Drogues ; archiver la rue ; la commune permanente ; et le mauvais prolétariat.
La rue Jean-Moinon est la rue la plus misérable de tout le 10ième arrondissement. Mais sa rénovation avance à grand pas. Tiré entre la rue Sambre et Meuse et la rue Saint Maur, elle présente des bâtiments bas (deux, trois étages) et gris, anciennes cités ouvrières, courettes squattées : réminiscence du Paris des années 80, l’époque où il fallait enjamber un toxicomane pour chercher son courrier (anecdote vintage). La rue Jean Moinon sonne cheap comme une boucle de Taxi Girl, et aussi lépreuse que le late Daniel Darc. Paris, M.E.R.D.E. « À Paris rien n’est pareil, c’est tellement changé que c’est même plus une ville, c’est qu’une grande poubelle »
Taxi Girls – Pari
« La poubelle est pleine depuis si longtemps qu’y a plus d’place pour les déchets à nous, »Ce sont des gens comme Daniel Darc qui ont tué le swag de l’héroïne, merci à eux. Politique de santé publique : le défilé des rocks stars crevés, impressions sur format 4 par 3 de photos d’abcès, de gueules creusées, comme pour les paquets de cigarettes. Désormais ce sont les petits vendeurs de shit qui tiennent la rue. Il n’y aura pas eu d’apocalypse drogue dure, aussi grâce à Bob Marley. La consommation d’héro semble se limiter désormais aux petites villes de province, qui accusent par là leurs habituelles trois décennies d’arriération culturelle. Reste la cocaïne, cette drogue du connard narcissique, qui rend le con encore plus con, certes. Plus personne ne veut s’injecter un drogue lui renvoyant l’image d’une loque, sauf peut être les punks à chiens. Plus nombreux préfèrent tâter celle du pubard brillant. Question de distinction sociale.
Néanmoins la pente de la rue, l’absence de circulation automobile, la quiétude du lieu, avec ses petites boutiques abandonnées, la place Ste Marthe à proximité, laissaient transparaître sous le vernis délabré un “authentique” potentiel, un petit Montmartre à retaper, une rue Montorgueil apache, le prochain village à la mode. Il faut sauver Jean Moinon. Mort à Auschwitz, avec sa femme. La rue, en présence d’Anne Hidalgo, a été rebaptisée Rue Jean-et-Marie-Moinon.
Il fut un temps, lorsque la mairie luttait contre l’habitat insalubre, le bloc entier était rasé puis reconstruit selon les principes du Corbousier : tours lisses, barres sur parcelles ouvertes et théâtre de béton. Ce fut le cas à Belleville côté 19ième arrondissement. Lorsque la ville décida de la rénovation sur le même modèle du Bas Belleville côté 20ième, la rue Ramponneau s’organisa en association, la Bellevilloise. Association de riverains, comités d’artistes. Le quartier n’oublia pas que la dernière barricade de la commune mourut ici, à l’angle de l’impasse Tourtille et de la Rue Ramponneau. ” « La barricade de la rue Saint-Maur vient de mourir, celle de la rue Fontaine-au-Roi s’entête, crachant la mitraille à la face sanglante de Versailles. On sent la bande furieuse des loups qui s’approchent, il n’y a plus à la Commune qu’une parcelle de Paris, de la rue du Faubourg-du-Temple au boulevard de Belleville.” écrit Louise Michel. Et c’est par ces phrases que débute l’ouvrage de Anne Clerval, Paris sans le Peuple.
Une mentalité d’assiégé. Une copropropriété rue St Maur : trois immeubles dans une vaste cour, appartenant tous à un même propriétaire, qui paraît-il habite Versailles. Les locataires ne masquent par leurs rages d’avoir à cracher leurs tributs au « versaillais ». Dans l’est parisien, quelques poches de rouges résistent encore à l’envahisseur “bobo” : les forces versaillaises lancées sur les quartiers populaires. L’argent versaillais chassant le peuple (allégorie). Une exposition – brocante bio rue Dénoyez : banderole “Interdit aux bobos”.
La situation est délicate et l’association de riverains s’agite dans un double-bind. Améliorer les conditions de vie des pauvres, au risque d’y attirer les riches, ou maintenir l’insalubrité et leur permettre de rester, aussi pauvres qu’ils l’ont toujours été. Si la ville le rénove, ses propriétaires le vendront à la découpe et des populations plus riches y emménageront, chassant les pauvres. La mort ou l’exil. Seule solution ; la laideur. Voir Malakoff. Rue Jean-Moinon. Les squats sont rasés, les dealers chassés, des commerces s’installent, c’est mignon et le prix au mètre double en l’espace de 2 ans.
“Plus le quartier se modernise, plus le mètre carré devient cher.”
C’était l’un des arguments contre le projet de la ZAC Ramponneau. Construire des logements plus grands, plus lumineux, plus confortables, c’est mathématiquement en diminuer le nombre à volume constant. Donc chasser des pauvres. Qui savaient si bien auparavant s’entasser dans des taudis dont même les plus bohèmes des bourgeois ne voulaient pas. Ou alors il faut construire des barres suffisamment laides et mal conçus pour qu’aucune possibilité de réhabilitation, de gentrification ne soit possible. Voir le visage des communes communistes de la petite couronne. Fixant leurs électeurs dans des logements sociaux hideux, qui ne seront donc jamais la proie des gentrifieurs.
“Pour les classes populaires, le plus souvent, cela signifie un logement plus cher à Paris, ou beaucoup plus lointain, des temps des transports qui augmentent, la perte de la proximité du centre, donc une dégradation des conditions de vie qui s’ajoute à leur paupérisation par ailleurs.”
