Le chemin de l'école ; Luc et Loric ; une commémoration ; Shoah ; de l'origine de l'âme chez les enfants ; timide gentrification.
Nous sortons de l’immeuble tous les trois direction l’école, la rue est en pente sévère, les trottoirs charrient des dizaines d’enfants avec leurs sacs Spiderman, Cars, Hello Kitty ou petit chien, qui courrent dans la descente, nous nous laissons emporter par le torrent, la visite de la rue Jacques Louvel Tessier sera donc mené au pas de course puisque voici Luc et Loric. Luc a 5 ans, il est un peu gros et roule des fesses dans son jean à paillettes, délavés aux genoux et avec des strass sur la ceinture, plus deux ou trois écussons. Loric rigole tout le temps. Tous courent dans la rue, il faut les suivre, leur mère leurs courent après aussi en criant « Luk-ah Luk-ah », je ne sais pas lui parler, elle est chinoise, connaît quelques phrases. Rapidement sur la droite nous laissons la rue du Chalet et le Chinatown Belleville, restaurant chinois cantonnais thaïlandais vietnamien japonais, qui me ravit chaque soir de ses « red lights » lorsque je pars acheter les grecs, et dont l’immense salle reçoit chaque dimanche d’immenses mariages, limousines blanches, invités en triple file, juste en face de la synagogue clandestine donc. Un jour de septembre, une commémoration de la déportation d’un juif de mon immeuble. Un bref discours, le silence, une caméra. Un vieux traînant son fils installé dans un cabas à roulettes (eux aussi vont à l’école). Ma fille appelle Loric, et il répond en riant, en fait il est plus sympa que Léonie, qui est une autre petite camarade chinoise qui passe son temps à nous snober, tristement, laissant résonner dans le vide les appels de ma petite fille, comme si elle n’existait pas. Je lui tiens fort la main pour la rassurer sur la réalité de sa présence. Sur la gauche, des immeubles en pierre de Paris et briques, en copropriété, à droite un îlot de logements sociaux bunkers où vivent les noirs du quartier. Du 23 furent déportés BENCZKOWSKI, CHARLES – 8 ans, SOSNOWICZ, ADOLPHE – 9 ans. Pas de fenêtres mais des meurtrières, des balcons auxquels sont suspendus des disques lasers, dont les couleurs pétroles miroitant au soleil faisaient autrefois fuirent les pigeons. Au 12 nous avons le Bar restaurant Ambiance musicale « Pianotise », dont l’ambiance évoque les PMU des bords de départementales normandes, que nous traversons à toute allure, un peu plus bas un local rouge d’accueil et d’aide linguistique pour les migrants. Note : si dans les parages une personne vous demande son chemin, et qu’elle le fait dans une langue inconnu, c’est là qu’elle souhaite se rendre. En face au 15, furent déportés BORENSZTAJN, MARCEL – 10 ans , ROTSZTEJN, ANNA – 3 ans , ROTSZTEJN, GEORGES – 7 ans , SZEJBOWICZ, ESTHER – 15 ans. Peut être fallait il laver la honte et raser pour reconstruire : ils vivaient dans les pires taudis. Certains ont tenu : leurs locaux commerciaux sont désormais occupés par des bureaux hiératiques tenus par des informaticiens à lunettes : ils cliquettent en somnolant les trackpads de leurs I Mac, face à la grande baie vitrée de leurs bureaux. Pour bizuter le nouveau, il le place dos à la vitrine, et ainsi chacun le voit zoner sur Facebook. C’est le supplice du panoptique.. Economie du quartier : les noirs portent les marchandises, les chinois les préparent et les servent, les blancs s’en sustentent, pour qu’in fine les ordinateurs puissent être cliquetés, et qu’enfin tout prenne sens. Du 3 furent déportés KOFMAN, HENDLA – 17 ans , KOFMAN-HONIG, HENRI – 8 ans, que je n’ai pas connu non plus, peut-être allaient ils aussi à l’école Parmentier, comme mes enfants. Qui courent toujours avec Luc et Loric, en prenant bien soin de s’arrêter à chaque passage piéton, derrière la