mardi 22 janvier 2019

Rue Marx-Dormoy ::: Belleville (11)




L'amour est la mesure du vide en-soi : infini.

Je suis face au Veneto, bar restaurant situé à l'angle de la rue Philippe de Girard et de la rue du Département. Le Veneto, nom inspiré de la célèbre Via Veneto romaine, Dolce Vita de Felini. Des amours romains de Paul Nizon – Maria, oh Maria, entraîneuse de bar qu'il vit un jour traverser la voie en ciré rouge, et qu'il chante dans Canto. Via Veneto désormais morte et figée dans le luxe, ainsi m'apparut-elle lorsque je l'empruntais lors de mon propre voyage. Désormais la scène se passe à la Chapelle, rue du Département, croisement rue Pajol, rue Philippe de Girard. Une petite place, qui inspira le nom de ce café aux rideaux à jamais baissés, le café de la place. 
Je suis devant le Veneto, et je fais un pas devant, un pas derrière. Plus précisément sur une captation photographique du Veneto datant de septembre 20**. C'est à dire précisément le mois où je le fréquentai lorsque le matin, je la retrouvai, aveuglé par la lumière de l'est se déversant depuis la rue du Département et venant frapper la petite table où j'avais pris l'habitude de l'attendre. Je fais un pas devant, un pas derrière et l'image se voile dans une simulation de vitesse marquant la transition entre les deux captures. Juxtaposition de multiples translations, pétrification du temps pour mieux dérouler l'espace. Tel le Faucon Millenium s'envolant vers l'hyperespace, pour ressurgir un peu plus loin, là où la narration l'appelle. Je fais un pas devant, un pas derrière, surgissant ici, ou là, à quelques mètres de distance. Ça rame un peu, la connexion est mauvaise. Flou, hyperespace, translation, puis surgissement sous forme de plaques s'effondrant en elle mêmes sous formes de plaques s'effondrant en elles mêmes, jusqu'au pixel, et ça sera bien suffisant. Et depuis la rue mon coeur tressaille à l'idée de nous découvrir là nous embrassant lèvres contre lèvres dans la pénombre de l'établissement, dissimulés dans ses reflets vitrés, encadrés par un large sticker 1357 LOTO et une affichette AMIGO, langues unies dans le silence. Non elle n'est pas là. Elle ne marchait pas non plus le long de la Rue Marx Dormoy ce jour là, le jour du passage de la google car. Allant chercher un sandwich, du pain, une bouteille, discutant avec A. Je la cherche. Elle n'est pas non plus au Capucin, jambes repliées sous ses cuisses, les chaussures sur la banquette, concentrée sur l'écran de son ordinateur – un mac book pro 13 pouces. Elle ne sort pas de chez elle. Je traverse la rue, lève mes yeux caméras, non je ne parviens pas à la distinguer derrière sa fenêtre. Elle ne mange pas de tartines au roi du Café. Je dérive immobile. Nous sommes toujours en aout 20**, et bientôt ces clichés seront remplacés par de plus récents. Les enseignes changeront, un Kebab sera devenu salon de coiffure, un top affaire un traiteur chinois. Mais les gens, silhouettes aux visages nuages resteront probablement les mêmes. Peaux sombres, vêtements bons marchés. Mais elle, aura disparu. Elle a déménagé. 

Derrière la vitrine du Veneto, elle n'est pas, mais il y a là disposé sur la table les mains d'un homme, tenant un stylo dans sa main droite. Sa main gauche est posée sur un journal, ou un cahier. Un Paris Turf ou un carnet moleskine. Les mains de cet homme sont blanches, éclatantes dans la lumière blanche sur la table blanche, et tantôt ces mains paraissent vieilles et décharnées, la lumière venant s'y briser en angles durs, déformations arthritiques, tantôt dodues. Est-il vieux, jeune ? 
Un pas en arrière je suis exactement en face de l'entrée du Veneto située au sommet du triangle, pointe décapitée que forme sur une carte les rues du Département et Philippe de Girard. Si je zoome directement sur la vitrine côté rue du Département, je fais un pas en avant et me retrouve dans la situation initiale = un homme caché derrière le montant d'une vitre, dont on ne voit que les mains blanches, baignées de lumière cassant les ombres en ombres arthritiques. C'est pourquoi il faut zoomer d'abord sur la porte, plusieurs fois, et dans un second temps décalé son regard, la table est libre. Est-il parti commander un verre au comptoir. Aux toilettes. Ou le verra-t-on fumer une cigarette sur le trottoir, jetant des coups d'oeil vers le haut de la rue Philippe de Girard – pourrait-elle venir de là ? , avec son allure provincial, cette ruelle courbe, silencieuse, cheminant de la place Marx-Dormoy vers le 10ième, où au delà du Boulevard de la Chapelle, elle se fait plus architecturalement bourgeoise. 

