mardi 22 janvier 2019

Boulevard Saint-Michel ::: Belleville (10)


Excursion rive gauche ; une vieille maîtresse ; et puis une autre ; au bout du chemin, la mort.


En face le monde de la vie, derrière le langage, et moi, où ça ?

Affaissement

Du souvenir le premier élément s’affaissant est la chronologie, entraînant dans sa chute la topographie. Nous oublions les dates, celle d’une rencontre, celle du déchiffrage de tel signe, de la réalisation de telle action, si bien que nous ne parvenons pas, dans notre quête de rationalisation de notre comportement et de celui des autres, à satisfaire l’élémentaire règle de la causalité. La succession temporelle entre les faits étant devenue nébuleuse, nos actes se posent dans notre mémoire isolés et absurdes, en des lieux devenus flous et poreux. Le sens est perdu, ce qui trouble considérablement la portée morale dont nous aurions aimé voir notre histoire porter le flambeau.
L’histoire justement. Il n’y en a plus. Il y en eut plusieurs, c’est pourtant une certitude. Mais elles ont fui les unes dans les autres, se contaminant de leurs obsessions respectives. La mémoire se refuse à l’effort. Elle ne cherche même plus à garantir l’étanchéité des mondes.

Comment établir une logique dans les faits, les signes et les paroles, quand tout s’est effondré sur lui même. Quand le château a-t-il été abattu ? Aux archéologues de tenter de rétablir un semblant de chronologie, en se basant sur les hypothèses de causalité les plus probables. Avec le risque que plusieurs histoires ne viennent se poser en concurrence, relectures différentes pour des morales divergentes. Fouillant les vestiges d’une chambre effondrée dans un salon, certains voudront voir telle scène s’être déroulée plutôt à l’étage, d’autres plutôt dans la salle à manger. Dans l’intimité d’une chambre, ou noyée dans une fête. Devant la présence de témoins ou non. Dans ce champ de ruine, la logique causale s’est abolie en même temps que la logique des lieux. Il nous semble que cette scène se soit déroulée à tel diner, mais nous n’en connaissons plus la liste, en était-elle le témoin? Surement puisque… Il ne reste plus que scènes et affects, surgissant de la mémoire et du corps, et ceci serait parfaitement acceptable à la condition de ne revendiquer ni conséquence pratique, ni morale. En attendant le jugement.

Un couloir de métro un peu sale : le sol est recouvert d’un plastique gris, il porte de nombreuses traces de caoutchouc noir, de cadavres de chewing-gum ; entre le sol et le mur, une rigole de pisse obstrué de mégots de cigarettes, de journaux gratuits, de papiers de bonbons, ainsi que d’une écharpe. Le mur est recouvert de petits éléments de carrelage tantôt blanc, tantôt jaune, selon des motifs abstraits… ou géométriques, et ce jusqu’au plafond. Le plafond est bas, il se pose directement dans l’horizon du regard. Suintant noirâtre à l’enduit écaillé. J’emprunte un escalier mécanique étroit. Coincé derrière une dame, l’exiguïté de l’appareil ne me permet pas de la doubler. Nous nous laissons porter jusqu’à la surface. Je fixe des yeux une petite noix coincée entre deux rainures d’acier de la marche mécanique. Je la suis jusqu’en haut, attendant le moment où elle sera délogée au sommet par le peigne de griffes métalliques. Mais la griffe manque, et la noix n’est pas recrachée par la machine.

Les stations de métro se superposent les unes aux autres, les trajets se croisent, se détournent, se confondent en une seule ligne, qui par un changement de perspective se ramassera en un unique point, par exemple une table à café ronde, cerclée de cuivre et recouverte d’une plaque de verre. Epaisse comme une lentille sous laquelle elles défilent toutes : celles gravées au couteau, celles décorées de carte postale où d’une publicité Heineken. La même toujours, à des endroits différents. Des conversations, un personnage qui entre, un personnage qui sort : nous pensions avoir voyagé, nous être agités en tout sens, finalement nous n’avons pas bougé. Nous sommes restés assis sur une chaise, devant notre petite scène de théâtre. Les personnages sont interchangeables, ils n’inspirent plus ni haine ni mépris. Images mentales aux affects passés. Un souvenir d’une douleur mais plus la douleur en elle même, puis la nostalgie de cette douleur, de la sensation. Nous filons sous paris dans une rame montée sur pneumatique, c’est la ligne 4, Gare du nord direction porte d’Orléans.

Châtelet, Cité, Saint Michel.

Une infidélité n’en est plus une si au temps t de sa réalisation, il est établi que nous n’étions pas avec la personne, ou alors que nous avions déjà rompu depuis 6 ans. C’est toujours ce que prétendent les amants : ils prétendent abolir le temps. Ils prétendent vivre au 18ème siècle, au 14ème, ils se prétendent lui Tristan et elle Isolde, ils vivent de passion dans la nuit, sous la lune, jusqu’à ce que le téléphone sonne, ramenant brutalement le 21ème siècle fissurer la fragile bulle qu’ils s’étaient acharnés à souffler de leurs voix. Les choses se compliquent encore lorsque nous cherchons à établir les motifs d’action de nos rivaux. Ceux qui agissent dans l’ombre, conspirent à nous nuire. Bien évidemment, nous ne pouvons enquêter directement, poser les questions, interroger l’emploi du temps de notre rival, il ne nous répondrait pas. Il faut alors passer par des intermédiaires. Qui eux mêmes peuvent avoir intérêt, ou alors des penchants, à nous dissimuler une partie de la vérité, voir à nous mentir franchement, ou pire encore, garder le silence. Car un mensonge pourra éventuellement être investigué, confronté. Il est un morceau de paroles gisant dans la mémoire, une pièce à conviction, il a une réalité tangible, même si fugace et sujet à interprétation. Que n’a pas la dissimulation. Rien pour elle, nous ne le voyons même pas, soupçonnons non plus son existence, et même confronter plus tard à des recoupements, leur chronologie échappant à notre mémoire, même si nous savons qu’il y eut dissimulation, nous ne pouvons établir quand celle-ci a eu lieu, quelles conversations en ont été infectées, et nous ne pouvons nous résoudre à jeter l’ensemble comme un cadavre pourrissant et pestilentiel.
Nous cherchons à disséquer, isoler le mensonge de l’ensemble, comme on veut circonscrire une gangrène. Si cela est seulement possible. Si on peut reprendre un mensonge, le confronter, puis, après quelques excuses ainsi l’annihiler, quand est-il du silence, dont nous nous rendons compte qu’il a été disséminé dans chacune des conversations que nous avons eu, chacun des moments, chacune des baises. Nous ignorons à quel moment furent fait les efforts pour détourner les conversations, omettre, tous les efforts pour garder le silence.

