mardi 22 janvier 2019

Rue Faubourg-du-Temple ::: Belleville (6)


rue faubourg du temple Belleville

Commerces ; le racisme en moi ; Materazzi ; Planet Istanbul


Faubourg-du-Temple est la rue commerçante de Belleville. Proposant des produits d’un standing tout juste supérieur à celui du « marché aux voleurs », les marchands y disposent leurs étals en prenant leurs aises, certains de ne pas avoir à fuir devant la police. Le soir, tout sera rentré au magasin ; certains, pas plus grands qu’un local à vélo. Les devantures sont sales, aux enseignes manquent des lettres et même les mannequins ont la gueule cassée. Elle se cruise agréablement en voiture, quand échappant à la rue de Belleville, avec ses chinois en Audi Q7 entreprenant des créneaux improbables en triple file, elle se signale coquette par ses pavés.
Bloqué derrière les éboueurs, ou un camion de livraison, voire une simple voiture abandonnée par son conducteur pour un paquet de cigarettes au Jean-Bart, nous avons tout le temps d’observer. Le Quick en café arabe, avec ses vieux immigrés plantés à l’année derrière les grandes baies vitrées caressant leur café pendant des heures. Puis le Zorba pour les jeunes alters, avec sa cave pourrie et son store plein de fiente verte. Le distributeur automatique de billets du LCL, toujours vide. Tout comme la plupart des bars-tabacs, le Jean-Bart a été repris par des Asiatiques. Au guichet, il y a foule et derrière, un Chinois à la poker face impénétrable, croupier d’un jeu où tu paies pour crever à tousser. D’abord les glaires, puis du sang, puis les morceaux. Un nom – Camel, Marlboro – et c’est tout, sans bonjour ni merci, pour être sûr de se faire comprendre. D’une main il prend le billet tandis que de l’autre il jette le paquet et la monnaie. Ni mot ni regard, le contact humain réduit au minimum pour une efficacité maximum. Après ça, les boulangeries de province deviennent obscènes, avec leur politesse, leur pépiement intolérable et sans fin. Derrière soi, la file presse, il faut vite ramasser les pièces, le film plastique est arraché, l’aluminium le suit dans le caniveau, une cigarette et c’est la bulle de fumée : on souffle.

Je n’ai jamais fait d’emplettes chez Shalimar Textiles, Akash Gérard – qui vend des Dora gonflables –, ou Pink Lady. Valises à 6 euros, strings à 4, chaussures en plastique à 2 euros la paire. Les boucheries vendent du bœuf égyptien, la boulangerie des gâteaux en plâtre et au café Le Faubourg ça boit, ça boit, ça boit, mais tranquillement la journée s’achève et il fait faim. C’est l’heure d’aller chercher les sandwichs. Un phare dans la nuit : l’enseigne du Pacha Kebab, toute refaite en LED. Les deux frères en ont profité pour augmenter de 50 centimes leurs tarifs. Un kebab de poche taillé dans un hall d’immeuble, avec le comptoir à l’entrée dégageant tout juste la place pour passer à une salle comportant quatre tables. Une télévision au mur décline toute la journée des séries télés turques, moustaches et gros nénés. Soir de match : le service se fait plus lent, Galatasaray joue. Une large fresque est peinte au mur, représentant un port de pêche ou une plage. La viande est découpée à la mini-disqueuse, diffractant le gras partout dans le restaurant ; nous nous y baignons et cela fait partie du plaisir, tandis que le pain est grillé sur la plaque chauffante, et ce détail fait la différence entre le bon et le mauvais kebab. Ambiance sauna turc et friture de mouton, agneau, veau, peu importe ce qu’ils embrochent. Si tu reviens une seconde fois ici, ils te serreront la main et te demanderont « Ça va chef » pour l’éternité.

Une lingerie de culottes plastiques en soldes permanents, Magnifique Mode et Meli Shop, mais aussi des bijouteries, Nina, Le Temple d’Or, et une cahute de bois d’un mètre de large mangeant sur un porche qui racheta de l’or avant de se convertir elle aussi dans la vente de chaussures. Class Shoes aussi nommé « Lydia », les enseignes se superposant, Paradis Miss et Belleville Chaussures, et Vic Fel par Yoni, dont l’enseigne est un boxeur, et où même les mannequins ont des mines patibulaires. Certains ont le nez coupé, à d’autres il manque une main, parmi eux un véritable humain – saurez-vous le reconnaître ? – à la mine tout aussi hostile qui surveille et prévient les chapardages de paquets de slips à 2 euros.