Viendra-t-elle de la rue du Département, passerelle entre les 18 et 19ième arrondissement. Depuis Crimée, après un footing, pantalon noir walkman. Assis à la table en formica, il la contemple dans la lumière du matin. Maintes fois parcourus, rue du Département. Son long mur pisseux, ancien atelier reconverti en chantier, pour une ZAC, une université. Pierres puis enduit béton, pelé là sur un mètre de long, une surface rugueuse où il est inscrit ici – et pas ailleurs, sur les surfaces lisses – VEXE. Il marche auprès d'elle qui téléphone, et tandis qu'il la dépasse, un mince bar d'angle occupant le rez de chaussée d'un immeuble crêpe évoquant le Flatiron Building de New York, elle rit de son nom « Le rendez vous des chauffeurs, on sait ce qu'on vient y chercher ». Il est tard dans la nuit et le pont enjambe les voies de la gare de l'Est, muettes pour la nuit, la perspective se dégage en quelques pas seulement, la ville disparaît et ils s'y tiennent en suspension, prenant le vent s'engouffrant dans ce golfe asséché. Des herbes folles dans les grillages, sur les voies, des hangars sur la gauche, les tours de Crimée au loin sur la droite. Ils ont dépassé les côtes de la Chapelle, débutent leur traversée vers celles de Crimée, un double panneau interdit face à eux. Encore un signe dont ils ne sauront que faire à part en rire.

La traversée est courte, alors ils ralentissent, le pas s'arrête. Font quelques pas en arrière, puis tournent et puis s'embrassent, pour tenter d'aspirer cet instant. Mais est-ce encore assez, cela sera-t-il suffisant, pour le fixer à jamais dans la mémoire ? Ils ont conscience à la fois de la beauté, de l'éphémère de l'instant, volé à la nuit. Cette conscience est ridicule, et cette soif ridicule de saisir, de fixer dans le corps, la mémoire, on ne sait où, les détache de leur conscience, et ils commencent à se voir s'embrasser, mêler leurs langues. Il la tient à bout de bras, puis l'attire contre lui, pour mesurer la distance. Ils pourraient rester là jusqu'à l'aube, jusqu'aux engelures, au soleil levant, à la crampe, à l'ouverture du Veneto. Mais cela changerait il quelque chose ? La durée n'y fait rien. Il est d'ailleurs déjà trop tard, c'est déjà du passé. A peine ont-ils eu le temps d'élaborer l'intention de saisir l'instant que celui-ci a disparu. Des herbes dans les rails, des lèvres douces, le bruit du vent,  le timbre d'un souffle, comme un catalogue de perceptions, réunis là par des liens fragiles. Une perception entière à reconstruire, à rebours. A distance. Même l'oeil est en retard, d'une petite fraction infinitésimale de temps.  Alors que j'arpente la rue du Département depuis un écran, novembre 20**. 

Elle lui parle de Musil, racontant la saisie du temps présent comme illusion, et que toute conscience est conscience d'un passé. Il ne se passe rien, là maintenant. Ils font quelques pas. Il lui parle de la mémoire involontaire proustienne. Quelque chose doit bien pouvoir en surgir de tout ça. Alors ils attendent un peu, tâchant de surprendre le surgissement de quelque chose, pourquoi pas du temps retrouvé, mais rien ne vient, si ce n'est l'air circulant dans le golfe asséché, rails d'aciers entre Crimée et la Chapelle.  Alors il lui dit « j'ai envie de bander dans ton corps ». Il le lui a chuchoté à l'oreille parce qu'il sentait  bien que c'était un peu ridicule, qu'il ne fallait pas que ça s'ébruite. Bander calmement et toi autour de moi, se reposant l'un et l'autre, le sang battant doucement. Elle dit « Viens », et alors marchèrent vers La Chapelle, presqu'île minéral, grise et sale, chapelle de leurs amours. « Mais on ne peut pas aller chez moi, j'ai envie, mais il faut un hôtel. Aller chez moi serait trop intime, tu ne peux y entrer encore. Les images que je conserverai de toi, je veux pouvoir d'abord les forclore pour les apprivoiser, dans une chambre neutre. Je ne veux pas être gêné à l'idée que tu pourrais hanter mes lieux, mon lit, ma cuisine. Mon corps oui, mais mon lit, c'est où je dors, je t'y emmènerai plus tard. Plus tard je te laisserai hanter chez moi, y disséminer des images de toi. »

