Workshops végétaux ; Oblivion ; paranoïa ; Deleuze.
Prenant son élan pour enjamber les rails des gares du Nord puis de l’Est, la ligne 2 sort de terre à Barbès, se fait aérienne pour se pavaner devant les doubles fenêtres à double vitrage des immeubles haussmanniens du boulevard de la Chapelle. Ambiance Friedkin période « French Connexion », des rails suspendus et l’ambiance, c’est New York, ça sent le Bronx ou Brooklyn, sirènes de flics et course-poursuite, une voiture chassant une rame de métro à travers la circulation chaotique. Peu de risque d’assister à une même scène ici, de circulation il n’y a pas, toutes les voitures sont à l’arrêt, et les flics eux sont partout, ils cherchent du subutex, en patrouille d’uniformes ou en civil, zone de sécurité prioritaire. Trois policiers tendent leur visage à un coin de rue, cachés comme des Dalton, derrière il y a les fourgons, moteurs allumés, c’est la descente, la rue est bouclée et ceci est la normalité. Pourquoi faire attention ? Un couple de touristes pense se promener à Montmartre, derrière lui un barbu en djellabah marche à côté d’un vieux Chinois. C’est la Goutte-d’Or, terre de fantasmes, terre à reconquérir, que l’on aimerait moins barbare, et plus Rochechouart. En 2006 la mairie lance des travaux de requalification, elle baptisera le projet « Espace civilisé Barbès ». Pas de novlangue pour cette fois, l’intention est claire, il s’agit de pacifier les marches de l’Empire. « Renforcement de la présence du végétal, rénovation de l’éclairage public urbain…, l’Espace civilisé Barbès se caractérise aussi par une amélioration du cadre de vie. Objectif : instaurer une ambiance conviviale le long du boulevard. » Convivial, ça l’était déjà et ça le restera. Á peine je sors du métro que l’on me propose une cigarette, je décline poliment, m’excusant d’avoir arrêté de fumer il y a une semaine. Trottoirs noirs de monde avec côté 10e le requalifié cinéma Louxor, et côté 18e une nouvelle brasserie en cours d’installation, que tous, et surtout le Louxor, espèrent chic et branché, c’est-à-dire plein de connards qui pourraient stagner là, une bière à la main, chassant par leur présence odieuse les petits marchands qui travaillent ici à l’année. Que Barbès devienne un lieu de sortie et non plus un lieu de passage, j’en rêve si fort tandis que je m’extraie de la petite foule insistante pleine de propositions qui ne sont pas de ma condition. Ghetto mental total, je passe mais ne me lie pas, nous ne parlons pas la même langue et n’irons pas manger ensemble ce soir. La fausse mixité qu’installe le Louxor ne produit qu’un effet de superposition des strates sociales qui ne se croisent pas, l’une étant pour l’autre qu’un élément de décor, plus ou moins pittoresque. Les bourgeois continuent de ne parler qu’aux bourgeois, rien n’a changé depuis le XIXe siècle, hormis cette découverte de la possibilité de l’exotisme chez soi, dans la ville même.
Je mange des grillades en regardant le métro qui passe. Elles défient en termes de prix toute concurrence. Compulsant névrotiquement ma timeline Facebook, j’apprends que la gare Ornano située un peu plus au nord va être elle aussi réhabilitée, par les mêmes qui ont commis le Comptoir général dans le 10 ou le Glazart dans le 19, ces forts Alamo blancs en territoire apache. Habillés comme des sacs, ils arrivent avec leurs chariots, disposés en un cercle défensif, ce sont des pionniers explorant le Far East. Le lendemain ils remballent, ivres. Mais dans ce genre de lieu ce n’est pas tant l’alcool que le discours éthiquo-politique qui est à vomir. « Exit l’hyperconsommation », la Re-cyclerie s’apprête à recevoir « toutes celles et ceux qui souhaitent consommer autrement, sur le mode du collaboratif, de la bienveillance, du bonheur et de l’attention aux autres ». Ateliers artistiques, workshop végétaux, trocs thématiques, défilés de mode durable, création participative, soit la réunion conceptuelle de tous les virus sémantiques du Paris 2014 #grosconnard. Et pourquoi le 18 Clignancourt ? Parce que de « vrais gens » y vivent et que Jacques Mesrine, dont on prononce ou non le s selon qu’on considère qu’il est un salaud ou un héros, « y a lancé la mode des moustaches lunettes carrées ».