Nous pouvons être tenter d’imaginer les raisons du mensonge. Pour ne pas blesser, par tact, par convention, ou alors quelque pacte signé avec quelques puissances ennemies. L’alliance signifiait-elle la rupture de tous les pactes antérieurs ? Deux diplomaties qui organiseraient des lectures à haute voix de toutes les turpitudes de leurs chancelleries, au cours d’une nuit de transparence. Cela fut fait, et puis nous constatâmes que tout ne fut pas dit, que quelques pactes trop anciens furent gardés secrets. Que certaines alliances étaient conservées, car elles participaient de la constitutionnalité même de nos royaumes respectifs. Si bien que ces rituels de transparence n’était que des cérémonies symboliques, chimériques, fausses. Et chacun le savait.

Percer à jour le mensonge, n’était-ce pas faire avouer ? Le mensonge est dit, sous la pression corrigé, révoqué. La partie adverse se serait-elle subitement surprise à un devoir de vérité, ou alors est ce qu’elle a pour ce faire des motivations secrètes ? Pourquoi l’a-t-elle avoué, si ce n’est peut être pour débuter le processus de dénonciation du contrat. Il était faux, ces cérémonies étaient basées sur le mensonge et nous le savions bien. Et désormais, puisque tout cela n’a plus d’importance, je laisse filer la tapisserie de nos engagements, elle se délite sous mes yeux, et cela n’a plus d’importance, et je la laisse se déliter car cela n’a plus d’importance pour moi.
Je n’essaiera pas… Je n’essaierai plus.

Un rêve. L’attaque est désormais imminente, les bombes vont s’abattre sur Paris. Il n’y a aucun échappatoire possible et pourtant les foules se déversent sur les boulevards. La cohue est anarchique, certains tentent d’échapper à la ville, d’autres remontent les courants pour se retrouver. Je pense à elle et je veux la revoir. Les ponts de l’île de la Cité sont obstrués par des masses hurlantes, elle m’est perdue, elle est loin, peut-être déjà morte. Je suis terrorisé à l’idée de mourir avant de l’avoir rejoint. Puis le premier missile s’abat au loin, dans une immense clameur. Une onde de chaleur et de terreur traverse mon corps, je suis saisi de frissons. Je sens le souffle nucléaire envahir mes poumons. Une lumière fabuleuse illumine la terre et le ciel, qui ne forment plus qu’une seule intensité d’où l’ombre est banni. Je pense encore une fois à elle. La foule hurle de plus en plus. Je me sais condamné. Le deuxième missile s’abat.

Le dos au palais de justice et après avoir traversé la Seine, la place St Michel telle une arène de bitume, et quelque soit le lieu où je pose mon regard je la vois elle fantôme, assise banc, à chaque terrasse, me jaugeant froidement. La quittant au Départ Saint Michel, la retrouvant quelques semaines avant ou après au Saint Séverin – c’est juste à côté -, puis la perdant dans les rayons de Gibert Jeune suite à une allusion mesquine, la voilà qui s’enfuit. Je la poursuis à chaque étage, dans chaque rayonnage. Je pense plusieurs fois voir ses cheveux oranges. Non, elle est partie depuis longtemps. Un film obscur. Nous nous embrassons et j’essaie de lui caresser les seins à l’Espace Saint Michel tandis que je la rencontre première fois assise sur la margelle de la Fontaine St Michel terrassant le dragon, et je fais trois fois le tour de la fontaine en passant par la rue Danton et la rue Serpente parce que je suis en avance. Elle aussi, et j’ai calculé que je me devais d’avoir un minimum de 5 minutes de retard. Et je tourne, et tourne encore autour d’elle qui ne pas vu pas entendu, lisant son Heidegger écoutant son Smashin Pumpkins, et profites en bien connard puisque ça sera la seule et unique fois qu’elle sera en avance à un rendez vous, ni même à l’heure, ni même avec 5 minutes de retard. Non par la suite, elle aura des heures de retard, des jours de retard, des semaines de retard, jusqu’à ce qu’un message me parvienne – excuse moi j’ai oublié notre rendez vous de la semaine dernière j’étais chez ma grand mère. Alors j’attends. J’attends le cul posé sur les barrières tandis que les bus me rasent le dos, et que je regarde le ballet des rendez vous. Il attend, la voilà qui s’approche, ils se sourient, certains s’embrassent, puis partent ensemble, tandis que je fais des aller retours entre la sortie de métro de la place Saint André des Arts et celle du boulevard, guettant dans la foule ses cheveux oranges.

J’attends et je ne comprends pas pourquoi elle réagit comme ça. Pourtant c’est clair, il n’y aurait même pas lieu d’en faire des péripéties d’un roman. Ce n’est d’ailleurs pas un roman, ce ne sera pas divertissant. Elle avait des bonnes raisons d’être absente, qu’elle m’avait explicité clairement, mais une seule fois. Malgré tous mes efforts pour le devenir, j’étais loin d’être son principal problème. Les phrases importantes ne sont rarement prononcées plus d’une fois. Que celui qui a des oreilles entende. J’étais sourd.

Particulièrement furieux je la quitte une nouvelle fois au Saint André des Arts parce que j’estime qu’elle rigole la bouche trop ouverte des blagues de son ex qui est sinistre, on y voit toutes ses dents, et sa gorge ça rit ça rit, cela m’est insupportable alors je pars faire un tour et passe devant le Fontaine Saint Michel qui me rappelle confusément des moments pénibles, sans que je sois trop en mesure de préciser lesquels mais ça la concerne aussi, et il y a le Gibert jaune section langues du monde entier, puis éco et gestion et puis sciences et je n’y ai jamais mis les pieds, sans doute pour de bonnes raisons.