Images disséminées

Fumant à la fenêtre, en chemise blanche, ouverte, le regard perdu dans les lumières de la ville, le sacré coeur éteint depuis longtemps, dans le ressac des voitures roulant pneus humides sur la chaussée. Le visage plongé dans un bol coloré ébréché, de l'eau, les cheveux devant le visage. Une absence face à un reflet de vitre, je t'entends à peine murmurer des mots que je réinvente au fur et à mesure que je pense les entendre. Retournant une pile de livres, en saisissant un neuf, ta main passant fermement entre la première page et la couverture, l'ouvrant définitivement. 
Un lit double face à la fenêtre, une énorme peluche pour oreiller, donné par un lascar d'en bas, un tas de livres raturés à l'envie, pages cornées, à même les draps, j'écoute « The Murder Mystery » du Velvet Undeground. Plus tard elle est nue debout dans la baignoire, le pommeau de douche dans la main droite, qu'elle verse dans sa bouche ouverte. Elle se passe du shampoing sur le ventre, entre les cuisses, pommeau de douche sur la poitrine qu'elle a blanche.

« Tu dissémineras des images de toi où tu veux, et je les garderai à ton corps défendant, attacher à ces lieux, bien après que tu ne sois parti, que je puisse continuer à vivre parmi elles, parmi toi. Mais ce soir nous allons à l'hôtel. » 

Le château

Au lendemain de cette nuit, il poste sur facebook un résumé sous forme de vignettes d'une bande dessinée adaptant le Château de Kafka, dessiné par Deprez. Ou plutôt gravé. Des coups de ciseaux à bois dans lesquels est coulé de l'encre, se précipitant comme une pluie noire. Une pluie noire se déversant d'un ciel gris, battant les toitures et les façades, coulant dans les gouttières puis dégorgeant sur le bitume du trottoir, dans les rigoles des caniveaux, puis coulant toujours plus bas,  vers les égouts, emportant tout avec elle. Particules, pollution, crasse, mégots de cigarettes, vieux papiers. Il lui apparaît alors que l'aventure de K. n'est que celle d'un homme fréquentant une femme, le reste n'étant que fumées.

Le premier panneau est coupé en deux horizontalement. Cette pluie, figée dans sa représentation, immobile, et un homme dont l'ombre du chapeau mange les yeux, son visage blanc. En bas, un homme les lèvres closes et une inscription dans l'air « Qu'attends-tu ». Qu'attends tu pour l'embrasser, chantait tout un orchestre de trompettes dans ma tête tandis que des yeux je dévorais ses lèvres au café Chéri(e). « Parle moi d'abord » dit-elle, « il faut parler puis le reste suit, dans un même mouvement ». 

Deuxième panneau, coupé en deux horizontalement. Deux ombres à une table formée de planches de bois, où sont posés un kir mûr et une pinte de bière. Le mur semble suinter d'humidité noire encore, nous sommes dans un café, le chéri(e), ou le Cannibale, ou le Tout va mieux, peut importe, c'est toujours la même scène qui est rejoué, ainsi qu'ils aiment. « Tu connais baisers volés, de Truffaut ?» Non répond-elle, il se penche et l'embrasse. « Tu as vraiment fais ça ? Je n'avais rien entendu » lui souffle-t-elle, tandis qu'il consigne ses mémoires falsifiés. « C'est tellement mauvais comme dialogue que cela ne peut-être inventé, il faut que cela fut ainsi, c'est moins grave ». Un premier baiser quand-même... Je ne m'en souviens plus. 