Le côté 18 est le plus animé ; en face, ce sont les contreforts de Lariboisière, ses distributeurs de seringues et ses vespasiennes alu JCDecaux qui font isoloirs pour toxicomanes. Alors il fait meilleur flâner sur la petite placette de l’entrée de la rue Charbonnière. Soleil dur, que des hommes dans les rues, deux patrouilles de police qui se croisent, ça c’est Paris, c’est chaud, il y a le bruit du métro, les ruelles pavées, les vieilles façades. Des policiers qui tapent des immigrés – French Connection – ambiance Tony Comiti, l’immortel auteur de « Descentes de Bac à Barbès » pour « Zone Interdite » ou de « Un été au Cap D’Agde » pour « Le Droit de Savoir ». Un souci documentaire à la Jean Rouch, une éthique de la caméra, et un vibrant plaidoyer pour Honneur de la Police. Sexe, putes, crack, pervers japonais, fiottes allemandes, et encore des putes, les nuits de Paris sont chaudes me souffle dans l’oreille Bernard de la Villardière. La mèche rebelle et le grand manteau noir, il marche dans les rues, tout comme moi, et je frissonne presque autant qu’en me promenant par un bel après-midi de mai dans les rues du Bronx à la recherche de son zoo.
Quelques boucheries musulmanes et plus loin, la rue Charbonnière fait intersection avec la rue de Chartres dans une ambiance Cergy-Pontoise flambant neuve, architecture à colonnades néo-ville nouvelle, mais où l’on aurait du mal à caster des actrices d’un film rhomerien. L’endroit n’est pas propice au marivaudage, et ce ne sont pas des billets doux qui glissent de main en main. Baltimore. Entre un kebab et une boucherie hallal, une porte que j’emprunte.
Nous fumons en écoutant « Wish You Were Here », cela devient un peu trop cliché hippie lorsque débute le solo de guitare spatiale de « Shine on Crazy Diamond ». C’est qu’il est temps de remettre les Beastie Boys en boucle infinie. Nous voici désormais tout en haut sur la montagne magique, l’esprit prend des absences, décousant conversations et logiques rationnelles, de temps en temps il est nécessaire de redéfinir ensemble le sujet de la discussion, savoir de quoi parlons-nous vraiment. Á côté de moi, un sorcier indien me tend un album des Doors dont je n’ai jamais entendu parlé, bien que je sois un fan absolu depuis l’âge de 8 ans lorsque je déclarais à mon père, à l’écoute du solo de clavier de Manzarek sur la version longue de « Light my Fire », « C’est la meilleur musique du monde papa ». L.A. Woman, Morrisson Hotel, je les ai tous. Á 14 ans, j’ai vu le film d’Oliver Stone, pensais acheter un pantalon en cuir et découvrais sur la B.O., « Heroin » du Velvet Underground. L’existence d’un album que je ne connais pas sonne comme une anomalie, je peine à y croire, jusqu’à un point qui pourrait devenir angoissant, mais je préfère en rire. Dans ces moments-là le secret est de lâcher prise, et de cesser de penser que les gens peuvent voir à travers toi et lire la drogue dans tes pensées. Pour la xième fois, le vocoder interprète le hook de « Intergalactic » : « Intergalactic Planetary Planetary Intergalactic » et je reprends une vodka pour rejoindre tranquillement la station Mir, en apesanteur. En face de moi, cet homme n’a pas levé les yeux depuis plusieurs heures maintenant. Il répète sans cesse un mot dont j’ai oublié le sens : « Oblivion. »
Pris en main par la boite à rythme, je… rêvasse ?… en pensant à cet album des Doors qui n’existe pas.
Adam Yauch est mort, mais je ne sais pas lequel c’était.