Je la retrouve marchant auprès de moi, silencieuse. Elle ne sait pas vraiment où aller, et je commence à avoir pitié. J’ai été particulièrement infect. Nous nous installons à la pizzeria infecte qui fait l’angle, ils nous servent les tranches de pains barbouillés de tomate et de jambons – nous ne sommes pas encore dans le revival juif à l’époque – que nous mangeons sans dire un mot. Et je la vois et je m’ennuie, je m’apprête à la quitter alors que je sais que je ne m’en remettrai pas et je tente de comprendre pour moi même ce mystère là. Où est mon intelligence ? Je l’ai déjà quitté 5 fois, et 5 fois je suis revenue en rampant comprenant alors, mais uniquement là, que je ne parvenais pas à faire un pas sans elle. Mais elle face à moi et moi pouvant disposer d’elle je m’ennuie, je m’interroge sur ce mystère, m’apprêtant à retourner à ce néant, la vie sans elle. Oh, non… je trouverai bien à m’occuper… Je ne la supporte plus. « You’re unbearable » chante Johnny Rotten et il a raison, elle est vraiment insupportable. Et tu n’es pas si belle que ça. Et je n’aime pas tes ongles en réalité. Je n’ose pas te le dire. Je prononce une dernière parole exécrable, elle se lève et s’en va, tandis que je vais payer. Je ne la verrai plus pour un temps indéterminé, peut être deux ou trois semaines d’enfer à nouveau : tu es insupportable. Dehors les files de voitures s’engagent sur le quai des grands augustins dans la nuit et sous la pluie, il y a des couleurs de phares dans les flaques d’eau et sur la Seine c’est tellement cliché, c’est à vomir et ça pue l’essence le diesel et tout le reste.
Quelque part sous un pont, s’il a seulement réussi à s’y traîner, il git face contre terre et pourtant vivant, flottant dans son coma alcoolique, je le connais bien puisque je vais le retrouver ce soir aux urgences, il doit déjà être là puant dans son box, à moins qu’il n’ai pas encore été ramassé par les pompiers, après avoir été signalé là gisant comme mort et pourtant vivant. Je viens de la quitter et je sais qu’elle a jeté son chargeur de portable et que je ne la verrai pas avant des semaines, je ne sais même pas où elle va dormir chez qui, dans quelle ville, chez quel ex, actuel, amant, futur, pas chez moi en tout cas, c’est insupportable, elle est insupportable, et pourtant je dois aller prendre ma garde, et cela me paraît insurmontable.

Oui il est là gisant tel un seigneur, j’en ai vu beaucoup mais jamais aussi constant dans la pulsion de mort, tous les trois jours ici. Un corps manutentionné avec des gants. Il ne parle pas français, son nom est imprononçable, il évoque le son d’une radio branché sur une station fantôme « Grerzzzzzrrzggrzzz ». Ses bottes sont pleine de vers et il en a lourdement rien à foutre, de toute sa masse de gros gaillard polonais, dur à l’effort et tailler pour la lutte. Enorme mais abandonné, l’esprit méthodiquement désamorcé à l’alcool. Chaque jour une nouvelle plaie un nouvel hématome pourtant il ne meurt pas.

L’innommable c’est lui, une oreille tressaillante, un oeil ouvert, en coin et c’est tout, regardant dans un demi sommeil des ombres s’activant autour de lui dans une langue étrangère, une fois de plus prélevé, perfusé, réanimé, nursé, il ne dit rien. Bientôt il a la force de se relever pour boire et s’écrouler dix mètres plus loin. Seigneur. Les sens méthodiquement déréglés. Les verrues pourrissantes, laissez à l’abandon comme le reste. En lui tous les poisons épuisés. Choses inouïes, choses innommables. N’éprouvant nulle besoin d’en parler.

Ne sont ils pas charmants tous les deux assis dans leur bar PMU de la rue Saint Jacques ou la rue Dante. Il est vide ce bar, nous sommes en semaine, ils sont étudiants. Ils ont marché longtemps pour le trouver, il leur fallait de l’espace, un coin sombre, à l’abri du monde. Ils n’en avaient pas d’autre. Pas de lieux en propre. Ils habitent loin, ou alors pas chez eux, et quand ils vont à Paris, cette expédition, c’est pour la journée au moins, à errer de café en café, à marcher dans les rues. Un bar PMU un peu glauque pour se tripoter. Et aussi pour l’ironie. Deux étudiants aux visages inachevés, aux lectures incomplètes, aux idées dont les tranchants n’ont pas encore été polis par la vie, ils se font un peu mal à les proférer, c’est vif mais c’est vivant aussi. La douleur ne leur fait pas peur.
Elle se tient en face de lui, et lui n’en finit pas de contempler son visage, avec la même impudeur que s’il s’agissait d’une actrice hollywoodienne apparaissant sur une toile dans un cinéma. Une actrice morte, sur une toile, lui caché dans l’obscurité, parmi d’autres. Et elle. Elle a ce regard qu’ont déjà les petites filles, et qui dit « pauvre garçon, comme tu vas souffrir ». Mais cela reste fugace, la plupart du temps elle rit, ils jouent ensemble à faire le couple, et avancent derrière toutes sortes de masques et de postures ironiques à la fois pour brouiller les pistes et s’amuser, mais surtout pour avoir la possibilité de battre en retraite en cas de mauvais engagement. Que cela soit encore possible et pour cela il faut de la légèreté et surtout éviter la lourdeur, la scène pesante qui s’écrase et obstrue l’horizon, le chevalier romantique posant genou à terre dans sa lourde armure de fer, le regard droit et franc, si peu amusant. Nous assistons donc à une multitude d’escarmouches, dont certaines franchement kamikazes. Des déclarations si outrées qu’elles en étaient grotesques, mélange de guérilla sandiniste et d’opération suicide japonaises. Nous n’avions pas d’autre moyen d’exprimer notre trouble que l’ironie. En attendant.

La trahison était le seul événement possible. Pour le saisir, il fallait la poser comme un jeu à tirage infini, et donc chaque tirage pouvait être truqué, selon l’humeur. Un tour de bonneteau, dont l’unique inconvénient était que nous y étions forcés d’y jouer. Il y a le serment, qui est la situation A, et qui en forme le processus même d’existence. C’est le serment qui créé la situation A, qui est la matrice de sa régénération perpétuelle, sans qu’il soit besoin même d’y penser. L’existence de cette situation, le serment y pourvoit. Et donc il y a avait la position B, qui est l’alternative de la situation A, la situation non A. Tour après tour, nous parvenons à faire gagner la position A, qui signifie le status quo, la félicité inchangée. La partie semble facile. Nous nous y acharnons, jusqu’à ce que cet acharnement devienne inconscient, qu’il ne devienne même qu’un mot – la fidélité – voir une institution, une situation sociale, quelque chose de parfaitement étranger. Nous oublions que nous en sommes le truqueur. L’un se lasse. A chaque moment nous pourrions basculer. C’est si facile, c’est même la seule possibilité. Possibilité : ce qui n’est pas advenu, ce qui sommeille dans le virtuel, attendant son heure. Voici que nous comprenons que le temps est infini, et que chaque portion de cet infini est divisible en une infinité de tirage. Qu’un seul de ces tirages vienne à foirer, et alors la table s’écroule. Il lui fait une scène, comme quoi elle voit trop l’autre, et elle répond oui c’est normal j’habite chez lui, c’est lui mon petit copain – putain mais il a 50 ans – , c’est toi l’amant, tu avais oublié ?

