Le bar PMU ; boire un café ; je n'entends pas mon fils ; Express Congo ; devant les églises ; mondanités de l'est ; manger un kebab ; Rousseau.
« Les vivants savent qu’ils doivent mourir, les morts ne savent rien. Ils ne reçoivent aucune forme de rétribution, on les a oubliés. » (Ecclesiaste ; 9:5)
A moi aussi la description de l’état habituel de mon âme…
Au coin de la rue, un bar PMU, et tout aurait pu commencer là, derrière la devanture occultée par les affiches de gros lots : « Ici ils ont joué, ils ont gagné. » Mille euros au Cash, 25 000 à l’Amigo, et encore 1000 à l’Amigo, 1000 au Joker +, et le Bingo, le Rapido, les vitres en sont recouvertes, c’est une véranda en aluminium blanc sale mordant sur le boulevard, auquel le tenancier a encore ajouté une terrasse constituée d’une table et deux chaises, et c’est à peu près tout, l’adresse est modeste, la salle en elle-même se résumerait sans ça à un comptoir et une caisse, d’un côté est servi le café, de l’autre le pari mutuel urbain. Et j’ai subitement soif d’un café âcre et chaud, sans sucre, dans sa tasse en porcelaine, ça coule vite dans la gorge, brûlant, âcre et amer. Mes colistiers de comptoir ne témoignent guère de l’effervescence de gagne qui semble électriser l’établissement, il n’y a rien d’ostentatoire ici. Sur le carrelage blanc les tables, et des vieux Français au Chivas dès 11 heures du matin compulsent le Paris Turf du jour ou de l’avant-veille ou d’il y a cinq ans – le goût de la statistique peut justifier ça -, ils ont le visage grêlé et c’est à se demander comment ils vivent, sous les moqueries des jeunes hommes du comptoir, qui regardent passer goguenard les petits rosés, les petits ballons de rouge à pas d’heure, ils se moquent de la gueule des vieux, et quand celui-ci honteux se lève pour récupérer son Ricard, il n’est pas spécialement fier d’en être là, mais tout ceci n’est qu’observation superficielle, il y a peut-être encore d’autres enjeux par ici. Les jeunes travaillent sur les chantiers, ils ont des accents de l’Est. En face d’eux, le couple de Chinois qui a repris l’affaire, dont le concept est simple, tenir debout derrière le comptoir toute la semaine de 7 heures à 22 heures, dormir dans un appentis à l’étage, ou derrière le comptoir, pourquoi pas. Pas de salaire, rembourser les dettes, servir les ballons, le visage lisse et hermétique. Lèvres fines, yeux bridés, narines étroites.
Nous marchons dans la rue avec mon fils et je n’entends rien de ce qu’il me dit. Il a mis sa capuche, pour le plaisir, bien qu’il ne pleuve pas, et lorsqu’il répond à l’une de mes questions, il ne tourne pas la tête vers moi, si bien que je ne l’entends pas. Je me penche et répète ma question, déjà peu assuré de sa première réponse, il répète à voix basse tandis qu’un bus ou une voiture passe, ou est-ce un groupe bruyant ? Alors, je me penche encore, je marche bientôt sur les genoux, lui, intimidé ne dit plus rien, ou alors chuchote-t-il, un autre bus passe, la ville conspire à couvrir ses murmures, je n’entends plus rien, parfois je le gronde, je lui dis « Parle plus fort » et donc il ne dit plus rien, je me redresse, j’entends des voitures.
Allons-y…
Il y a assez peu de raisons de se diriger vers Ménilmontant, hormis peut-être l’éventualité d’un achat d’aspirateur au Darty Couronnes. Au rez-de-chaussée d’un immeuble moche, une étendue de carrelage blanc rayé, de travées en ferraille où sont disposés des objets électriques en plastique. Au fond, un monte-charge mort oblige à prendre une volée de marches pour atteindre le coin des écrans plasma, parmi lesquels a le privilège de somnoler un vendeur bien planqué. Vingt télés allumées en permanence, jamais personne, cachées au fond du magasin. Pas grand-chose à savoir de plus si ce n’est qu’il faut oublier l’idée de demander au vendeur photo d’encaisser la moindre cafetière. Chez Darty, on ne plaisante pas avec la spécialisation des savoirs.