Je ne sais plus…
Nous pensons gérer sérieusement nos consommations, mais souvent ces rêveries s’effondrent dès qu’il s’agit de se lever. Faisant un effort mental considérable, je décide qu’il est temps de prendre le métro. Je me monte sur mes jambes et voici qu’elles me paraissent très hautes, dévoilant une vue aérienne de la scène dressée en contrebas. Ou satellitaire. Allongés sur des coussins, ils sirotent leur fiotte, cocktail rose goût bonbon qui tape boom boom, sur la table basse les cadavres de bouteilles et les cendriers. Les voici qui me regardent, surpris. J’enjambe le salon d’un pas et sors dans l’air glacé.
Rue Stephenson je rejoins le boulevard de la Chapelle et le longe vers l’est après avoir hésité à revenir vers les lumières de Barbès. Un pont routier au-dessus des rails du Nord et les lumières de la gare au loin. Le silence du vent entre les pylônes d’acier, pylônes d’acier qui s’engouffrent depuis le Nord entre les travées du réseau. En face, il y a la presqu’île de la Chapelle, chapelle de nos amours, dont l’isthme se situe entre les gares du Nord et de l’Est. Une avancée urbaine entre les deux fleuves ferroviaires, alimentés par les multiples affluents prenant leur source dans la Seine-Saint-Denis, le Val-d’Oise et la Seine-et-Marne. Je traverse le pont obscur pour rejoindre la station. En chemin, j’imagine une technologie permettant d’envoyer des mails depuis un implant rétinien neuro-commandé, avec une fonctionnalité vidéo et GPS. Une voix guiderait alors mes pas ou m’avertirait de toute notification, d’un like sur un commentaire ou un share sur une vidéo des Smiths que j’aurai postée, pure jouissance de l’hypercommunication. Ce serait une voix de femme et elle s’exprimerait directement dans mon cerveau, elle serait chaude et câline. Je n’aurai qu’à… me laisser faire. Subitement, cette idée m’oppresse, je pense mal réagir si j’entendais une voix là maintenant et du coup je sors un podcast de Finkielkraut parlant de la panthéonisation de la démocratie avec Mona Ozouf, et sa voix m’apaise, dissipant l’inquiétante étrangeté de ces lieux. Un jour la voix décide par souci d’efficacité de prendre le contrôle total de l’interface. Vue, ouïe, toucher et connexions internetiques disparaissent, et je suis chassé, blind dumb deaf and offends, dans un lieu obscur, loin du monde et de la vie, jamais plus liké, déchu de l’amour à jamais. Gisant dans une boîte.
Montant les marches, je sens la poche gauche de ma veste retenue en arrière, déclenchant une décharge brutale d’adrénaline dans ces membres que je ne sentais plus. Revenu dans mon corps, je tourne la tête mais ne vois personne. Il ne s’agissait que de l’effet de balancier d’un livre dans cette poche sous l’action de ma démarche titubante. Ce livre c’est Naked Lunch, et je ne peux m’empêcher d’en recopier un court passage. « Tout se brouille, je perds pied… La police a identifié l’assassin… Pepe el Culito… Le Petit Cul, un diminutif familier… Ai-je vraiment lu cela ? J’essaye de déchiffrer les mots… ils sont de plus en plus flous, ils s’émiettent en un puzzle absurde… »
J’entends des gens rirent. J’imagine qu’ils ont remarqué ma démarche titubante, peut-être même ont-ils compris que j’avais cru… Déambulant défoncé à La Chapelle, il peut m’arriver d’être paranoïaque. Deux pédés roulent des poignets en me regardant. Je préfère tourner la tête et laisser courir.