Ils ont l’air si jeunes que le serveur hésite à leur servir de l’alcool. Le temps passe, ils attendent la séance de cinéma, Spiderman 2 du côté de l’Odéon d’où ils sortiront au bout de trente minutes à la fois hilare et gêné de gâcher aux autres spectateurs la narration subtile des états d’âmes des protagonistes. Et il s’agissait là seulement du début du naufrage de la civilisation américaine en tant que culture, qui sera parachevé exactement 10 ans plus tard par la sortie de Transformers 4 l’âge de l’extinction, soit Michael Bay filmant des jouets en plastique pendant 165 minutes pour 165 millions de dollars, et nous pourrons nous demander plus tard, s’il était vraiment raisonnable de dépenser autant d’argent à filmer des types en collant qui se prennent pour des animaux, des insectes ou des Ubermensh en slip jusqu’à en écoeurer le plus pervers et ironique d’entre nous. Le plus malheureux étant que la réponse est oui, oui bien sûr, puisqu’il y eut suffisamment de personnes pour payer pour aller voir ces films. Retour au café, il y a là des gens de sa connaissance. Nous les suivons dans un appartement. Ils sont surpris de nous voir ensemble.

Ils discutent. Leurs discussions politiques étaient plombées. Ils ne guerroyaient que contre des concepts. Il n’y avait qu’homme de pailles et symboles. Derrière chaque gouvernement un service – CIA, FBI – et chaque service était infiltré par une officine secrète, et chaque officine semblait manoeuvrée par des groupes transversaux, eux mêmes possédés par des esprits démoniaques, tel l’avidité, la cruauté ou la luxure. Des pantins manipulant d’autres pantins, et nulle marionnettiste derrière, mais les dieux. C’étaient contre les dieux qu’ils étaient en guerre. Le dieu de la guerre, celui qui lance ses armées, le dieu de la cupidité et ses prédations dans le monde. Comment lutte-t-on contre les dieux?

Je me devais d’apprendre ces symboles. Le langage, ce n’était pas simplement le dictionnaire. Il y avait des mots, qui sous la plume de tel ou tel philosophe, désignaient telle chose. Et cette chose désigné par lui, avait pu être interprétée par quelques commentateurs comme étant tout autre encore. Peut-être la vérité du concept. La vérité de son origine, ou des conditions de sa production. Cela devenait polysémique. Pour certains, l’usage de tel terme trahissait je ne sais quel crime social. Au début je ne comprenais pas. On m’expliqua certaines choses, que j’acceptai puis finissais par oublier à force de dériver, ou par trouver absolument faux. Mais le faux faisait lui même partie du langage, en tant qu’il pouvait être désigner sous un faux nom. Chacun s’était farci la tête d’une langue qu’il avait hérité d’on ne sait où, et chacun la sienne. Il n’y avait pas de langage commun. Simplement des interprétations différentes de phonèmes. Non seulement les mots, mais les phrases. Des slogans gisaient dans la langue, ils fonctionnaient comme des formules magiques d’appartenance, s’ils étaient prononcé de telle façon, avec dégoût ou avec ferveur. Ils y avaient des factions, un nombre indéterminable. Il était manifeste que plus personne ne se comprenait.
Le vieux professeur s’approcha de moi et me dit : « On va discuter bientôt nous deux, car je trouve que tu racontes un peu trop de conneries. Espèce de petit con je sais très bien que tu fricotes avec elle, tu crois que je ne le sais pas ? Oui je te laisse faire. C’est de son âge. Mais c’est moi qu’elle aime. J’en ai parlé à sa mère. Elle est d’accord avec moi ». Il s’éloigne ensuite, il me semble vouté, ou alors est ce moi qui penche, sous l’effet de la narcose, du manque de sommeil. Je reçois un message. « Je sais à quoi m’en tenir avec vous deux, j’ai lu vos échanges. J’ai rangé mon ordinateur. Je fais ça régulièrement. Sans le faire exprès, je suis tombé sur vos échanges. J’ai tout lu. Je sais les choses que tu lui as dite, et je les ai transmise aussitôt à qui de droit, sans réfléchir aux conséquences. Ce fut instinctif. Une injonction morale : celle de la transparence absolue. » Ah oui mentir. Heureusement reste-t-il un mensonge qui puisse être moral. Une parole qui résiste à l’injonction de révélation. « J’espère que tu sauras faire preuve de maturité en restant à distance de cette affaire. Il serait temps que tu grandisses ». Je sens comme une hostilité dans l’assemblée.
Il s’assied à côté de moi et ne dit rien. C’est un artiste, il écrit ses propres poèmes, s’inspirant de Mallarmé. Il en fait des chansons avec sa guitare. Il me regarde en souriant. Maintenant il se marre franchement. Je ne dis rien non plus, alors quand il eut épuisé toutes les gammes de son ricanement, il consentit à me dire : « Elle n’arrêtait pas de me parler de toi, elle disait que tu n’étais qu’un chien qui ne méritait que le caniveau. On a vraiment beaucoup rit en relisant les lettres d’amour que tu lui avais envoyé. O que je suis cruel ». De qui parle-t-il ? Cela semble absurde. Non pas d’elle, d’une autre. Mais il pourrait s’agir de n’importe qui, n’importe quand. Simplement la possibilité de la cruauté, suspendue absolue dans le ciel, en dehors de toutes contingences. « Et ça te gêne pas qu’elle te trompe aussi ouvertement ? Moi ça me rendrai fou. Mais ça veut probablement juste dire que tu sais pas comment la baiser ».

Je commence à fatiguer, et la cherche du regard. Son visage. Elle est jeune mais semble avoir vécu quelques milliers d’années. Elle ne dit rien. Elle est désormais plus indifférente que jamais. Ils ont entrepris de lui faire la conversation, et elle regarde ailleurs, ou alors elle rit en pensant à autre chose. Ils s’acharnent car ils aimeraient qu’elle fasse entreprise de séduction, ce qu’elle se refuse absolument à faire. Ce sont eux qui sont donc obligés de faire les pertinents. Ils savent pourtant comme elle est séduisante, si elle le veut. Elle ne veut pas. A mesure qu’ils s’acharnent à lui plaire, se voyant dans cette situation du chasseur irrité devant l’indifférence de la proie, ils se font plus mielleux, plus spirituels, et rivalisent d’esprit et d’assurance. Et à mesure s’accroit leur haine. Elle ne voit que ça. Leurs haines intenses, ces vieux messieurs qui s’abaissent à plaire à la jeune fille. Elle ne s’en offusque ni ne s’en amuse, son indifférence va jusque là. C’est comme une donnée mathématique, comme le temps qu’il fait. Ils sous estiment la capacité de la jeune fille à attendre. Elle qui n’a toujours fait que ça, attendre en rêvant. De quitter l’école, sa famille, sa ville. Elle a acquis une passivité qui la rend transparente et légère. Inconsistante et fuyante. Eux veulent percer sa chair, et en espèrent une résistance voluptueuse.