La Vielleuse est le premier bar que nous rencontrons à l’angle de la rue de Belleville et du boulevard de Belleville : il présente de séduisantes nuances de néons rouges irisés sur l’aurore solitaire des dimanches matin, voilà à peu près ce qu’il est possible d’en dire. Un reportage sur FR3 Île-de-France en 1982 narre la destruction du café, sur le mode de la nostalgie franchouillarde, du petit village Belleville, du temps où les gens se parlaient et en français, avant que le coin ne soit envahi « d’immigrés, de clochards et de zonards entre guillemets », raconte le journaliste. Le barman qui se plaint de la clientèle « un peu trop cosmopolite qui nous gêne un peu », le client qui regrette le « Belleville de sa jeunesse, le Belleville d’antan », il ne faut pas que ça change, il faut que rien ne change, et tout se conforme au souvenir et pour l’éternité, peu importe le contenu, il ne faut pas vieillir. Je n’y ai jamais posé les pieds : la faute au lit de mégots qui forme un compost épais et malodorant sur le carrelage du sol. Il est situé au rez-de-chaussée d’un immeuble moderne de belle facture, où je dois confesser avoir visité un jour un duplex guidé en cela par la plus hot des agentes immobilières de la scène parisienne, au visage à la fois pornographique et glacial, qui m’indiqua alors que l’appartement en question était occupé par deux lesbiennes en instance de séparation.
Si nous continuons un peu plus loin toujours sur le vaste trottoir qui forme la rive Nord-Est du boulevard de Belleville, nous croisons deux magasins vraiment pas chers, les biens nommés « Tout à mini euros » et « Mini prix ». Le principe de ces magasins était de fourguer des objets de très mauvaise qualité, n’ayant aucune utilité réelle, et en grand nombre. Par exemple, j’y ai acheté une moto en plastique : elle s’est aussitôt cassée en deux selon un angle improbable.
Une porte verte entre deux Phone Boutique, avec une pancarte gravée de deux flèches : « Express Congo, transport de colis et courrier vers Congo Brazzaville 01 48 05 22 20 (au fond de la cour). » L’aventure si proche, prête à vous happer depuis une porte cochère, vers le cœur des ténèbres.
Au coin de la rue Fontaine-au-Roi, l’église Notre-Dame-Réconciliatrice, dans le style architectural néo-moderne des lieux. Derrière sa façade en carreaux de piscine, une communauté œuvrant à l’abri des regards. Côté Sud, les façades exposées Nord et de multiples petites boutiques de rien. De quoi acheter de la viande et de passer un coup de téléphone en Algérie.
En face, ensoleillées, les façades des cafés se partagent les larges trottoirs. La nuit, c’est encore plus beau, lorsque le boulevard sombre et délaissé ne s’éclaire que de ces petits cafés abrités derrière leur terrasse protégée par des voiles de plastique, dans lesquelles s’agglutinent des humains attirés par la lumière, et ces cafés disposés comme autant de lampions dans la nuit, espacés par le silence et la nuit, couleur bleu puis couleur rouge, couleur jaune. Ils grouillent de vie et de murmures, encore faut-il tendre l’oreille, et ne pas s’hypnotiser des sons que font ses propres talons sur le bitume, de la vibration qui en remonte jusque dans les cuisses. Ici, il n’y a que des marcheurs solitaires.
Côté 20e les rues à deal, elles abouchent sur le boulevard. Soudain l’église de Ménilmontant, au bout d’une rue au charme breton, que Brian De Palma filme en archétype du village français. Plan circulaire sur un mariage, la ruelle, les enfants courant après le ballon, des Blancs, le petit café français, une femme portant une mini-jupe kaki assortie à de hautes bottes en cuir. Elle se lève, l’œil hésite, le mariage, la femme, des hommes contre une colonne Morris, avant que la boucle ne s’achève sur deux hommes saisissant cette femme avant de la jeter sous un camion. Les fantômes évanouis, l’œil rembobine la scène dans le réel, sens anti-horaire. Derrière la pellicule, nul glamour ou tueurs en manteaux de cuir noirs, mais clochards et lascars de la cité d’à côté.