Sur l'image du bas, un homme, le serveur reconnaît on à ce qu'il porte un plateau avec une bouteille. Il marche sans tête, celle-ci étant coupé par le cadre, la ligne horizontale. Ainsi tous les serveurs, que nous ne voyions jamais autrement que comme des bras automates, qui amènent reprennent des verres, et dont nous ne nous souvenons pas, tandis que je me souviens chaque détail de ton visage. A l'arrière plan nous distinguons des ombres coulant telles des gouttes d'eau, aux faces inconnaissables. Ce sont les autres, tous ceux que nous avons jamais pris le temps de dévisager.

Le troisième panneau est découpé en quatre, une ligne horizontale, une ligne verticale. Une carafe de vin, un visage d'homme, une inscription « Suis-je un homme puissant », et enfin le visage de l'homme dans le reflet d'un miroir. Dont il ne reste plus que des éclats d'encre. Ils sont assis dans un bar PMU, quelque part au fond de la salle. Tous les visages, ainsi que le comptoir, sont tournés vers l'écran de télévision diffusant des courses de chevaux. Faces d'immigrés chinois, arabes, noirs, vont et viennent, mais s'immobilisent dés que le départ est donné. Table en formica imitation marbre, banquette en sky et chaise en bois, dossier mousse recouverte de sky aussi. Le mur du fond, c'est à dire face à lui (qui tourne le dos à la salle) est recouvert de panneaux miroirs jusqu'à mi corps, à partir de quoi ils deviennent panneaux lambrissés d'aggloméré laqué couleur noyer, soulignés par des moulures en bois plus sombres. Il a glissé l'index droit entre deux boutons de sa chemise à elle, entre son sein droit et son soutien gorge, tandis qu'il se regarde dans le miroir, aveuglant à force de projeter la lumière des spots dans d'interminables coups en trois bandes. Juste à sa droite, c'est à dire juxtaposé à elle, dans son dos, une porte comme dissimulée, mi miroir, mi lambris laqué couleur noyé. Se distinguant de l'ensemble par l'ombre discrète se glissant sur son pourtour. Un homme arabe – son sexe, son origine, étant tout ce qu'il a perçu de lui -, ouvre la porte, qui s'ouvre vers l'intérieur, dans le mur. L'homme s'en extrait, comme surgissant du miroir, avant de retourner au comptoir. Il la regarde et pense « Suis-je un homme puissant », tandis qu'il cherche du bout de la phalange le bout de son sein, tandis qu'elle dissimule son visage dans ses cheveux. Il lui suffirait de la pousser contre cette porte, elle s'ouvrirait, ils seraient happés à l'intérieur du mur. Derrière, il y a un petit escalier en colimaçon descendant dans une cave aménagée en toilettes, ainsi qu'il le sut après avoir visité les lieux. Voutées, humides et chauds, plein de portes. De différentes tailles. L'une pourrait être simplement un placard électrique, elle est incrustée dans le mur circulaire de l'escalier. Plus loin une lourde porte en fer, étonnamment basse. Deux autres portes, fermées. Puis celle menant au lavabo, au fond du couloir, troisième porte à droite. « Tu cherchais la lumière et c'est l'impasse ». Attendre le départ de la prochaine course. Dans le miroir, ses yeux paraissent particulièrement sombres et renfoncés, comme deux fentes sombres.

Le quatrième panneau représente K. et Frieda ayant roulés sous le comptoir, pour échapper aux regards des autres, dissimulé là pour s'embrasser. « « Viens, on étouffe là-dessous » » Il pense à lui dire qu'il l'aime, il le pense seulement. Il attendra qu'il soit trop tard pour le lui dire, en le pensant encore, puis le redire, sans même y penser, et alors ces mots passant ses lèvres lui paraissaient comme mécaniques, loin de l'intensité qu'il avait eu à les penser. 