Je rejoins la rue. Il y a la lune, et le plus étonnant, c’est qu’on la voit depuis ce coin de trottoir. Sa présence au milieu de la ville est incongrue. Le monde humain est une construction visant à oblitérer le ciel. Ses lumières aveuglent les étoiles, ses hautes tours n’ont pour rôle que de boucher le ciel. Je m’étais si longtemps promener sans l’avoir même remarqué ce soir là. Je n’avais d’yeux que pour les siens, qui sont deux lunes immenses. En leur centre, les pupilles, trous sans fond, incompréhensibles et au-delà de toute connaissance. Autour les iris, comme deux galaxies.

Remontant la rue et croisant cet homme qui depuis dix ans peut être quinze me dit « Bonjour » un paquet de cartes à la main, que j’imagine il serait prêt à me lâcher contre un peu d’argent mais nos rapports en sont toujours restés là puisque à peine ai-je eu le temps d’esquiver son regard qu’il a déjà lui, détourné le sien vers un autre passant pour lui dire « Bonjour ». Il ne souhaite aucun retour, et il reste son paquet de cartes à la main et je le croise à l’allée les mains vides et au retour un sac Gibert bleu plein de merdes que je dois charrier jusqu’à mon appartement, une collection de livres plus ou moins indispensables achetés simplement parce qu’ils étaient pas cher. Ainsi ce Thésaurus de Paul Nizon auteur alors à moi complètement inconnu, et proposant pour trois ou quatre euros une sorte de mini intégral. Lisant alors l’année de l’amour, séduit par le titre. Evidemment cela n’avait aucun sens puisqu’elle avait cette fois, au terme de l’été, complètement disparu dans une liaison avec un raseur insignifiant. Il n’y aura pas, comme pour Ada et Van, de deuxième été. Pourtant l’année de l’amour allait vraiment pouvoir commencer : comme s’arracher un organe à main nues, et le jeter au devant de soi. Et en jouir comme la captive japonaise de Flowers of Flesh and Bloods. Enlevé par un rodeur et ligoté avant d’être découpé comme un cochon de lait, cochon d’Inde. Un serum de sa conception transmutant la douleur en plaisir. Le couteau traversant les chairs et elle jouissant. Un rôti. Les articulations à ciel ouvert. La chair à vif. Tout contact avec le monde douloureux.
Ramené à un état d’impuissance absolu. Apprendre à jouir.

Cette année de l’amour, je la consacrais à circonscrire son absence comme on peut dessiner les contours d’un membre fantôme après l’amputation. Et j’eus largement le loisir de réaliser à quel point elle avait pris racine à mon insu, touchant jusqu’aux centres les plus exquis de la douleur. Il me restait simplement à faire le bilan de mon aveuglement : tout restait à penser et à aimer. La voici tenant un verre, tenant un parapluie en forme de grenouille sur le boulevard Saint Michel, il pleut. J’ignorais tout cela. Ce que j’avais ressenti jusque là n’était que des impressions basés sur des perceptions limités que j’avais pu me faire de ces objets à l’époque. La perception est en retard sur la vie. Dans ce décalage j’avais encore tout à me remémorer, à rêver.

Le quai du métro, je voyais cette petite fille habillée d’une robe noire que je n’aimais pas, et je regardais ses jambes, je ne les aimais pas, elle avait eu froid dans la journée et donc avait acheté un petit pull à rayures, qu’elle avait enfilé directement par dessus sur sa robe. Elle avait mis cette robe pour me faire plaisir, mais je n’aimais pas cette robe et j’étais irrité de la voir là, assise, sur le quai, en train de balancer ses jambes, les bras tendus le long du corps, me regardant puis détournant les yeux, parmi les autres filles probablement plus belles ou plus fines ou plus femmes, mieux habillées, elle si triste. La tristesse, le seul sentiment que je parvenais à lui inspirer. J’avais ce pouvoir, c’était le seule que j’avais sur elle. Je ne m’en suis pas privé.

De l’autre côté de la rue, invariablement sous la pluie, en hiver, les ruines des thermes de Cluny. Je pense à une conversation, qui n’en finira jamais de m’amuser, cette archéologue de formation, mais chômeur de profession, qui refusant tous les postes sur les fouilles situées extra muros au prétexte qu’il n’avait ni voiture ni permis, attendait et attend peut-être encore le poste tant espéré d’archéologue en chef des Thermes de Cluny, que l’on imagine regorgeant encore de trésors insoupçonnés. Dans le petit parc à clodo attenant je traîne ma jeunesse solitaire un sac à big mac à la main. Puis je remonte la rue.

Me voici maintenant devant chez Gibert. Esquivant rapidement les bacs de livres à deux euros faisant office dehors de herses anti-char je file à travers la double porte vitrée pour rapidement atteindre l’escalator central étroit et sale. Je pense à chaque étage coincer mon bras entre le plafond et la rampe, bien qu’il existe un système anti broiement fonctionnant en deux temps, d’abord par un système de suspensions sensés avertir l’imprudent qui laisserait traîner son bras dehors, puis une plaque de plastique obstruant l’angle et se signalant lui par la douleur. Je monte tout en haut, puis redescends par les escaliers, à pied, explorant chaque rayonnage méthodiquement.

Longtemps le dernier étage, sous les combles, accessible uniquement par un escalier, fut réservé aux manuels de médecine ou de biologie, je n’y allais donc jamais, sauf pour un stéthoscope une fois. Je m’en souviens encore, bien que l’évènement soit sans saveur. En ce qui concerne la disposition des savoir dans l’enceinte de l’immeuble, il a trop changé et reste trop changeant pour pouvoir en faire une cartographie. Des légions de petites mains en gilet bleu range et réarrange les rayonnages selon des indications mystérieuses, peut être marketing, peut être mystique ou astrologique. L’incompréhension règne. Les livres changent de place et c’est tout. Au rayon poche, je commence par la littérature française en ne visant que les livres marqués d’un bandeau plastique noir – occasion en bon état – et rouge – occasion en mauvaise état -, et mon oeil habitué à la gymnastique tente de ne viser que les occasions en bon état en réalité neuf. Dos intact, jamais plié, tranche pur et blanche, le livre doit être vierge, les pages bien resserrées. Ce qui est corné, jauni, gonflé par l’humidité est délaissé. J’achète ainsi tous les Balzac, tous les Gide, les Stendhal, n’importe quoi, tout au fur et à mesure, mais je ne les lis pas, je les laisse jaunir dans ma bibliothèque.

Littérature internationale à suivre. Je prends tous les Philip Roth, Melville, j’ai depuis longtemps Ellis et Burroughs, qui est très mal édité et que je dois cherché en vain plus loin et ailleurs dans le magasin peut être à un autre étage, en littérature américaine grand format. Je prends chez Bourgois Terres occidentales et Parages des Voies mortes, qui sont des titres sublimes. Je prends ce qui est gros et pas cher, si possible en intégrale. L’esprit de systématisme combiné à celui du sens des affaires : voilà ce qui a motivé toutes mes découvertes littéraires. Et même lorsque je n’aime pas, j’achète, si c’est pas cher.