Et je pense à Deleuze. Je pense à son texte « La Grandeur de Yasser Arafat », je pense à sa manie de figer le monde entre deux entités zoroastriques figées dans un affrontement éternel. Orzmund et Ahriman. Le Schizo et le Paranoïaque, le lisse et le striée, le déterritorialisé et le territorialisé. Le gentil et le connard. Le nomade schizoïde déambulant dans l’espace lisse et infini du désert contre l’arpenteur territorialisant revendiquant la terre et montant des murs. En 1957, K. Dick avait déjà décrit un monde similaire, mais qu’il abandonna à lui-même au bout de cent cinquante pages de S.F. bien torchées, ça s’appelait Les Pantins cosmiques. La métaphysique comme littérature de S.F. qui aurait été trop prise au sérieux. Deleuze se complaît dans son petit monde comme un tyran. Quand à Dick, il est déjà loin. Des dizaines de mondes plus loin, s’évanouissant aussitôt qu’ils sont pensés et écrits. Abandonnés, tout simplement parce qu’ils ne sont pas satisfaisant.
Et je pense à Deleuze. Je pense à son texte « La Grandeur de Yasser Arafat », je pense à sa manie de figer le monde entre deux entités zoroastriques figées dans un affrontement éternel. Orzmund et Ahriman. Le Schizo et le Paranoïaque, le lisse et le striée, le déterritorialisé et le territorialisé. Le gentil et le connard. Le nomade schizoïde déambulant dans l’espace lisse et infini du désert contre l’arpenteur territorialisant revendiquant la terre et montant des murs. En 1957, K. Dick avait déjà décrit un monde similaire, mais qu’il abandonna à lui-même au bout de cent cinquante pages de S.F. bien torchées, ça s’appelait Les Pantins cosmiques. La métaphysique comme littérature de S.F. qui aurait été trop prise au sérieux. Deleuze se complaît dans son petit monde comme un tyran. Quand à Dick, il est déjà loin. Des dizaines de mondes plus loin, s’évanouissant aussitôt qu’ils sont pensés et écrits. Abandonnés, tout simplement parce qu’ils ne sont pas satisfaisant.
L’anti-sionisme de Gilles Deleuze est philosophique, fruit de l’agencement de ses concepts. Chaque nouveau concept vient renforcer le précédent. Il est de ceux qui ont fait du conflit israélo-palestinien non pas seulement un conflit politique mais une guerre métaphysique. La philosophie, raconte-t-il aux enfants dans son Abécédaire, c’est de créer des concepts. En bon artisan, il en a rempli les greniers de la Faculté, en bon artisan aussi il lui fallait absolument raconter sa haine de Wittgenstein, le Grand Destructeur. « Ils sont méchants les Wittgensteiniens, ils cassent tout, et s’ils l’emportent alors là, il y aura un assassinat de la philosophie. » Tas de concepts poussiéreux dont nous ne savons plus que faire, dont nous avons oublié les usages, si il y en eut un jour. Poubelle. « La philosophie est un combat contre l’ensorcellement de notre entendement par les ressources de notre langage (Recherches philosophiques, paragraphe 109. » Sorciers du langage à tous les coins de rue, même à Barbès, pas assez de marabouts pour s’en débarrasser. Exorcisé de lui-même, Wittgenstein est devenu Wittgenstein II. Il y a des centaines de Philip K. Dick. Il n’y a qu’un Céline. Simplement de plus en plus pourrissant. Un jeune étudiant lit Céline… Il commence par mettre des points de ponctuation partout… Avec des points d’exclamation!.. Vient l’interlude Heidegger. Interdire de dire « On », ça le déconcentre, il médite son être-pour-la-mort. Les langues des autres colonisent notre âme.
C’est en métro que je finis ma promenade le long du boulevard de la Chapelle du Crack. Au croisement avec l’horrible rue du Faubourg-Saint-Denis, le café au comptoir est servi avec l’odeur de pisse du W.-C. attenant, à peine masqué par de fortes odeurs de détergent. Au coin du côté Nord, un immeuble affiche ses opinions : « Non à la salle de shoot ! », « 14 enfants vivent ici ! » Un pont plus loin, la rue Caillé, la plus glauque de Paris, coincée entre la rue du Département et la rue d’Aubervilliers, malheureusement refaite depuis. Une ambiance entre Beyrouth et Montauban : immeubles condamnés, hôtels minables, le tout débouchant sur le plus grand marché de crack à ciel ouvert de Paris, les jardins d’Éole.
Enfin, voici le boulevard de la Villette.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire