mardi 22 janvier 2019

Rue Civiale ::: Belleville (3)


rue civiale Belleville

La forme d'une rue ; la ville rempart ; aventures culinaires dans la rue asticot ; la synagogue secrète ; pourquoi rester. 

Vue du ciel, ou d’une carte, la rue Civiale est l’asticot reliant le boulevard de la Villette et la rue du Buisson Saint Louis, détachant de l’énorme parcelle située entre la rue Saint Maur, et le boulevard, une miette de pierres de taille en forme de lame de rasoir.
Ce qui pose la question du pourquoi la rue Civiale, pour mener où, à quoi bon. Et à quoi sert une rue. Emprunter la rue Civiale, c’est espérer un raccourci d’une dizaine de mètres pour qui veut se rendre ensuite vers le bas de la rue du Buisson Saint Louis. En attendant c’est aussi deux façades se mirant dans un vis à vis déplaisant – pour ses habitants : la rue comme interface entre le public et le privé, dont la frontière étanche est assuré par force digicodes, interphones et gardiennes zélées. La rue clos la parcelle, les façades en sont les remparts. Absolument vrais dans l’ancien, qui a tenté d’être dépassé dans le moderne, avec ses immeubles ouverts, en travers, ses perspectives de la rue vers l’intérieur. Avant la clôture définitive, sous forme de grilles, surmontés de pieux.
Comme un asticot, on peut la prendre par les deux bouts, sans savoir s’il s’agit de la tête ou de la jambe, mais Dieu sait comment est fait un asticot. Depuis le boulevard de la Villette, la rue s’ouvre largement entre le Song Hoat, dominante bordeaux, et le Best Tofu, dominante verte. Largement jusqu’à presque faire croire qu’il s’agit d’une placette. Au local commercial en angle répond plus loin le café de la Poste, resté bien dans son jus, puis la Maison, ex-île enchantée, encore plus loin vers Colonel Fabien. Des cafés sympas, et de la place pour y mettre une terrasse. Le Best Tofu n’en a cure, il vend du tofu. Depuis la rue du Buisson-Saint-Louis, Civiale s’ouvre de façon plus étroite par le détroit délimité par le bar café Jin et « Les délices de Belleville », dont la grande particularité fut d’avoir, à une époque désormais révolue, installé un turc avec son grill à Kebab au sein même d’un restaurant chinois tout ce qu’il y a de plus traditionnel, délivrant des plats traditionnels à une clientèle traditionnelle. Nous avions donc d’un côté un vieux turc, qui ne faisait rien, et de l’autre des jeunes femmes chinoises courant servir des soupes. Manger des nems dans une odeur de Kebab, ou assaisonner son bo bun avec de la sauce blanche étaient les possibilités ahurissantes ouvertes par la configuration du restaurant. La fusion de la cuisine turque et de la cuisine chinoise, le renversement du communautarisme, la mondialisation sur un coin de table. Malheureusement, cela ne marcha pas. Il n’est pas besoin d’expliquer qu’un kebab qui ne vend pas voit sa viande sécher toute la journée, et encore la journée suivante, ainsi de suite jusqu’à la fin, ou qu’un fou ose se faire faire un sandwich. L’aspect cartonné de la viande couplé avec le pain au goût de semelle renseigne dans ce cas bien vite l’imprudent. Le café Jin du nom de son propriétaire est un lieu sympathique de rencontre pour prolétaires immigrés. Il possède un billard et la bière y est servi avec des cacahuètes. Versant Buisson-Saint-Louis, une terrasse est aménagée entre les camions de livraison qui y stationnent en permanence et la baie vitrée du lieu. Des chaises sont disposées sur le mince trottoir, la paroi du camion fait office de dossier, ou de mur, et lorsque nous descendons la voie, nous devons traverser cette salle de café externalisée. Régulièrement des hommes noirs déchargent de ces camions des palettes de pommes de terre et d’oignons, qu’ils entreposent dans une pièce carrelée, sans fenêtre, ouverte sur la rue par une porte en fer.
Nous ne sommes pas encore entrés dans la rue Civiale que déjà le ton est donné : traverser la rue Civiale est une expérience culinaire : tout pour la gastronomie. Cette rue pue un peu, mais c’est la faute à l’épicerie chinoise qui vend des fruits étranges importés de loin, qui ont probablement eut le temps de mûrir deux ou trois fois durant leur transport. Une des possibilités pour qui vraiment voudrait se « faire » la rue Civiale, serait d’en essayer tous les restaurants, dans l’ordre, les uns après les autres, peut être sur une semaine. Lorsque j’en caressai l’idée, je m’apprêtai à entrer dans le Song Hoat pour en goûter le canard laqué. En sortant j’avais complètement oublié mon projet. C’est dommage pour les Délices de Whenzou et surtout Raviolis Chinois Nord Est qui présente l’étonnante particularité de n’être fréquenté que par des jeunes personnes à la peau blanche. En enquêtant un petit peu, le limier pourrait lever quelques buzz obscurs sur des sites de fooding encore plus sombres, à moins qu’il ne s’agisse d’un entrefilet dans Elle, sous l’indication « Ravioli bobo chic ». Car ce n’est pas la rue Civiale, ni la devanture modeste des lieux qui pourrait avoir attirée cette foule compact, capable d’attendre dehors le temps que l’une des 4 tables du lieu se libèrent. Ou d’obtenir sa commande à emporter. La carte est simple. Raviolis chinois, crevettes, boeufs ou porcs. Par 6. Confectionnés sur place, où dans l’un des multiples appartements raviolis de la rue.
Face à une telle concurrence, le Meisia a dû s’adapter, muter, pour devenir l’hybride complètement étrange entre un restaurant chinois traditionnel et le club de jeux de société pour adolescents. A côté du menu sont désormais empilés des boîtes de jeux à profusion : jeux d’échec Mario, cartes à jouer Magic The Gathering ou colonne de Small World. Dans l’optique du lieu, la consommation de nems est complètement secondaire par rapport aux jeux de société, le tout fonctionnant sous un système d’abonnement permettant l’accès aux jeux et des réductions plus ou moins importantes sur les bols de riz. Quand à Nouille Civiale qu’il ne faut pas oublier, même si une fois arrivé devant la faim a déjà été coupé par les odeurs de raviolis, je ne serai guère étonné qu’il soit lui aussi la devanture chic d’activités plus occulte, comme celle de Intratout FEI Traduction, qui derrière son objectif j’imagine linguistique semble être une salle de jeu. Avec un flipper.
L’offre gastronomique est donc pléthorique, et celle des coiffeurs ne l’est pas moins. Entre Nice Look, Donguy Coiffure, Coiffure Ly Stéphanie et Xin Xin, il est ici possible de se faire couper les cheveux en chinois.