bande d’éveil vigilance, surface podotactile signalant aux non-voyants l’imminence de l’irruption de la chaussée. C’est une règle que j’ai instauré, et que leur mère à chaque occasion transgresse, par provocation cool. Contre le déterminisme spinoziste, les enfants courent dans la rue en riant. Je les examine de près afin d’établir si leurs modes d’êtres au monde est déterminé par les variables économico-subjectives selon la méthode sociologico-immanentiste, ou si une sorte de petite personnalité pré-existe aux conditions dans lesquels ils sont plongés, c’est à dire la rue du Buisson Saint-Louis. Ayant moi même rigoureusement fixés les conditions de l’expérience – tout fut contrôlé – et constatant que rien ne se passe comme prévu – mais j’aime être surpris – j’en arrive à la conclusion qu’il y a là dedans quelque chose que ni la chimie, ni la physique n’ont a priori déterminé, qu’ils procèdent de mon corps mais qu’ils sont complètement autre, et qu’il y a donc une substance en eux qui provient d’absolument nulle part, qui est donc une création hors-néant, qui fout à plat et pour de bon toute mécanique des âmes et déterminisme des passions. Ou des corps, ou des esprits, je ne suis pas à cheval sur les termes, du moment que l’on s’entend. Sur la place en contre-bas de la rue, les jeunes noirs des cités du côté impair de la rue joue au ballon, la baie vitrée de la halte garderie servant de cages. BOOM. La vitre tremble. J’ignore commence s’organise la régulation entre la sieste des petits enfants accueillis là et les nécessités du championnat. Au croisement avec la rue Saint-Maur, le plus bel immeuble de la rue, tout en rondeur, dont je guette chaque semaine l’apparition au 5ième étage d’un pancarte A VENDRE. Balcon filant surplombant Paris. Y a vécu Jacques Louvel-Tessier, fusillé à 20 ans par les allemands, et qui donna son nom à la rue poursuivant celle du Buisson Saint-Louis, anciennement rue du Corbeau, et qui nous intéresse maintenant, puisque c’est le chemin de l’école. Avant de l’emprunter, remarquons la petite boutique de vêtements au rez de chaussée de cet immeuble. Au marqueur, sur une plaque de contreplaqué apposé sur la vitrine, son nom « La Fripe », écrit au marqueur, et en dessous, les modalités de son fonctionnement commercial. Lundi : 2€, Mardi : 2€, Mercredi : 3€, Jeudi : 2€, Vendredi : 5€ (le plus gros arrivage de la semaine), Samedi : 2€. A l’intérieur, des bacs de fripes.
Le Beaujolais aura entretenu le suspense deux bonnes semaines. Démolition du rade crade qu’il fut, rénovation dans des tons modernes, acquisition d’un nouveau mobilier de terrasse : allait-il de devenir un bar pour hypeux, le Beaujolais allait-il devenir la première borne de la gentryfication du quartier ? Non. Une fois les travaux achevés, les mêmes briscards au comptoir, probablement un peu mal à l’aise au début. Du 35 rue du Corbeau furent déportés BLIBAUM, LEONIE – 10 ans
BLIBAUM, RYFKA – 14 ans. Il faut dire que l’établissement souffre de la sévère concurrence du bar « Le Royal », situé juste en face, et qui est lui aussi entièrement financé par le RMI. Electricité générale : je m’y suis fait engueulé pour la mauvaise installation réalisée par un de ses confrères, sur des détails certes techniques, mais bon ça avait brûlé, je ne pouvais qu’acquiescer. Il parvint à sauver le coup : il commentait chacun de ses gestes en hurlant. Des blondinets accompagnés de leurs mamans chics remontent la rue, à contre courant du flot des enfants. Ils se dirigent vers la rue St Maur, l’école privé catholique. Epicerie fine : établissement bobo suicidaire qui vend du jambon et de l’huile d’olive. Probablement financé par les propriétaires du quartier pour faire artificiellement monté le prix du m2 sur l’air du « ok Emmaüs et les Arabes