Ainsi les gros Pynchon, lorsqu’ils sortent en poche. Je ne les lis pas, je ne les lirai jamais. Mon vieil exemplaire de V. balade encore son marque page vers la page 200, et encore je me souviens avoir fait tomber le livre de mes yeux au moins 20 fois avant d’en arriver là. Edition points, d’une laideur à couper le souffle. J’achète tout Proust en Folio mais c’est écrit trop petit, et puis c’est interminable et décourageant, alors je reprends tout chez GF, petit à petit, chaque partie est découpé en 2, ça fait feuilleton, j’ai l’impression d’avancer. Enfin je rachète chez Gallimard grand format, ça fait joli. Mais je ne l’ai pas relu pour autant. Je fais un petit détour au rayon SF, où les rares occasions concernent des vieux trucs évoquant Star Trek. Les K. Dick sont en très mauvais état. Je suis contraint de les acheter neuf. A ce moment là j’ai pris un panier en plastique bleu Gibert, puis j’en prends un deuxième pour mettre mon manteau car je commence à avoir très chaud. Je ramasse tout ce que je peux au rayon psychanalyse, tout Freud, puis un maximum de merdes signés Jung pour apprendre à connaître l’ennemi. Les uns tentent de donner un visage à chacun, les autres cherchent à les fondre en archétypes. Lisez Dickens et vous ne verrez plus jamais les petits voleurs de rues comme avant. Regardez The Wire et vous ne verrez jamais plus les petits dealers comme avant. Entre temps leurs visages sont apparus, leurs voix ont sonné. Deux trois best sellers qui passent, du genre de ceux gisant dans les bibliothèques de nos parents. Des Dolto, du Grobbeck, du Klein. Quelques essais abscons et comparatifs sur Freud et Nietzsche. Longtemps l’interprétation des rêves ne fut édité que dans un volume fort couteux. En littérature française je rachète quelques exemplaires journalistes des dernières nouveautés, peut être même un Beigbeder. Je décide ensuite de me faire l’histoire de la philosophie. Les Platon se lisent bien, Epictète, conseillé par Tom Wolfe dans « un homme un vrai », a le mérite de la brièveté. Aristote je préfère ne pas en parler. Les théologiens du moyen âge sont des bonnes brutes. En plusieurs années je n’ai cependant jamais trouvé la somme théologique de St Thomas en occasion. Cruel. Nietzsche, Kojève puis Hegel. La critique de la raison pure de Kant, inspiré en ça par Cador, le chien des Bidochons. Surtout Etre et Temps de Heidegger. Bien moins compliqué qu’un manuel de mathématiques, et diablement plus séduisant. Il faut des années pour s’en désenvouter. Après ça tous ses chemins qui ne mènent nulle part, comme son Nietzsche 1 et 2, qui est comme une autoroute vers le rien, et pourtant engagé dessus on n’y fait même pas attention, ça file, ça file, et pour faire demi tour, en abandonner les fausses prémisses, il faut se faire violence (ces prémisses étant qu’il y a un sens métaphysique aux notions de l’éternel retour et du sur homme, ce qui est de la foutaise, mais bon, continuez de rouler les gars, vous verrez bien où ça vous mène, si vous vivez assez longtemps pour ça). Ces investigations se résument à classer ces auteurs en deux catégories, les honnêtes hommes (Descartes, Husserl…) et les connards (Heidegger, Deleuze…).Tout Deleuze chez Minuit c’est beau c’est bien rangé, enfin passons. Les Foucault chez idées Gallimard, on est séduit un temps. Heureusement Lowith. Et enfin le grand marabout Wittgenstein, expert en exorcisme. Pour garder une vue d’ensemble à cette topographie, je n’entre pas dans les détails. Après une brève période marxiste hardcore impliquant l’achat des trois volumes du Capital aux éditions sociales, ainsi que quelques opuscules stupides de Lénine – Lukacs restant le plus drôle –, et quelque peu déçu par le résumé antisémite que Marx fit de sa pensée dans « Sur la question juive », je décide de passer au rayon religion. Histoire d’explorer ma judéité merdique, limité à une liste d’aïeuls déportés à Auschwitz.

Evidemment c’est tout un monde, et un monde autrement plus vaste que celui présenté par les professionnels de la totalité. Les commentaires hallucinants des rabbins juifs sur la Torah, les 600 pages d’Abravanel sur les 20 premières lignes de la genèse. Le sens et le respect du texte, et une parole qui ne se referme jamais – absolu – en un savoir total aussitôt mort et stérile. Parallèlement je me prends de passion pour la seconde guerre mondiale, surtout pour son détail. Heureusement je trouvais plus d’une page sur le sujet. La destruction des juifs d’Europe est l’indispensable.
Je continue à remuer les rayonnages blancs ici et là, que ce soit en sociologie, en astronomie, en histoire du Japon. Les BD sont plus difficiles à fouiller car plus lourde. Un jour je découvre une BD magnifique adaptant le château de Kafka, tout en encre noire et gravure, drôle et terrible. J’hésite. Trois mois plus tard elle est toujours là, d’occasion. J’attends encore un peu. Finalement quelques semaines après je l’achète. Elle est magnifique. Chargé de 10 kilos de livres supplémentaires, rationnellement disposés dans deux sacs bleu Gibert, je sors. Maintenant, les disques et les films, même combat, c’est 30 mètres plus loin. J’ai soif et j’ai faim. J’achète un pannini et un coca, et je pars m’installer au jardin du Luxembourg, sur un banc, pour soupeser mes achats. Je cherche une chaise en fer, que je traîne jusqu’à un coin d’ombre. J’ouvre le château. L’histoire d’un homme, que personne n’a convoqué, et qui se prétend arpenteur. Que mesure-t-il ? Si ce n’est le monde, avec des mots. Le voici rencontrant une femme, travaillant dans un bar, et qui prétend connaître quelques secrets. Roulant sous le comptoir, ils s’embrassent. Avant d’aller à l’hôtel.

Elle se tient sur une chaise en face de moi, entité nouménatique. Le visage impénétrable elle mange son sandwich. Et je sens que ça monte, la colère en moi. Comment pourrais je ne serai ce que la comprendre ? Intellectuellement ? L’expérimenter, totalement ? Non. Des intuitions : tout au plus. De tristes intuitions. Elles se réalisaient. Je lui en voulais. Du moins m’avait elle sorti de l’illusion solipsiste. Oui il y avait bien quelque chose là, en dehors de ma propre conscience, quand bien même elle s’en tiendrait à des années lumières. Et alors que je m’apprêtais à lui faire une scène, je réalisais, qu’il ne s’agissait là ni d’un problème amoureux, ni d’un problème métaphysique, mais d’elle et de moi, et que ce serait toujours la même histoire. Quelque chose des affinités électives, mais en configuration merdique. Des énergies de liaisons surpuissantes qui viennent s’écraser sur des contradictions insolubles, entrainant des oscillations à faire vomir. La stabilisation serait épuisante. Et la séparation définitive semble au-delà de nos forces.