Constatation très juste, mais tout aussi valable pour les classes moyennes et supérieurs. La compétition est féroce pour échapper à la banlieue. La banlieue, solution des années 70, problèmes des années 2000. Transports en commun exsangues, prix du baril de pétrole, autoroutes saturées, voitures découragées. La banlieue, personne n’en veut. Comment faire pour dissuader les bourgeois ? Trafic de drogues ? Maintien d’une population immigré importante ? L’immigré, dernier rempart contre le bobo. Sur la carte : les poches de résistances, du Paris populaire, sont légendés “forte proportion actuelle de population étrangère”.
Déambulation virtuelle dans la rue Jean Moinon. La Google Car y est passé en mai 2012 : quelques façades encore lépreuses, jeunes hommes statiques doudoune noir, veste de survêtement noir, sweat shirt noir, peaux sombres. Vitrines fermées de panneaux de bois. Rue étroite mais bâtiment bas : si la rue Ste Marthe, sa parallèle, peut prendre des airs napolitains les soirs de mai, rue Jean Moinon c’est toujours le même Maubeuge. Au 14, saut dans le temps, date de la prise de vue “mai 2008″. Les façades se recouvrent de leur gris lèpre originel, du linge apparait aux fenêtres d’immeubles pas encore vidés; un magasin de psyche-afro-funk, jouxtant un local à la façade murée de plâtre, fenêtres obstruées par des bâches plastiques translucides sales, en face une teinturerie surgit des temps. Un pas en avant et nous voici à nouveau en mai 2012, au même endroit un trou, des étais contre la façade de l’immeuble adjacent, et l’horizon s’ouvre largement sur l’avenue Claude-Vellefaux et l’hôpital St Louis. La Google Car se ballade dans le temps et dans l’espace, la plus formidable machine d’archivage de notre civilisation.
One Step Beyond
Habillés de Lacoste, Nike et Adidas, le prolétariat regarde passer le marxiste endimanché, des concepts plein la gueule. Les concepts transforment la représentation, laissant le monde intact. Les philosophes en fabriquent, puis les tendent à leurs étudiants. Qui écrivent des slogans sur les murs. Sous le regard du prolétariat, qui ne se pense même pas sous ce concept. Respect Existence or Expect Resistance (lu au croisement Rue Jacques Louvel Tessier / Avenue Parmentier). Lorsque la puissance du calembour rejoint la pertinence du slogan politique, je m’incline.
“La concentration spatiale des classes populaires a au contraire été historiquement un support d’émancipation par la révolte et la révolution, comme les quartiers noirs états-uniens ont été la base du mouvement pour les droits civiques : à charge d’une gauche de gauche de prendre au sérieux les ferments actuels de révolte dans ces quartiers au lieu de vouloir les supprimer.”
Toute tentative de réhabilitation de l’habitat est une activité anti-révolutionnaire. L’amélioration du cadre de vie comme l’enrichissement sont des freins à la prise de conscience de classe. C’est pourquoi il faut des ghettos disent-ils.
Le marxiste révolutionnaire regarde désespérément son prolétaire : « mais révolte toi mon vieux ! ». Il doute. « Marx annonçait la révolution et c’est le parti qui est venu ». Révolution, apocalypse : les discours sotériologiques se fracassent sur la consistance du temps, tout plein de langueur. Et aux annonces de la bonne nouvelle succèdent les mauvaises excuses pour son retard. Alors il y a donc ces satanés versaillais, qui rejouent la commune, plus insidieusement. Bourgeoisie contre prolétariat. Mais parmi ce prolétariat, il faut bien admettre que certains semblent peu combattifs. Voir des alliés objectifs du Capital, de Nike et de Coca Cola. Lumpen prolétariat : il y a le bon et le mauvais prolétaire. Complices objectifs de la répression bourgeoise, fascistes rampants, voyous à la solde de l’argent : ils sont incurables. D’autant plus que chaque jour les idées de droite progressent nous dit Olivier Besancenot. Ce qui aurait pu s’entendre comme un début d’autocritique quand à ses capacités réthoriques ou à la pertinence de son discours mais non. Reste le bon prolétariat. Qui va lui permettre de se penser conceptuellement comme prolétariat en lutte contre le capital ? Une avant garde doit émerger de celui-ci pour le guider. Mais pas n’importe où. D’abord identifier les mauvais bergers, qui parmi cette avant garde aura tôt fait de le noyer dans une mobilisation permanente. Sus aux trotskistes, traîtres de l’avant garde. Le véritable ennemi de l’avant garde n’est pas la bourgeoisie, à la défaite dors et déjà programmée, et qui chutera inévitablement sous la logique du matérialisme historique, mais bien ce qui entrave véritablement la prise de conscience révolutionnaire, à savoir le trotskisme, gangrène du parti, sédition de la foi. Cette lutte implacable ne devra être reporté sous aucun prétexte : et tous ceux qui, traîtres parmi même l’avant garde anti trotskyste s’aviseront de l’entraver constitue par la même la menace la plus immédiate, l’ennemi le plus proche. Au final, il ne serait pas étonnant que le sort de la civilisation ne tienne qu’à la volonté, et surtout à la lucidité d’un seul homme. Et cet homme nous l’avons tous rencontré un jour, dans un bar, lors d’un apéro de voisins, déblatérant sur le complexe militaro-industriel, quelque part dans l’est parisien.
Les propos en italiques sont de Anne Clerval, dans les Inrocks ou l’Humanité, auteur de Paris sans le peuple. La gentrification de la capitale, Paris, La Découverte, septembre 2013.

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