L’église de Ménilmontant. Comme toutes les églises parisiennes, refuge des errants, qui viennent s’installer là sur la volée de marche, boire des huit degrés six, ou des Navigator, des Maximator, des bières lourdes comme du vin. Partout ailleurs, un propriétaire viendrait les en chasser, un boutiquier. La mairie installerait des grillages et poserait des bancs où il serait impossible de cuver. Un syndic placerait des piques, des boules, des jardins de pierres polies coulées dans une mare de béton. Qu’il soit impossible de s’y allonger. Mais jamais encore nous n’avons vu de curé chasser ses pauvres à coups d’encensoir. Alors église Saint-Ambroise, église de Ménilmontant, église Saint-Joseph-des-Nations, rue Saint-Maur. Entre deux magasins hallal. Attendre l’aumône à la sortie de la messe. Où il n’y a plus grand-monde.
L’église semble proche, mais elle est haut perchée. La rue est en pente, la volée de marche raide. Plus tard, montant la rue Ménilmontant, elle se tiendra longtemps à côté de moi, m’accompagnant dans l’ascension.
L’odieuse montée de la rue Ménilmontant est le Golgotha du hipster de l’Est parisien. Au camp principal, auquel on accède en métro, une alternative restauration avant de commencer l’ascension. Mac Do ou KFC ? Mais après un bon Mac Do, pourquoi ne pas rentrer chez soi ? Marcher l’estomac lourd de plâtre végétal et animal, la marche sera plus difficile encore. Seul ou en groupe, notre héros s’élance. Il est en retard, le premier concert a déjà commencé, la marche est rapide. Et un doute l’assaille. La Maroquinerie, c’est rue de Bagnolet ou rue Ménilmontant ? Avant ou après la Flèche d’or ? Et si je dépasse la Flèche d’or, combien de temps devrais-je encore marcher ? Bagnolet ou Ménilmontant, la même succession en pente raide de gargotes de l’Est. Au bout, le périphérique, signe qu’il est temps de faire demi-tour.
Un restaurant kurde faisant face au kebab turc, par-delà des immeubles d’un étage plus combles, la flèche de l’église, nous la voyons longtemps, à laquelle se juxtaposent des résidences futuristes, le mur pignon de briques rouges sur lequel est inscrit « C’est nous les gars de Ménilmontant ». Qui a le temps de se perdre doit bifurquer derrière l’église, et rêver sur les pas de Rousseau racontant : « Je gagnai les hauteurs de Ménilmontant, et de là prenant les sentiers à travers les vignes et les prairies, je traversai jusqu’à Charonne le riant paysage qui sépare ces deux villages, puis je fis un détour pour revenir par les mêmes prairies en prenant un autre chemin. » De la pure science-fiction. Ici gît juxtaposition de squats, ruelles pavées, cités dortoirs, chemins campagnards, passerelles d’acier naviguant au-dessus des rails de la petite ceinture. Entre Blade Runner et Les Rêveries du promeneur solitaire. Comme si une dizaine d’univers parallèles, d’époques et de lieux différents, fuyant les uns dans les autres, avaient fini par se vider là.
Côté Est, un rempart incurvé tourne le dos à la rue, morceau de Brasilia, la ville maudite perdue dans la jungle. Il est strié de meurtrières, et justifie à jamais et pour des siècles et des siècles toute violence qui pourrait être commise à l’égard d’un architecte. Ces gens qui coulent leurs idées en béton.
A La Miroiterie un concert de Diplomatic Shit en 2004, où je me souviens que l’on m’a dit quelque chose de gentil, mais qui et quoi ? N’en persiste qu’une réminiscence, comme au sortir d’un rêve où nous avons reçu des paroles bonnes mais oubliées. Préservés à jamais du démon de l’analyse et du ressassement. N’en reste que l’impression, une bénédiction. Nous avons besoin de bénédictions.
La pente se fait encore plus raide, nous nous hissons la gueule dans le bitume. Aveuglé. Rue Boyer, un ressaut, c’est ici La Maroquinerie.