L’infernale cycle des ruptures et réconciliations. Combien de fois il aura fallu que j’assiste à la scène pour comprendre qu’il s’agit toujours de la même histoire ? Un nombre vexant pour mon intelligence et ma lucidité. Et cette histoire n’en finit pas de se répéter, puisqu’à chaque nouvelle représentation, nous tentons d’en modifier les répliques, les notre, les siennes. Les didascalies, et les lieux. En invitant un tiers dans la scène. En vain. Toujours la même histoire. Nous ne le savons pas tout de suite. Nous n’avons pas encore perçu son insidieux schéma. Qui se dessine peu à peu. Une circonstance, un mauvais dialogue, un scandale, et ce scandale est l’histoire, sur laquelle à chaque fois nous butons sans parvenir à nous en défaire. La pierre d’achoppement. Je la vois de mieux en mieux, alors je ferme les yeux, de plus en plus fort. Et quand bien même il serait possible, en étirant les répliques jusqu’au non sens, en multipliant déraisonnablement les péripéties, de surseoir au clap final, fatalement la pierre d’achoppement sera montré d’un geste, évoqué d’un mot ou juste d’un regard. Et tout à postériori évoquera métaphoriquement deux motards lancés sur un mur de la mort à pleine vitesse, dans une giration vertigineuse, tendus sur leur guidon, le corps à l’horizontale. Au centre, ce qu’il ne faut surtout pas fixer sous peine de chuter, le regard qu’il ne faut pas croiser. Mais la fatigue, ou simplement l’ennui de tourner en rond dans une cage de fer. Ils se fatiguent et se lassent. Chutent et s’écrasent ensemble. L’échec et la tristesse. Voilà au moins une expérience qu’ils auront partagé. Je pars pour le jardin du Luxembourg.

Sortie du RER, ligne B, station Luxembourg. Le boulevard St Michel vers la Seine et derrière moi, l’une des entrées du parc, grandes grilles fers forgés cernés de deux marchands de glace. Je suis en avance, alors je m’assois sur un montant en béton, un peu à l’écart. De ma position, je peux surveiller le lieu de rendez vous, mais du lieu de rendez vous, on ne peut pas me voir. J’oscille entre la peur de me planter dans l’attente au sus de tous au milieu, et la crainte qu’elle ne soit elle aussi en embuscade, attendant que j’y surgisse. Autour de moi, les langues étrangères me rassurent : elles ne me jugeront pas. Je dessine des 8 autour du point de contact.

Lorsque je l’aperçois elle me fixe déjà, le visage tendu vers moi, elle continue à avancer, son cou se tord de plus en plus, elle serait morte si elle n’avait prononcé mon nom. Alors ensemble nous entrons le parc : le reste se déroulera dans cet enclos.
- Tu vas bien ?

- Oui il fait très beau aujourd’hui.

Nous nous écartons rapidement de l’allée centrale menant aux bassins pour tourner vers un espace circonscrit par l’ombre de hauts arbres plantés en quadrillage, sous lesquels des bancs de bois reçoivent les tendresses des amants et les fientes de pigeons.
Ici, tandis que nous banalisons sur le temps, le monde, nos vies, les lèvres jointes des amants nous montrent une possibilité que nous rougissons d’envisager, et qui vient résonner dans une réflexion un peu courte sur les saisons.

- On dirait que c’est le printemps, ces deux là s’en donnent à coeur joie, dit-elle.
Nous sommes assis sur un banc. Je tiens mes bras enroulés autour de ma taille, le col relevé. Elle porte ses mains à cou, la jupe tendue au-dessus des genoux. Un vent frais vient se poser sur nos mains. « Je propose que nous marchions un peu vers le soleil. » Figé par le froid, immobile sur ce banc, incapable de nous y glisser l’un contre l’autre, assis aux milieux de ces couples que nous aurions pu imiter. En marchant, peut-être pourrions nous nous frôler.

Nous quittons un sol de terre pour un chemin de gravier ; désormais chacun de nos pas seraient accompagnés du crissement de la chaussure tassant la pierre. Nous pouvons maintenant nous en remettre à ce rythme, délaisser un peu l’impératif de conversations. Quelques marches puis deux grandes étendues d’eaux autour desquelles les enfants courent tirant derrière eux leurs bateaux de bois, sous le regard des mères. Les touristes se pressent sur la photographie, et la sensation d’être étranger à ce lieu nous donne le sentiment d’être invisibles. Au détour d’un mot, je frôlai sa main, certain de ne pas être vu. Je la vis sourire, puis détourner ses yeux, où se lisait une joie trop évidente, qu’elle préférait donner au ciel, plutôt qu’à moi, de peur que je ne m’en serve.
Tout ce temps là, je la contemplais de profil : sa peau était très blanche, très lisse. Ses yeux étaient verts. Sa bouche joignait ses deux joues. Son nez était droit, fin, et long. Dans ses cheveux je pouvais lire les strates des différentes couleurs qu’elle s’était faite, et qui avaient été l’objet de l’une de nos conversations précédentes. Nous nous promenions sur une large surface accablée de soleil, croisant des foules de gens. - L’allemand, c’est comme le grec ancien, ça ne sert à rien, c’est tout simplement beau dit-elle. Quand j’ai choisi l’allemand, tout le monde m’a dit : « Mais ça ne sert à rien, pourquoi n’apprends tu pas l’anglais ! Il n’y a pas de débouchés pour l’allemand ». Mais j’ai quand même choisi l’allemand. L’allemand est une langue magique et désintéressée, et c’est d’autant plus vrai pour moi, étudiante de l’université française, qui fait ce choix vers l’allemand, ce choix non utilitaire portant préjudice à ma carrière.

L’allemand était devenu le lieu magique où elle disait le monde, et moi qui ne parlait pas allemand. Et elle pleine de joie de trouver le mot allemand décrivant le plus exactement telle subtilité de la situation, mot dont elle ne pouvait trouver d’équivalent en français.
- Ceci n’est pas Günstig, me dit-elle.
- Comment ça.
- Günstig, je ne sais pas vraiment comment te le dire, peut être peut on dire opportun, ou adéquat.
Je voulus l’embrasser, approchant mon visage du sien dans le rythme même de la dynamique de nos pas, mais mon regard fut capté par un autre, d’une autre personne ; me sentant observé dans la manœuvre, j’hésitai, les lèvres suspendues vers elle, à peine justifiées par les paroles par lesquelles je leur donnai une contenance, le visage tendu par dessus la raisonnable distance sociale des corps, jusqu’à ce qu’une phrase étrangère que j’interprétai mal m’amène à dissimuler la vérité de mon intention, le baiser, en une manœuvre de mon corps pour rejoindre un petit escalier situé tout juste derrière elle et menant vers d’autres jardins.