Le cinquième panneau représente une vision cauchemardesque de visages informes et noirs surgissant de la lumière pour fondre autour de K., reconnaissable à son chapeau, et qui dit sans bruit, peut-être à lui-même, peut-être est ce entendu des autres « je voudrais dormir », avec le d dessiné comme un o, et le M tracé en majuscules large et dominatrice, afin qu'elle soit la première lettre lue, celle qui frappe en premier, si bien que nous lisons « je voudrais Moorir ». La première intention n'était pas de signer d'emblée la dimension mortifère du héros, mais plutôt d'installer une petite ironie légère. Je voudrais dormir, c'est à dire, j'aimerai me reposer. Mais encore ? Me reposer auprès de toi. Et nous en resterons là ? Non, je te sauterai. Viens avec moi. Elle lui répond ceci : « Attention tu vas me faire de l'effet. ». Dans le Château, K. se dissimule sous le comptoir, en attendant la nuit que les clients de l'Auberge s'en aillent. Frieda fait alors semblant de chercher K, devant l'aubergiste, qui craint qu'il ne soit resté là dissimulé, ce qui est contraire au règlement. Elle est facétieuse, « Peut-être est-il caché là-dessous », et elle se pencha vers K., l’effleura d’un baiser, et se redressa d’un bond en disant, l’air chagrin : « Non, il n’est pas là. ». Il jette un oeil derrière le comptoir, elle vers la trappe menant à la réserve. Il l'embrasse dans un tonnerre d'applaudissements. Il est temps de partir.

Le sixième panneau représente K., toujours muni de son chapeau, il dit : « Suis moi ». Elle le suivit. La partie inférieure – il s'agit encore d'un panneau en deux parties – montre une rue, avec ses maisons noires aux bouches verticales – ce sont leurs portes -, et aux yeux – ce sont leurs fenêtres - semblant poursuivre les deux ombres du regard. La bouche verticale représente l'étonnement mêlé de consternation devant le scandale adultérin qui se joue ici. En vérité, les pierres se moquent de leur petit drame privé. Dissimulés dans la nuit ils ont marché, le long du boulevard de la Villette, puis le boulevard de la Chapelle, bifurquant inexplicablement rue Caillé, un meurtre ici lui dit-il « oh, tu vas m'assassiner » « tu veux ? » elle rit, puis reprenant la rue du Département, et nous voici à la recherche d'un hôtel. Un peu plus tard, ils remarqueront cet hôtel gris et muré rue Philippe de Girard, juste en face du Veneto : « Grand Hôtel du Château ». 


Le septième panneau montre leur errance dans la ville. Ville ramenée à sa nature d'entassement labyrinthique de maisons fermées et nulle part où baiser : picturalement des toits triangles à perte d'horizon, triangle pointe chassant la pluie, la bruine et la suie noire tombant sur la ville grise. Chaque toit abritant famille, derrière porte close et fenêtre éteintes. Tous dorment, eux marchent. Heureusement il y a les ombres où s'embrasser, contre des arbres, sous des arches de ponts puant, dans les portes cochères. Chaque perspective – sur une courette, une porte entre ouverte, un mur un peu fuyant, une alcôve, un bar peu éclairé – ouvre un vertige de sens, sur la possibilité du sexe, de briser ici-même les armatures de la décente distance sociale qui jusque là avaient prévalu dans leurs rapports. Dans la précipitation leurs mains glissent déjà partout sur leurs corps. Mais la ville est fermée, chaque recoin ouvert aux quatre vents, partout quelqu'un pour passer. Même dissimulé dans les replis les plus sombres de la ville toujours un passant étrange pour y surgir et les déranger. Vieille dame à fichu se promenant la nuit sous les arcades du pont ferroviaire de Stalingrad, toxicomanes se piquant entre deux voitures. Atteint la rive – laquelle ? La mémoire fait défaut -, un camp de réfugiés sous un pont, des hommes s'empoignent, des groupes se forment. 

Le huitième panneau représente l'hôtel, où ce genre de désirs échouent. Il s'agit de l'hôtel des messieurs. La planche suivante, la neuvième, représente K. disant « Ça te plait ici ? », ironiquement. L'ironie était la couche de complicité qu'ils appliquaient sur le réel sale pour le transformer en rires partagés. Dans le sombre lobby, un jeune homme à l'accent étranger porte une difformité physique à son visage. Il propose des chambres à 40 euros. Ils demandent une chambre avec vue sur le métro aérien. Dans ce monde nous ne faisons que passer.

Dixième panneau, deux séries de marches carrelés blanche, ils parviennent au premier étage. La fenêtre donne sur le métro La Chapelle, mais à cette heure-ci les rames se sont tues. Des drapeaux flottent au vent. Elle regarde au dehors, il s'approche, elle se retourne et lui sourit. 