Ivre, là-bas, j’y croise un vieil ami qui est encore plus ivre que moi. « Qu’est-ce que tu fais là ? - Bah je suis bourré. » Ne sous-estimez pas la précision du langage : c’est là le manifeste existentialiste alcoolique. L’ivresse comme mode existentiel du Dasein. La scénographie est souvent la même ensuite : il y a une terrasse, aménagée de tables et d’une petite tonnelle, avec un bar ouvert par de grandes baies vitrées. On peut fumer, on s’entend discuter, et il y a à boire. Il fait bon, c’est une soirée au printemps, on y croise beaucoup d’amis. En concurrence de ça, il y a un sous-sol gardé par deux cerbères qui te poinçonnent le poignet avec un petit tampon, après que tu as payé. Lorsque tu descends, il fait sombre, ça pue, et il y a de la musique. De la musique. Qui veut écouter de la musique ? Je remonte à la surface. C'est jour de marché. Editeur de contenu cherche contenu à éditer, « Je suis en train de monter une maison d’édition – et moi je suis en train d’écrire un livre. » Il n’y a ni maison d’édition, ni livre, mais commerce de promesses. C’est ce vent qui circule entre les gens, cette légère brise rafraîchissante qui rend si agréable cette terrasse de la Maroquinerie les soirs de concert. Après avoir fondé un label de cold dub avec un parfait inconnu et signé pour un livre de Mémoires fictives de Georges Clémenceau avec une chaise de table, je retrouve mon ami que l’on dit épris d’alcool.
Il y a l’alcool et puis au bout il y a la mort, ça va, je suis au courant, nous sommes au courant, mais peut-être qu’il y aura des enfants. Alors je lui dis. Un enfant, c’est le passage de la 2D à la 3D, du noir et blanc à la couleur, de la topographie morale kantienne à la dialectique hegelienne, du contrat social au matérialisme dialectique, du 0 au 1. C’est la révolution copernicienne. Ce n’est plus le soleil qui tourne autour de toi, ton ego, mais toi qui tourne autour du soleil, ton fils. Je lui parle même du testament du vieux, qui est l’exposé de l’expérience de la vie d’un point de vue subjectif. « Et la lumière fut », remarque le nouveau-né. Les six premiers jours, un précis d’embryologie, le septième est l’enfance. La traversée du désert, l’adolescence. Tu obtiens une loi, tu fondes une à douze tribus et puis tu meurs. Mais la paternité ne va pas te sauver : simplement te décentrer de toi. Te reléguer dans la position de Dieu : c’est-à-dire impuissant, à part gueuler, tonner, écrire des tables de loi. Mais dans le fond tu ne pourras rien y faire. Dieu ne parle jamais de ses problèmes. Il s’est oublié, accaparé comme il est par son peuple élu qui fait n’importe quoi. Accablé par sa responsabilité. Oh, créer le monde, tu aurais dû y réfléchir à deux fois. Et ils partiront. Tu reviendras à toi, à ton corps et ton cancer. Leur attraction se fera plus faible, et c’est toi qui involueras sous l’effet de l’effondrement gravitationnel. Tout en se promettant de procéder à jeun à la réévaluation de notre exégèse, nous quittons les lieux, à cause de la faim.
Il faut gratter les fonds de poche pour pouvoir s’asseoir chez Les Deux Amis. Kebab fromage, la nourriture des champions. Lester, l’estomac pour la redescente. Trois tables le long de la rue à cette heure-là désertée. Un type qui cherche la bagarre, bagnoles de flic avec des gyrophares. Le plateau repas dominant toute la colline, je plonge mes yeux à travers les façades, jusqu’à Beaubourg dissimulé dans la nuit. Le pain est grillé par en dessous et au-dessus. Par chance la sauce blanche de l’extérieur, celle des frites, n’a pas touché l’un de ses bords. Je peux donc le prendre à deux mains. Un mouvement sec permet de le placer sur la tranche, tout en gardant quelques frites en équilibre sur le dessus. Evitons l’effondrement. J’aime croquer dans le pain et les frites et la viande en même temps, là seulement j’ai le sentiment de manger vraiment. Double féculents. Frites très salées. Viande grillée, carbo-séchée. Elle croustille comme des chips. Du pain, des frites et des chips, en une bouchée. De la sauce blanche lie le tout. Elle est mentholée, et froide. Un peu comme de la neige. Le contraste avec les frites est rafraîchissant. Chaque frite est par contre un incendie. Sa peau croustillante. Sa chair incandescente, en fusion. Elle cuit encore à l’intérieur. Elles sont comme des rayons d'un soleil. Nouveau contraste avec la sauce blanche glacée. Les Eskimos ont quarante, soixante, quatre-vingts mots pour décrire la neige. Cela dépend des versions de l’histoire. C’est dire si il y a de la neige par là-bas. J’en connais quelques-uns, ils appartiennent tous à la langue française : neige, poudreuse, sérac, glacier. Cela correspond néanmoins à des concepts particuliers, souvent à des qualités. J’imagine qu’il en est de même pour les Eskimos. Après avoir attaqué tout ce qui tient en équilibre instable au-dessus du kebab, je peux désormais le fermer hermétiquement, simplement en fermant le pain. Je le bascule sur sa pointe. Il est alors parfaitement vertical. J’attaque généralement le côté gauche d’abord. Se présente à moi une partie principalement salade tomates oignons, et une partie principalement viande. L’une fraîche, l’autre grasse. J’alterne. J’ouvre ma canette de Coca. Lorsque je me sens en manque de féculents, je prends quelques frites. Il ne reste maintenant plus rien. Voilà comment je mange le kebab.