Au coin de la rue Saint-Maur, « Le Bar Vert ». Sans nom ni carte ni enseigne, il ne se décide pas. Simplement, c’est un bar et il est peint en vert. Souvent vide, parfois plein, selon le serveur, dont l’un est mystérieusement antipathique. Sa présence jette sur les lieux un vide hopperien esthétisant. Son visage évoque un vieux mafioso italien qui aurait été contrarié. À l’instar de l’Amigo Kronenbourg, situé un peu plus loin, le calme des lieux fait douter qu’il s’agisse bien d’un bar, et non pas quelque officine privée. Investi par aucun groupe, tantôt bar rebeu tantôt chinois, voire à la chaleur d’une après-midi de mai, terrasse bobo, sociologiquement indécidable. Au deuxième étage de l’immeuble, Stéphane Plaza fait visiter pour « Recherche maison ou appartement » un horrible deux-pièces bas de plafond à petites fenêtres sur rue bruyante, tandis qu’en face se dresse le fier immeuble de Lucien Lambion, à la façade de craie méditerranéenne, fait de saillies en bow window comme autant de tours de vigies, surplombant Belleville le regard tourné vers l’ouest, face au couchant. Installé sur une chaise en plastique, je sirote mon café, et le tableau est d’une telle saleté qu’il en devient exotique. Des effluves de bacs d’huile d’olive, de pots d’échappement, de gens divers, je ferme les yeux et me réveille à Alger, puis au Caire, et je ne sais où encore.
À mesure que je descends, l’ennui me gagne : voici la banque, voici le Monoprix, et voici Le Floréal. Le Floréal pourrait être présenté comme étant le symptôme de la gentrification de Belleville, mais puisqu’il reste le seul et l’unique, et que juste à côté subsiste Le Moka, ou pire, Le Petit Marbeuf en face, alors il faut plutôt appréhender Le Floréal comme une singularité, un refuge pour les jeunes blancs qui voudraient boire néanmoins du café. Comment s’appelait le café auparavant ? Le Goncourt, ou Le Parmentier. Des miroirs sur tous les murs, des banquettes de sky bordeaux, du carrelage mosaïque sur le sol, des visages étrangers partout autour de soi conversant à voix basse dans des langues inconnues et hypnotiques. Des visages sombres de suie, moulinés par ce prisme noir de gris de celui qui peine à voir dans la nuit. Il ne distingue pas. Forme humaine a priori, mais ravalée à l’indistinction. Les traits à une couleur. Le racisme en moi possible car l’altérité est possible, une altérité tellement énorme qu’elle ne s’apprivoise pas d’un coup d’œil. L’œil est paresseux face à l’excès de réel. L’œil ramène au gris. L’esprit au concept. L’esprit est un flic. Défendre l’ordre contre la submersion. Nous n’y voyons plus rien, seulement nous pensons voir. Et nous ne faisons que projeter les ombres d’idées que nous pensons très brillantes, alors qu’elles ne font que répandre une obscurité épouvantable. Une lampe-torche braquée sur le visage d’un suspect. Il faudrait pouvoir déciller les yeux, écouter les histoires, pour rendre à chacun sa face, sa singularité. La honte du racisme en soi toujours quand surgit le visage et rien d’autre que lui. Le racisme retire son visage à l’autre. Le racisme non pas comme doctrine mais comme défaut de perception, comme concept a priori de perception, qui ne résiste jamais au réel. Lovecraft face aux étrangers, à New York puis à son retour à Providence « De ce cauchemar d’infection malsaine, je n’ai pu emporter le souvenir d’aucun visage vivant. Le grotesque individuel se perdait dans cette dévastation collective »; le voici qui s’imagine dans le quartier portuaire d’une ville alien antique où vagabonderaient les créatures les plus dissemblables et les plus lointaines. La ville lui semble investit de profundis, les cultes étrangers sont ordonnés par des entités démoniaques, la peur insémine chaque rapport humain. Les visages indiscernables des gens dans la foule, puis ceux de sa propre famille qu’il peine à voir – des sorciers –, jusqu’à son propre visage qu’il ne reconnaît plus.
Au fond, une télé.

