mardi 22 janvier 2019

Rue Jean-Pierre-Timbaud ::: Belleville (7)


boulevard de Belleville

Raul Ruiz encore ; Lodger ; Salafisme ; appréhension du vide.

Rue Jean-Pierre-Timbaud, station Couronnes, la plus sauvage de toute la ligne 2, ceinture de feu du nord parisien. Même Stalingrad présente plus d’attraits avec son canal ; même La Chapelle avec ses trains, pour ceux qui aiment les trains ; et Barbès et ses receleurs de paquets Marlboro. Anvers et ses touristes, Pigalle et ses putes : chaque station de la ligne 2 est une fête, de Nation à Charles-de-Gaulle-Étoile. Sauf Nation, parce que Nation c’est le 12e, et que ça se ressent très vite. Une vacuité dans laquelle s’engouffre un vent glacial, le long du cours de Vincennes, de l’Avenue Saint-Mandé. Couronnes est sur le boulevard de Belleville, et le boulevard de Belleville dispose de sa propre résidence « Champagne », qui s’appelle ici « Les Trois Couronnes », en référence au film de Raul Ruiz, Les Trois Couronnes du matelot. Les rues de l’Est sont truffées de références au cinéma de Raul Ruiz. Histoires de pirates et de bateaux fantômes dans un Chili médiéval et surréaliste. Le Chili est la terre de cinéma par excellence, l’horizon indéterminé, la surface blanche, la toile de projection de nos rêveries les plus intimes. Au Chili on peut tourner des westerns comme des Rohmer, il y a la pampa et il y a de la vieille ville européenne, et comme personne n’y a jamais mis les pieds alors on peut filmer n’importe quoi n’importe où et prétendre que c’est le Chili, la Norvège comme Maubeuge, et je suis sûr que Ruiz n’aurait pas procédé autrement s’il n’avait pas été Chilien, et donc s’il n’avait pour lui été plus évident d’y tourner que de le prétendre. Jusqu’à l’exil bien sûr. En l’occurrence le film a été tourné au Portugal. Au bout de l’Europe. Comme le Chili est le bout de l’Amérique. Nous pourrions descendre la rue Jean-Pierre-Timbaud en vélo filmant les façades ou le ciel et prétendre que c’est le Chili, sans que personne n’y trouve à redire, peut-être parce que les gens hésitent à contredire les fous. Ils préfèrent laisser ça à des professionnels, qui eux-mêmes n’en éprouvent pas toujours l’utilité. Pauvres fous avec leurs discours de fous glissant sur le réel sans jamais y accrocher, jamais non plus contredit que par un autre fou suffisamment fou pour contredire un fou. Le discours est alors amené à flotter au gré des vents, il se barre dans les diagonales sans jamais rencontrer de retour, aucun feed back. Il est vaisseau fantôme hantant les mers, le Hollandais Volant, à la recherche de quelque-chose à aborder, de quelqu’un à qui se raccrocher. À moins que les flots ne l’engloutissent, qu’il disparaisse en mer, qu’il ne coule dans sa folie, dans la solitude du noyé à l'appel sans réponse. Non ce beau paquebot de standing c’est du solide, insubmersible, il fut baptisé « Les Trois Couronnes », il se tient en haut de la rue Jean-Pierre-Timbaud , il ne coule pas vers les bars, il ne coule pas dans l’alcool. Il est la raison bourgeoise, celle qui élève des pierres mortes pour servir de refuge à sa progéniture. Et les flots sont la folie du monde tirée de ses débits de fée verte ou de prêches religieux que l’on vient laper ici rue Jean-Pierre-Timbaud à la recherche de l’Oblivion. Ici tout rend culte à Notre Dame-de-l’Oubli. « Le Trois Couronnes » se tient sur la crête de la vague, en équilibre, immobile, il a déployé ses voiles rouges. « Red Sails », chante Bowie, avant de rajouter « Thunder ocean / Red sails / Sailor can’t dance like you, ooh, yooou » et je n’ai jamais compris où il voulait en venir, ni avec cette chanson ni avec cet album. Je me suis réveillé dans la mauvaise ville, un action boy sous les néons se débat avec la langue d’un étranger. À 0 : 34 un riff mélancolique joué par Adrian Belew ou Carlos Alomar – les deux étant crédités comme guitaristes – sauve Lodger.


Se souler de mots, d’alcool ou d’errance, avancer de bar en bar pour trouver quelqu’un à qui raconter son histoire. Move on : parfois je ressens le besoin de bouger, alors je fais mon sac et je bouge. Je pourrais prendre un train, m’embarquer à l’aube ou prendre une fille. Juste bouger. Évidemment, je ne peux t’oublier. Les Trois Couronnes du matelot : un étudiant assassine son protecteur pour quelques marks et une bague qu’il avait toujours refusé recevoir de lui. Il erre dans les rues de Varsovie avant de rencontrer le Matelot, de qui il entendra l’histoire, sous la menace. Scénario : un homme raconte une histoire. L’histoire d’une ville, l’histoire d’un bateau ou d’un bar.
Ici les bars s’appellent L’Assassin ou Le Cannibale, ça fleure bon l’aventure et la piraterie, et ils sont plantés au milieu du Paris islamique, Orient mystérieux et menaçant. « Yassassin – I’m not a moody guy », sur un tempo de reggae stambouliote. Librairies intégristes contre débits de boissons ; salafistes – « pour mettre un voile de pudeur sur vos vêtements », prétend le slogan – contre soiffards. Au milieu des mimes payés par la Mairie de Paris pour faire taire la nuit. Des Pierrots de la Nuit. Sur le principe c’est excellent. Rien de mieux que le malaise et une ambiance merdique pour calmer les agités. « You want to fight / But I don’t want to leave. » Simplement, cela ne va pas assez loin. Pourquoi pas des ghetto-blasters montés sur pick-up diffusant du Schoenberg.
Ceux qui ont soifs crient, tandis que les islamistes se taisent. Eux aussi aimeraient pouvoir monter des ghettos-blaster en haut des tours pour chanter la nuit. Une nuit à Istanbul, réveillé par le prêche des muezzins. Les mouettes tournent autour des minarets illuminés, les « allahu akbar » se répandent en delay à travers les terres d’islam, tandis que les cargos lents passent le détroit. En face, nous pouvons deviner dans la nuit les rives du continent asiatique. Je la regarde filmer les mouettes au Canon 600D. Les chants sont énormes, leur emprise sur la ville est complète, ils percent le silence, démontent les rêves, seuls dans la nuit, sans rivaux.

