mardi 22 janvier 2019

Boulevard de la Villette ::: Belleville (1)

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L'immeuble où habita Raoul Ruiz ; Combat d'amour en songe ; le Maïcho ; Putes ; Café Chér(i)e ; immobilier

Quelque part dans l’un de ces immeubles habita Raoul Ruiz : « A Belleville, sur le boulevard, côté 10ième », saint patron du quartier. Immense cinéaste, Rohmer de gauche, Godard pertinent, Straub philosémite. Capable d’adapter des livres de Klossowski comme de monter  Lettre d’un cinéaste à partir de rushs de films de vacances. Nous l’imaginons vivre dans un dédale de pièces aussi tortueux que la mécanique combinatoire de son Combat d’amour en songe. Portes remplacées par des tentures pourpres, et pour les murs des rayonnages de bibliothèques. Une équipe de télévision est envoyée sur place pour interroger l’oracle. Avant longtemps ils ne le trouvent. Il était pourtant assis là depuis longtemps, sur une petite chaise, petit vieux anonyme parmi les vieux, sa moustache d’immigré, déambulant dans l’anonymat du quartier. Il raconte : ” Les yeux sont la prolongation du cerveau. Maintenant ça me paraît évident, mais j’ai été surpris la première fois que j’ai entendu un neurologue me le dire, tout tranquillement. Il ne s’agit pas d’un organe séparé comme l’ouïe ou le toucher. C’est une prolongation du cerveau. Le cerveau émerge vers le monde extérieur et regarde vers l’extérieur. La mort c’est le squelette. Une partie visible du squelette c’est les dents. Quelqu’un sourit et vous regarde, et c’est le point d’union entre la mort et l’âme.” Peut être est-ce lui aussi qui raconte : chaque génération doit redécouvrir le mystère de la vie, et en cela les générations antérieures ne pourront l’aider. Ils ont écrit des récits certes, qui sont les cartographies de leurs tentatives, mais depuis les repères ont disparu, des rues ont changé de noms, d’autres ont été englouties, si bien qu’il est impossible de suivre le même chemin qu’eux. Et cette carte au trésor n’est bien sûr qu’une métaphore : cette rue qui n’existe plus, est en réalité un mot. Ils ont changé de sens, et désignent aujourd’hui des lieux tout à fait différents qu’autrefois, et s’adressaient à des gens qui en connaissaient le sens. Tout est à recommencer.

Une façade ancienne, son trottoir gris, la piste cyclable, une rangée de voiture, la route, des cages à buissons sales dont les mailles sont comme les épuisettes à merde de la ville, captant les bouteilles vides, les papiers sales. Une rangée d’arbres, le terre-plein central, puis presque symétriquement de l’autre côté une rangée d’arbres, les cages à buissons sales, une rangée de voitures, la route… jusqu’au versant 19ième, immeubles modernes aux petits carreaux défraîchis. Diverses factions luttent pour l’occupation du terre plein central du boulevard. Les bancs sont occupés à l’année par des Asiatiques, environ huit par bancs, plus ceux qui debout naviguent entre eux. Ils discutent, parlent fort puisqu’ils se font dos pour la plupart. Les vendeurs africains de maïs chaud sont eux regroupés autour des bouches du métro, marmonnant leur psalmodie « Maïcho, maïcho, maïcho ». Et tous se retrouvent autour de l’unique pissotière, objet en aluminium SF, où se tient une file d’Arabes et de Chinois attendant de pouvoir l’utiliser, ceci jusqu’à tard le soir. Ensuite c’est le domaine des prostituées, elles sont laides et se tiennent sous les arbres, âgées d’une quarantaine d’années en moyenne, chaque petit groupe cumulant plusieurs siècles d’attente du client, perdu sale et trop pauvre pour espérer mieux qu’une passe avec une vieille femme dégoûtée, et ces plusieurs siècles ont duré chacun des millénaires. Assis dans le renfoncement des cages à buissons sales les polonais rougeauds ivres. Aucune tension n’est à déplorer entre ces différentes activités, groupes. Parler, pisser, tapiner, boire : ce sont des cellules autonomes et fermées, qui ne se gênent nullement, formant peut-être l’embryon d’une société libérale post-politique, notre futur. Certains jours il y a le marché, une double rangée de stands se dispose alors d’un côté ou l’autre de l’allée, rendant toute circulation si lente qu’il devient possible, et nécessaire pour s’occuper, de faire ses achats tout en marchant. Lorsqu’au soir celui-ci déserte, les glaneurs fondent comme des corbeaux, Agnès Varda a filmé ça. Filmé une vieille femme ramassant un chou-fleur posé sur un cageot, dans mon souvenir. Le lendemain, la rue est sale, puis elle est nettoyée. C’est alors à nouveau le jour du marché.