Nous dépassons les jeux pour enfants, un attelage de poneys, dont elle dit : « Je n’aime pas les voir souffrir ». Je voulais nous faire fuir le monde, les regards, le soleil. Entre deux bosquets s’ouvrait un étroit passage menant vers une zone fermé et déserté. Au centre, une étendue d’herbe caressé par les feuilles d’un saule, et la statue d’un chat.
- Il n’y pas d’écureuils ici ? Chez moi, on en voit souvent.
- Non nous ici c’est les pigeons, et les moineaux.
Nous laissâmes respirer un peu le silence.
Elle dit : « Je suis myope, et si je ne mets pas mes lunettes, ces bosquets de fleurs là bas, c’est juste des tâches de couleurs superposées, je vois milles reflets, milles nuances, les objets semblent déborder les uns sur les autres. Quand je remets mes lunettes, chacun retourne à sa place, dans la netteté. Je préfère l’abolition des contours. Mon œil est un mélangeur. Ca touille les couleurs. C’est beaucoup plus jolie tu sais. J’aime être là avec toi. J’enlève mes lunettes, j’entends ta voix, et je vois des couleurs, mon horizon, c’est une masse coloré et mouvante. » J’entends des pas dans le gravier, je vois une masse rougeaude et sale s’allonger sur un banc près de nous.

De notre banc maintenant nous surplombions les bassins, les enfants, les foules. Je me sens vide de ne rien dire, et ma langue est devenu sèche à trop parler du vent et du soleil, du temps qu’il a fait, fait et fera. Je suis près d’elle, brûlant de désir pour elle. Je lutte par l’immobilité, désapprenant à mon corps toute possibilité d’agir. Figé près d’elle, je ne dis plus rien.
Je voyais son visage, surprenais certains de ses sourires, mais ce qu’elle était m’était
inconnaissable. Je n’attendais plus aucun signe d’elle.
La médiation de l’art.
- Nous parlons sans cesse de choses sans intérêt.
- Oui je sais me répondit-elle.
- Il y a ce film, Gertrud de Dreyer, qui parle d’amour, et qui parle pour le dire, à chaque fois. Tu connais le poème. Regarde-moi,
suis-je jolie ? Non, mais j’ai aimé. Regarde-moi, suis-je jeune ?
Non, mais j’ai aimé. Regarde-moi, suis-je en vie ? Non, mais j’ai aimé.
- Oui, et n’osons toujours pas parler d’amour. J’ai froid, mettons nous au soleil.
Assis sur un autre banc.
Le vent soulève sa jupe, je vois sa cuisse et la bande de dentelle noire de son bas, puis sa main rabattant le tissu, sa joue, sa moue gêné.
- Nous pourrions nous embrasser dit-elle.
- Oui nous pourrions faire ça. Je ne sais pas si on peut faire ça ici.
Car le jour déjà m’opprime et Isolde répondait soit du jour la mort maîtresse, gardés de ses feux en la profonde nuit.
Nous nous levons avec ce projet. Marchant vers la sortie sud du parc, main dans la main, cherchant l’obscurité, fuyant la foule, attendant le moment propice.
Et mes lèvres étaient si sèches et ma bouche si aride, et ses lèvres étaient si brulantes et sa bouche si sèche, que lorsque nous décidâmes de les coller l’une contre l’autre, nos organes crissèrent l’un contre l’autre comme deux gâteaux secs s’émiettant lorsqu’on les frotte.
Parvenus à l’extrémité sud du jardin, de cet appendice plus évocateur d’un square, nous débouchons sur vaste étendue de bitume, à gauche le Crous. C’est le Paris des grands boulevards déserts, la rive gauche et ses hôpitaux sinistres. Rue du Faubourg Saint-Jacques, au delà de quelques brasseries sinistres et de trois agences de pompes funèbres, l’hétéroclite hôpital Cochin, et sa faculté décrépie. Haut bunker gris, aux fenêtres cassées, rideaux défraichis, façade recouverte d’un filet de protection contre le délabrement général de l’endroit. Tournant le dos à ce lieu infâme, nous pénétrons dans l’hôpital, cherchant notre chemin dans ses architectures dépareillées, et dont le seul liant est la laideur. Bifurquant derrière la statue en bronze d’un homme maigre écorché, une porte que nous poussons pour traverser un chantier. Deux étages plus haut, le service de pneumologie.
Ca sent l’hôpital et plus précisément l’AP-HP, certainement utilisent-ils des produits bien particulier, pour laver le sol, désinfecter les murs, les patients, les même depuis des années, cette odeur horrible qui par ricochet pue la mort. Assis dans le lit, il semble tout juste rapatrié d’Auschwitz, ce ne sont pas tant les membres qui font maigre mais le visage qui s’est collapsé à la manière d’une pomme séché. Sa tête réduite à la Jivaro au bout d’un pic : son corps. Les dents cassés. La moitié droite du visage paralysée. La mort dans les yeux, et les propos : chaque parole d’amour le fait pleurer puisque bientôt il le sait, cet amour s’en va. Mieux vaut un être un chien vivant qu’un lion mort. Crever maintenant et vite ou alors tenter de vivre dans cet état, s’en relever, atermoiements et hésitations. Comme une partie d’échec qui serait mal embarqué, on se prend à rêver de l’interrompre pour tout recommencer. Le médecin entre :  « Bonjour monsieur B. ! » Sa voix est sympathique. B. est aussi mon nom, puisque c’est mon oncle. Il va mourir mais pour l’instant j’en ai rien à foutre.

Ce sera moi plus tard sur le lit. Mais avant ça tous ses frères et soeurs. Un par un, sans exception. Aurais je alors la force de remercier Dieu de la vie qu’il m’a offerte ? Ondulant dans la morphine, repensant à ces histoires, serai-je encore capable d’aimer entendre dans ma conscience l’intonation de sa voix, de leurs voix, à elles toutes. Fermant les yeux, repensant à une après midi dans le jardin du Luxembourg, à une marche entre Couronnes et la Chapelle, une nuit à Rome. Ces voix, capturées dans ma conscience. De quelle type d’existence relèvent-elles ? Je ne comprends pas. Elles sont capables, à la demande, de surgir inaltérables à travers les temps, comme des diamants.
Je traverse un horrible couloir à Cochin, sort dans la rue, rejoins la maternité, Port Royal, où je suis né. Il y a là ma femme et mon fils. Posé dans son corps dont il commence à peine à découvrir l’usage. Il semble étonné d’être là. Il demande. Pourquoi m’as tu fais naître maman ? Pour aimer.



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