Une télé où en 2002 j’assistais à la finale France Italie de la Coupe du monde, au milieu des vieux arabes aux costumes tristes qui constituaient l’habituelle clientèle du lieu. Une époque où le serveur n’était pas une jeune fille maigre et tatouée, où le bar n’était pas tenu par un homme dans la conscience absolue de ce qu’aurait fait Tom Cruise à sa place s’il jouait encore dans Cocktail, inscrit en néon juste au-dessus du bar. Les temps changent, les Arabes ont remplacé les Auvergnats qui avaient remplacé… qui d’ailleurs ? Les voici maintenant rachetés par des entrepreneurs de la nuit bobo, ou alors par les Chinois, et voici que Materazzi est au sol, que Zidane se fait sortir la tête basse, et nous n’avons jamais vu finale plus lamentable que celle-ci, de fin de carrière plus minable que ce coup de sang de la part de celui qui, jusque-là, pouvait se pavaner en héros national. L’équipe de France plie, dans le bar ça remballe, pas d’indifférence mais une tension pénible parmi le public de sous-prolétaires venus nombreux se parquer devant le grand écran. Ce n’est pas en allongeant l’adversaire que l’on gagne, c’est idiot parce que le football ne fonctionne pas comme ça. C’est quand même un tout petit peu plus fin que ça, il y a le ballon qui fait médiateur, et qui vole court et circule, est frappé et doit frapper les filets, mais ce soir entre la tête de Zidane et la poitrine de Materazzi il y a court-circuit et tout s’effondre. Hors-jeu, hors-match, et chacun ramené à la triste misère du quotidien, altercation de rue, embrouille de quartier et les commentaires qui ne vont pas tarder à pleuvoir sur l’équipe black-blanc-beur, qui ne s’en ait jamais remis. Montée si haut, sabordée depuis avec la plus extrême application pour toujours devancer l’accusation d’un atavisme racaille, Materazzi chute et je quitte le bar, refusant d’en voir plus.

Poursuivant la descente vers République, rien n’attire mon attention, s’agissant simplement d’un décalque des devantures trouvées plus haut – Chic 25, Baby Mode etc. –, mêmes immeubles de faubourg aux cours arborées, ce qui change simplement l’accroissement du prix au mètre carré et de la circulation automobile. Au carrefour avec le quai de Jemmapes un Mac Donald à étage, qui permet de manger son hamburger au comptoir face à une baie vitrée, la modeste animation du coin sous les pieds, évoque fugitivement le Japon où le déjeuner en étage avec vue est la règle. Excepté qu’ici le seul spectacle est le défilé continuel des voitures au travers desquelles tentent de passer de courageux bourgeois bohèmes auxquels – idée de génie – on a fait croire que le canal Saint-Martin était un coin sympa. Ils semblent perdus et désemparées, mais il y a cet espoir au bout, cet espoir que cela s’améliore un jour, que les bus deviennent électriques, que les quais soient un jour dévolus entièrement aux piétons, que tout le monde roule en trottinette électrique ou vole en deltaplane à vapeur, que la Mairie de Paris condamne l’accès du périphérique aux voitures pour en faire un gigantesque ring de brocantes vides-greniers. Ce qui fait du bourgeois bohème une espèce sociale sympathiquement optimiste, au contraire du réactionnaire aristocrate obsédé par la déchéance de la civilisation (et de la littérature), la décrépitude des corps et des pierres, l’immigration envahissante et l’inexorable progression du prix de l’essence. Investir à Belleville au milieu des putes, c’est faire preuve d’un bel optimisme, ainsi que d’une certaine lucidité : le quartier part de tellement bas qu’il ne peut que s’améliorer. L’un espère voir son petit investissement fructifié, tandis que l’autre angoisse de voir son héritage partir en poussières.


Un peu plus bas, le Planet Istanbul, kebab de rue dont je garde le souvenir impérissable des frites qui me régalèrent un soir des années deux mille lorsque, sortant ivre du Gibus, soudain j’eus faim. Comme tant d’autres. Les derniers mètres de la rue du Faubourg-du-Temple forment à ce titre une sorte de perfection urbanistique, entre la boîte de nuit – soirée étudiante, inhalation de vapeurs de sueur, yeux flous perdus dans la contemplation de la transparence des tee-shirts des filles au son du Black Legend généreusement servi par le D.J. semi-pro de la soirée –, le Planet Istanbul et Les Petits Tonneaux, bar des aurores avinées. L’agencement est parfait, l’ambiance électrique. Bagarres de rue, tessons de bouteille, sirènes de flic, théâtre nocturne que nous contemplons en mangeant des frites, les doigts dans la sauce blanche.

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