mais la boboïsation est en marche, camarades ! ». Laverie pressing : blanchisserie auparavant tenu par des chinois, comme au far west, désormais par des androïdes n’ayant pas pris la peine de se donner forme humaine. De vulgaires machines à laver avec un système de jetons payants. Un blade runner zélé y ferait un carnage : par exemple en chargeant son linge de parpaings. Une pensée pour le 32 rue Jacques Louvel Tessier, vendu en 2008 à un jeune ingénieur, et qui présentait les quelques défauts suivants : salon plus petit que la chambre, vue et ouïe sur une scierie-menuiserie, dégâts des eaux jamais réparés au niveau de la cuisine américaine (depuis le voisin du dessus), la salle d’eau (condensation dû l’absence de fenêtre, et le mur de la chambre (infiltration de moisissures noires derrière les tapisseries). Il était néanmoins charmant. Puisque nous sommes en retard comme tous les matins, et que déjà les enfants filent à l’angle de l’avenue Parmentier, j’évoquerai pour finir « la compagnie limiteé des confort meubles GROS DETAIL », qui propose comme son nom l’indique des confort meubles, en contreplaqué laqué, à la qualité dérisoire mais au brillant d’un canard excellemment préparé. Il y a quelques années j’avais tourné un documentaire sur cette rue, qui permettra aux plus curieux d’affiner leur perception de l’ensemble. Mais tout a déjà tellement changé.
BLIBAUM, RYFKA – 14 ans. Il faut dire que l’établissement souffre de la sévère concurrence du bar « Le Royal », situé juste en face, et qui est lui aussi entièrement financé par le RMI. Electricité générale : je m’y suis fait engueulé pour la mauvaise installation réalisée par un de ses confrères, sur des détails certes techniques, mais bon ça avait brûlé, je ne pouvais qu’acquiescer. Il parvint à sauver le coup : il commentait chacun de ses gestes en hurlant. Des blondinets accompagnés de leurs mamans chics remontent la rue, à contre courant du flot des enfants. Ils se dirigent vers la rue St Maur, l’école privé catholique. Epicerie fine : établissement bobo suicidaire qui vend du jambon et de l’huile d’olive. Probablement financé par les propriétaires du quartier pour faire artificiellement monté le prix du m2 sur l’air du « ok Emmaüs et les Arabes mais la boboïsation est en marche, camarades ! ». Laverie pressing : blanchisserie auparavant tenu par des chinois, comme au far west, désormais par des androïdes n’ayant pas pris la peine de se donner forme humaine. De vulgaires machines à laver avec un système de jetons payants. Un blade runner zélé y ferait un carnage : par exemple en chargeant son linge de parpaings. Une pensée pour le 32 rue Jacques Louvel Tessier, vendu en 2008 à un jeune ingénieur, et qui présentait les quelques défauts suivants : salon plus petit que la chambre, vue et ouïe sur une scierie-menuiserie, dégâts des eaux jamais réparés au niveau de la cuisine américaine (depuis le voisin du dessus), la salle d’eau (condensation dû l’absence de fenêtre, et le mur de la chambre (infiltration de moisissures noires derrière les tapisseries). Il était néanmoins charmant. Puisque nous sommes en retard comme tous les matins, et que déjà les enfants filent à l’angle de l’avenue Parmentier, j’évoquerai pour finir « la compagnie limiteé des confort meubles GROS DETAIL », qui propose comme son nom l’indique des confort meubles, en contreplaqué laqué, à la qualité dérisoire mais au brillant d’un canard excellemment préparé. Il y a quelques années j’avais tourné un documentaire sur cette rue, qui permettra aux plus curieux d’affiner leur perception de l’ensemble. Mais tout a déjà tellement changé.
Le vieux Paris n'est plus (la forme d' une ville.
Change plus vite, hélas ! que le coeur d'un mortel)

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