« Je voyais couler mon sang comme j’aurais vu couler un ruisseau. » Rousseau
Manifestement ivre, je me tiens en haut de Ménilmontant, et la rue aspire mon regard jusqu’à la grosse ville noire au fond de la vallée, elle m’entraîne, toboggan des étoiles, et j’ai hâte d’emprunter les pas déliés et entraînés la vélocité, l’ivresse, prêt à bondir au-dessus du premier chien danois qui voudrait me percuter. Je vais Ménildescendant et ce soir j’entends dans le ciel les paroles du Passenger d’Iggy Pop, et ça sonne aussi joyeux et bienveillant qu’un poème de Walt Withman « I ride through the city’s backside / I see the stars come out of the sky / Yeah, they’re bright in a hollow sky / You know it looks so good tonight », et nous sommes si seuls que la joie me semble miraculeuse, jusqu’à en chanter « la la la la » à tue-tête. Et je cherche encore ce mot, des années après une conversation portant sur les étoiles et Iggy Pop – avec Nicolas Ker -, ce mot qui désignerait cette aspiration-expiration de l’être dans le Tout et du Tout dans l’être, ou alors du corps dans la ville et les étoiles, « mystique » étant trop simple, « holiste » peut-être… « holistique »… Peut-on vraiment désigner ça ? Les mots remettent les choses à leurs place, et voici que tout tend plutôt à se confondre, mon cœur gronde à l’unisson de la ville et mon souffle soutient le ballet des feux vert puis orange puis rouge, tout se mélange et je m’abandonnerais bien derrière moi pour dévaler encore plus vite. Je dépasse la rue Sorbier où Jean-Jacques s’est, quelques siècles plus tôt, lamentablement vautré. Où, reprenant ses esprits, il avait lui aussi entendu le Passenger d’Iggy Pop : « J’aperçus le ciel, quelques étoiles, et un peu de verdure. Cette première sensation fut un moment délicieux… » Et au moment même où il invente la subjectivité en lettres, la voici qu’elle vient se perdre dans les étoiles : « Je naissais dans cet instant à la vie, et il me semblait que je remplissais de ma légère existence tous les objets que j’apercevais. Tout entier au moment présent je ne me souvenais de rien ; je n’avais nulle notion distincte de mon individu. » Mais on le dit mort, on affabule sur son compte pense-t-il. Jean-Jacques poursuivi par la méchanceté de Voltaire. Voltaire le précurseur de l’esprit Twitter.
Alors surgit la réaction paranoïaque, qui se déchaîne dès les lignes suivantes. Une idée effroyable le saisit et le ramène à lui, celui de l’accord de ses ennemis les plus cruels, de ceux qui gouvernent l’Etat, l’opinion publique, tous les gens en place, mû ensemble par une animosité secrète envers lui, concourant au « commun complot », un « accord universel » de tous contre lui. Une entreprise si immense qu’elle n’a pu être qu’agréé par Dieu lui-même. Dieu qui veut sa douleur, tout en le sachant innocent.
En attendant le ciel, retranché dans son âme.
Se promenant, en rêvant.

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