Onzième panneau, deux formes sous des couvertures, elles s'activent.

Douzième panneau, les voici assis dans leur lit, accompagnés désormais de deux silhouettes, assises sur le bord gauche, leur tournant le dos. Dans le roman, nous comprenons aisément qu'il s'agit des deux aides de K. Dans cette fantasmagorie, il est bien entendu fait allusion leurs légitimes respectifs, qui resurgissent en songe, une fois l'orage passée « Tu m'as rincé les couilles bébé » « Putain t'as vraiment dit ça ? » en souriant, elle ne lui en voulait même pas, et c'est ce qui le fit fondre. Le voici qui rassemble ses affaires, vérifie ses clefs, son portable, alors que le jour va se lever. Elle lui dit avec drôlerie « tu paniques, tu stresses, tu paniques ». Elle le comprend tout de suite. Les mots sont prononcés, semblant extirper depuis le fond de son âme à lui ces sombres sentiments : les voici qui se posent là, dehors, avec drôlerie, en tant que situation à saisir, mais de l'extérieur.

Le treizième panneau est particulièrement sombre. Il s'agit d'une des dernières vignettes du château.  Posté alors que leur relation ne faisait que commencer, il sonnait comme un memento mori : nous nous séparerons, aussi. Mais aussi comme un mauvais sort à conjurer, d'une triste fin dont il s'agirait de rire, d'emblée, en la posant comme une péripétie parmi d'autres. Envisageons le temps : non pas avec une succession de scènes disposées linéairement, avec ce que cela impliquerait de liens de causalité – alors qu'ils firent tout du long absolument n'importe quoi -, mais circulairement, tout autour de soi. Comme des photographies que l'on extrairait d'un album, qui a son début, son milieu et sa fin, pour pouvoir toutes les saisir en même temps, en dehors de toute chronologie, d'un seul coup d'oeil. S'attardant sur l'une ou l'autre, évitant la dernière. Comme les clefs alignées sur le tableau d'un hôtel, capables d'ouvrir ses chambres comme autant d'images, à déplier indéfiniment. Tisser des liens à travers le temps, les lieux. Des échos révélés, mais aussi les boucles et les cycles : les répétitions. Nous pouvons maintenant les reconstituer : ils dessinent en creux les obstacles non franchis – certains le furent -. Des répétitions comme autant de tentatives. Ce n'était pas forcément évident au moment de le vivre, mais ils se doutaient, se doutaient qu'il s'agirait toujours quelque part de la même histoire, de la même petite scène, que les circonstances inamovibles, inaccessibles à leurs faibles forces qui de toutes manières ils consacraient entièrement à s'aimer, imposaient mécaniquement les mêmes écueils, murs infranchissables. Ce n'est cependant pas l'essentiel. A vrai dire, personne n'était dupe de la conclusion logique de l'aventure, de toutes les aventures. Ils essayèrent de modifier les circonstances : sans succès. Si elles étaient là, c'est que mécaniquement elles y avaient été placés, par des forces encore plus puissantes. Peut-être même les leurs. Les vieux pactes, les anciens actes, les batailles passées : une lourdeur, celle d'une ville. Avec son histoire, ses rénovations, percement d'artères, destructions de parcelles. Pensé, acté, réalisé. Ce n'était pas ni Rome, ni Berlin, ni Dresde : l'année zéro, ils ne l'envisagèrent qu'à peine. Non Paris, ville merde, ville poubelle, ville pierre, et la Chapelle, presqu'île minéral, ils l'aimaient trop, alors se contentèrent de dériver dans l'ombre portée de ses toitures. 

Le treizième panneau représente K., je le reconnais à son chapeau, figé dans son masque de mort, un rictus mauvais à la bouche, désormais déchaîner dans une ironie solitaire, alors qu'elle lui dit c'est fini. Derrière lui, ce n'est plus la nuit noire et verticale, qui tasse et pénètre les corps de son humidité froide, mais le feu chaotique, ravageant la scène depuis de nombreux foyers, épaisse fumée, larges et rayonnantes. Quand au quatorzième panneau, il a retiré à chacun son visage, que l'on ne voit que sous la forme de grisaille fantomatique masquant les corps des errants des rues dans Google Maps. Le vent, lignes horizontales, disperse les cendres de l'incendie.

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