La rue hésite entre sa vocation Gibert Jeune du salafiste et son devenir Oberkampf du pouilleux. Imane éditions, librairie Sana, Quibla, Al-Khazar, Al Mokhtar, El Falah… Les gens viennent de loin se ravitailler en Coran, burqa et matériel de prières, comme ailleurs les Sri Lankais viennent de toute la banlieue acheter des épices rue Cail ou Perdonnet. En face du Cannibale, une librairie expose en vitrine des recueils de prêches antisémites, dit-on. Ou alors ces mets plus goûtus sont-ils gardés dans l’arrière-cuisine, réservés pour les palais les plus audacieux. Le principe de la monoculture semble menacer tout le 11e arrondissement qui, à ce titre, mérite la palme de l’arrondissement le plus con de Paris tant il semble dupliqué à la manière d’un paysage d’un vieux Flight Simulator tournant sur PC 486. Librairies islamiques dans le 11e Nord, gros et demi-gros dans le triangle Bréguet-Sabin / Bastille, bars à soiffards rue de Lappe, concepts stores décérébrés vers Ledru-Rollin. À La-Folie-Méricourt, c’est le vide qui a été dupliqué. « I slide to the nearest bar. »

La rue Moret a son P’tit Kfé, et ça c’est le nom du bar, je vous l’écris asmeuk, ça fait loto et Française des jeux mais si tu te retrouves là c’est que t’as déjà perdu. En face, une boulangerie à l’achalandage est-allemand : trois bonbons chimiques et deux croissants en carton. Une mauvaise vue pourrait vous conduire à commander une bière au Dar-al-Muslim avant de vous rendre compte qu’il n’y a ici que des cassettes de prêche à acheter. Et peut-être des petites cabines au fond pour les écouter tranquillement. Trois librairies islamiques plus loin, un bar hopperien sert du whisky japonais à des égarés d’Oberkampf, dans une atmosphère fin du monde : l’ambiance y est totale. Angoisse, malaise et dépravation, juxtaposition de la misère sociale et intellectuelle la plus noire, et de la non moins noire misère affective des riches, le tout dans une ambiance smooth et relax : tous ces éléments font de la rue Moret ma rue préférée. Même si conceptuellement, elle doit beaucoup à la rue Jean-Pierre-Timbaud.

Parce que personne ne souhaite se rendre de la rue de La-Fontaine-au-Roi, qui est complètement minable, à la rue Jean-Pierre-Timbaud, et parce que cela fonctionne aussi dans l’autre sens : la rue de Vaucouleurs est complètement vide. Pas de voitures, pas de gens, seulement des poubelles. Il existe un nombre effrayant de rues désertes dans Paris, dans le 12e, dans le 16e ou le 17e, mais qu’une telle rue soit aussi déserte dans un lieu aussi fréquenté que ne l’est le quartier Oberkampf compose un effroi tout à fait particulier. Pénétrer rue de Vaucouleurs, c’est éteindre l’humanité. Bien plus que le désert, c’est ici un espace déserté. Multiples tentatives d’investir telle ou telle devanture, autant d’échecs. Panneaux de bois et grillages fermés. Un comptoir général de brosserie semble ne pas avoir été ouvert depuis un demi-siècle. Un prêt-à-porter Nicolin. Un bar-restaurant de spécialités africaines Les Trois Marches. Héroïsme de ces entreprises humaines. Il ne doit plus rester ici que des marchands de sommeil. Le délabrement suinte de chaque façade d’immeuble. Je ne quitterai pas la rue de Vaucouleurs sans dire un mot de la rue de La-Fontaine-au-Roi. Sur une portion d’environ deux cents mètres, voici une rue sans face : un alignement de murs pignons. Ni porches, ni fenêtres : une rue aveugle. Un peu plus bas, un immeuble à la laideur hallucinée, à la façade écailles de tortues rouge et jaune, et soudé au trottoir par un grillage métallique hermétique, sur lequel « 88 » a été poché en lettres rouges, en hommage à Adolf Hitler.

À mesure que nous descendons, la rue prend un tour plus civilisé, plus aseptisé. Au 94, un établissement culturel de la Mairie de Paris s’est installé, dans l’ancienne maison des métallurgistes. Il s’agit de la Maison des métallos. Au croisement de la rue Saint-Maur, voici Le Chat Noir, un café poesque, puis un restaurant de spécialités ouzbecks et quelques coiffeurs africains. Ce voyage fantastique s’achèvera en ce qui nous concerne à L’Autre Café, qui constitue une remarquable alternative à tous les cafés du monde. Passé l’avenue Parmentier, l’ambiance est autre et les immeubles se prétendent taillés. Au coin, je croise les pas d’un homme d’une cinquantaine d’années, il me tance d’un « Mais, regardez où vous marchez », plein de morgue, sa bouche dégueulant un accent de banquier. Il est temps de revenir sur mes pas.

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