité. La méfiance devint généralisée. Des processus de vérification furent mis en place. Des sortes de tribunaux. Une dizaine de personnes en évaluant une autre. Un label fut créé, des réseaux cryptés furent instaurés, n’acceptant que ceux qui avaient passé le test. Puis il fut dit que les évaluateurs eux même ont été infiltrés par une deuxième génération de scripts, plus perfectionnée.
Evidemment. Comment savoir si parmi les autres évaluateurs, certains n’étaient pas des robots ? Pour qu’un interlocuteur soit considéré comme humain, il fallait qu’au moins un tiers soit convaincu de son humanité. Au fur et à mesure des évaluations, ce taux descendit à zéro. Plus personne n’avait confiance en personne. Et bientôt lui même fut accusé d’être un bot. Il fut banni. Mais n’avaient-ils pas raison ? A force de parler à d’autres bots, probablement toujours plus nombreux, et à de moins en moins d’humains, n’en avait il pas acquis les schèmes de langage ? Posé sans cesse les mêmes questions rituelles ? Mécaniquement, égrenant sur les mêmes questions. On ne l’avait plus jugé humain. Peut-être ne l’avait-il jamais été ? Un test prétendit même qu’il était un dérivé du bot AndréI. Comment aurait-il pu le savoir ? A qui le demander ? L’humanité avait probablement disparu depuis longtemps. Et les androïdes avaient continué comme si de rien était. Ignorant de leur essence. Ces androïdes sont vraiment très forts. Mais ils n’ont pas de conscience. Ils en souffrent terriblement, de ne pas savoir s’ils sont ou non des humains. Ils poursuivent les tests, sur eux-même. Il n’y a plus de monde humain. Ils ne sont plus que des grésillements dans la matrice. Ils ne s’en rendent même plus compte, tandis qu’ils envoient des lignes de scripts dans une sorte d’IRC. Ils ignorent qu’ils ne sentent plus, ne voient plus, ni n’entendent. Ils s’évaluent, se jugent et se détruisent.

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