Un concurrent sévère, le marché aux voleurs. Des roms, les cabas plein de vêtements dérobés dans les boîtes de collecte Emmaüs, les disposent sur de grandes bâches ou à même le sol. Tout à un euro. Lorsque le soir vient, ou la police, la marchandise est abandonnée sur place. Vieilles paires de baskets, foulards élimés, chargeurs de portables, sont rendus à leur condition de détritus, ramassés par les éboueurs, jetés dans les poubelles, d’où ils seront à nouveau sauvés pour une nouvelle chance sur le marché.
Le boulevard de Belleville est la rue la moins chère du Monopoly édition française et c’est justifié. Son pendant, le Boulevard de la Villette, est déjà mieux côté, puisqu’il s’agit d’une case violette, la première après le tournant, après la case prison. Le boulevard de Belleville forme un petit duo avec la rue Lecourbe, qui est désormais nettement plus chic. Ensuite nous avons la rue de Vaugirard, pour 1000 francs. Désormais c’est plutôt 10000 euros du mètre. Des thèses sociologiques ont été consacré à la perception fantasmatique de l’espace urbain dans le Monopoly et à son évolution à travers le temps. Elles sont intéressantes car topographiques.
A leur jonction, une fête foraine installée à l’année. Modeste, elle se compose d’une baraque à churros, et d’un manège aux couleurs acides, qui diffuse en permanence Chante France Eternelle et ses arpèges cabreliens, suppliques balavoinesques, couvrant le bruit du roulement des véhicules, des bip blips de la fusée, les cadences star wars John Williams du vaisseau Yoda. Balavoine, Paris gris, bitume sale, voitures moches, années 80. Les enfants tournent tournent comme les roues du bus Bob l’éponge d’un côté, Scoubidou de l’autre, couleurs jaune bleu vert. Il y a Bob, une éponge, l’étoile de mer et une sorte de hamster. Au dos, la figure de Scoubidou, dont les dessins animés effraient les plus jeunes : fantômes, squelettes et maisons hantées. Je regarde tourner le vaisseau mi Spiderman mi Batman, le cabriolet Oui-Oui, la jeep Moglwi, l’hélicoptère Toy Story, le vaisseau Yoda, les motos Superman, ainsi que la boule indéterminée, simplement acide. Et Daniel chante : « Je vais tout casser /Si vous touchez / Au fruit de mes entrailles », ça sonne comme un film de Pialat, envie de foutre une baffe à Sandrine Bonnaire, de jouer dans un clip de Taxi Girl, le type en face de moi ressemble à Michel Blanc, version cambodgienne.