Le ventre, la tête, mais aussi le coeur. Il est ici possible de se rapprocher de Dieu. Rien d’ostensible, pas de prière de rues ici. Tout se fait dans la discrétion de boutiques à l’enseigne sommaire. Ici une Eglise évangélique Chinoise, plus bas dans la rue du Buisson Saint Louis un Prayer revival center, aussi fréquenté par des chrétiens chinois qui chantent et lisent la bible j’imagine. Juste en face, derrière les vitres fumées du rez de chaussée d’un HLM de la ville de Paris, je vis un jour, aussi surpris que Joseph K. découvrant derrière une porte d’immeuble une annexe du tribunal, une synagogue secrète. Aucune indication, aucune marque, ni même aucun leurre. Elle ne comporte aucune des caractéristiques habituelles des synagogues parisiennes, 21ième siècle. Plots anti-voiture bélier, barrières en métal et caméra de surveillance. Une simple façade nue, banal dans sa laideur. Derrière une porte de fer bleu recouverte de tag anti capitalistes et d’affiches du front de gauche, généralement obstrué par des vieux meubles en contreplaqué défoncé – heureusement il existe une autre entrée -, une salle nue, pleine de vieux juifs à kippas. Quelques jeunes aussi.
Si la voirie ne peut susciter ici que des commentaires succincts, elle reste néanmoins riche de ce qu’elle draine comme véhicules de luxe. Que deviennent donc tous ces nems, tous ces raviolis, tous ces Pho ? Des voitures allemandes. La rue Civiale possède sans aucun doute la concentration de véhicules de luxes la plus haute de tout Paris. Plus que n’importe quelle rue d’un arrondissement huppée. Qui oserait garer sa Porsche non dans un box fermé mais dans la rue, si ce n’est un commerçant chinois. Paris n’est pas Londres, et les belles voitures y sont cachées. Sauf ici. La Passat est un minimum, le Touareg une valeur sûre, mais de peu de prestige comparée à cette Audi Q7 mangeant le trottoir, ou cette Porsche Panamera, le modèle familiale quatre portes. Une sorte de Carrera limousine. Garée entre deux poubelles.

Si la rue Civiale était une formation géologique, elle serait un étroit canyon, dont les falaises seraient de pierres de taille. Les immeubles y ont résisté au temps, et y résistent encore. Des façades de quatre ou six fenêtres. Des deux pièces, des trois pièces et des studios autour d’une cage d’escalier sans ascenseur. Des courettes, et derrière les bâtiments cours, le tissu industriel réhabilité en lofts bourgeois. Du côté boulevard par contre, des boutiques pauvres. De celle qui seraient générés dans Sim City par un revenu moyen par habitant peu élevé. Des transferts de cash, des bijouteries low-fi. La structure des appartements font qu’il n’y a pas de familles ici. Peut-être ont ils un enfant, ils attendent, essaient de se serrer, puis finissent par partir puisque c’est ce que tout le monde fait. Pourquoi être les derniers.

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