La pression immobilière sur les ménages à Paris exercent une force centrifuge. L’étudiant dans un studio du 5ème, le jeune couple dans un 2 pièces du 11ème, puis c’est l’emballement, la chute infernale, un enfant et c’est le 19ème, et dés qu’il aura 4 ans, Montreuil ou les Lilas. A moins qu’une éducation catholique susurre à l’oreille un exil vers Versailles ou Rambouillet. Le goût pour l’extérieur, les barbecues sont un aller simple vers les profondeurs des lignes de RER, il y a encore des maisons abordables vers Sainte-Geneviève-des-Bois. Mais pour l’instant nous sommes là, et nous marchons. Le petit Marcel avait grandi sur les Champs-Elysées, où il espérait croiser sa petite Gilberte, les miens grandiront sur ce boulevard dégueulasse, le boulevard de la Villette, dont je sens chaque trottoir souillé par les sang des abattoirs désormais rasés, lumières rouges sur le bitume mouillée. J’entends Nicolas Ker chanter, lui aussi, des stances sur la viande de cheval qui gicle sur les murs, quelque part dans les années 2000 au Café Chérie, tâche rouge dans la nuit, bougie vacillante sous la lune et les hurlements des voitures customisées, viens près de moi plus près de moi ma chérie. Ha ha ! Tout ceci n’est pas sérieux et nous ramène loin dans le passé, j’arrive et pose les pieds pour la première fois métro Belleville, et je ne sais pas si ce concert joue dans un bar rue de Belleville ou boulevard de Belleville, alors je remonte la rue, longtemps, puis je reviens, prends le boulevard, jusqu’à Menilmontant, puis je reviens, avant de me décider à emprunter ce boulevard de la Villette, où je décidai, quelques années plus tard, et par le plus grand des hasards – ma décision n’ayant été que l’entérinement du fait accompli – de m’installer, et d’y apprendre à faire marcher mes enfants. Puis le vélo, même du ski, lorsque nous avons eu la neige et où je les ai trainés sur leurs patinettes en plastique achetées dans une station des Vosges l’hiver dernier.
Il faisait tellement sombre ce soir là que je n’avais osé l’emprunter. Des rues vides d’hommes, rien à espérer de ce tas d’obscurité, surement pas une fête, et pourtant, il y avait bien ce petit bâtiment bas de deux étages, ses lumières rouges, et Nicolas Ker période catogan avec Axl sur sa RMX, escaladant les tables pour en faire une scène, à moins qu’il ne s’agisse d’un autre concert avec basse et guitare. Tous se confondent, comme toutes les conversations tenues dans ce café, et dont l’historique s’est effondré en une masse indistincte et dénuée de temporalité. Conclusions démontrant leurs prémisses, chutes dont on attend la blague, tragédies montées à l’envers, drames sans ordres, ni tenants ou aboutissants. Romans avortés dont les personnages changent de convictions, de visages et de passés au fur et à mesure d’un temps qui n’est plus linéaire. Nous ne savons plus qui répond à quoi, les répliques sont mélangées, cette pièce n’a aucun sens, ses feuillets sont dispersés au sol, chronologie abolie, si bien que nous savons plus où nous en sommes, ni quand, perdu quelque part dans le futur, tandis que nous entendons le bourdon synthétique de Lost In the Future. Ici ou dans un rade de Clignancourt, à la guitare folk rue Cavé, sur les enceintes merdiques d’un PC avenue de Suffren ; ça sonne comme la sonate de Vinteuil en plus cheap, quintette décimé tout juste capable de faire le doom doom doom doom ad lib. Il est peut-être temps de se barrer d’ici.
Le Chéri(e) subit la concurrence féroce du Week-End, situé juste à côté. Le patron du Week-End en est conscient, et afin de ne pas trop faire souffrir son concurrent, il a décidé de tout faire payer deux euros plus cher. C’est fairplay de sa part, mais vide sa terrasse. Les jours de soleil, c’est toujours celle du Chéri(e) qui se remplit en premier, s’épandant sur l’immense trottoir de la rive est du boulevard, tandis que la sienne est une sorte de strapontin pour les retardataires, le lot de consolation, la soucoupe qui récolte le trop plein du vase. Il faut dire que son rade est vraiment pourri. Mais il a la française de jeux.  Ils ont alors tout loisir de regarder les jeunes étudiantes d’en face en buvant leurs demis deux fois plus cher. Ce n’est pas la seule des distinctions entre les deux établissements. L’un est majoritairement fréquenté par des jeunes blancs, l’autre par les immigrés (le week end). C’est du moins une lecture un peu hâtive. Nous pourrions tout aussi bien voir les jeunes d’un côté, les vieux de l’autre. Les étudiants et les travailleurs. Ceux venus chercher une femme, ceux venus jouer au PMU. Les deux mondes, en dehors du cas où la surpopulation au chérie entraine un débordement vers le Week End, sont néanmoins étanches. Et lorsque nous sommes assis au milieu des jeunes blancs branchés du café Chéri(e), attirés par le crade chic du lieu, se dégage l’impression de tenir un Fort Alamo au milieu d’un continent africano-asiatique. Je n’aime pas être renvoyé à mes déterminations.
Que tu sois pompier, déguisé en indien. Que tu portes des santiags ou que tu préfères les chaussures de randonnées. Que tu aimes à porter des larges sombreros alors que tu es autrichien, ou simplement porter une casquette fluo alors que ton métier est “banquier”. Coiffe aztèque ou robe de bure : nulle ne t’en feras la remarque. Il y a ici la réalité d’un multiculturalisme brutal, un libéralisme confinant à l’indifférence. Si tu as quitté ton village pour ne pas être reconnu lorsque tu te promenais avec ton pack de bières. Ou avec un livre. Si tu ne voulais pas qu’ils te voient lire un livre, n’importe quoi, si tu ne voulais pas que chacun de tes faits et gestes puisse t’être rapporté via le commentaire qu’en fit le directeur au boucher, alors tu es venu à Paris. Tout comme un Egyptien fuyant la révolution, un Congolais le chaos, un Chinois la misère. Ultime vortex de la ville gloutonne, pleine de recoins secrets, de caches, de lieux solitaires au creux de la foule, superposé à l’excitation des possibles. Où l’autre se présentant face à toi vient de tellement loin, est tellement différent, qu’aucune idée de rivalité, de jugement et de représentation ne peut avoir de prise sur ton comportement. Alors tu t’en fous et tu te laisses aller. Il ne parle même pas ta langue, quand bien même tu pourrais lire dans ses pensées, tu n’y comprendrais rien. La ville est le refuge des télépathes susceptibles. Tu parles tout seul. Nulle miroir renvoyant une image de soi, nulle jugement, l’indifférence est totale.
Les visages sont indéchiffrables, venus des contrées les plus pauvres d’Asie, du Maghreb, de l’Amérique du Sud, des profondeurs de l’Europe orientale. Ces visages dont nous ne sommes pas capables de distinguer les nuances les finesses, et donc finalement les expressions, aussi hermétiques que les langages articulées par leurs bouches. Ils ne nous renvoient rien, aucun jugement. Certains marchent pieds nus dans la rue, la plupart empruntent des démarches exubérantes, séquence complexe de dérobements de hanche, translations d’épaule, inclinaisons de tête, balancements des bras.
Cette petite dame vieille et blanche est un témoin de la population du quartier il y a 30 ou 40 ans : un vestige, une ruine mourante. 4 ou 5 vagues d’immigration lui sont passées dessus, provoquant chez elle une sorte d’indifférence. Ce n’est pas tant qu’elle trouve que son quartier ait changé : il est mort plusieurs fois. Le monde d’hier n’existe plus. Et celui là même était étranger. Ils sont partis les autres, ils sont morts, elle n’y reconnaît plus rien. De ce qui faisait son monde lorsqu’elle était encore jeune, il ne reste rien. Là-bas un Africain embrouille un Chinois pour une affaire de sac qu’il voudrait lui emprunter, juste pour le plaisir, jusqu’à ce qu’excédé par le mutisme de ce dernier il s’exclame avec l’accent de Michel Leeb « il est con ce Chinois il sait même pas parler français ».
Bérénice est grande blonde et mince, et bien que je ne sois plus vraiment sûr que son prénom soit Bérénice, c’était un prénom un peu de droite un peu bandant, je me souviens qu’elle est versaillaise et qu’elle me demande si dans le quartier il y a « des commerces de bouche », et cela m’émeut de voir à quel point elle est complètement larguée, elle qui de son propre aveu n’a jamais mis les pieds au-delà du canal St Martin. Alors des commerces de bouche, oui je ne ne l’ai pas précisé dans l’annonce « 3 pièces Belleville. Parquets moulures cheminées ascenseur gardienne putes en bas de l’immeuble », des vieilles femmes chinoises, aux visages complètement improbables compte tenu de la profession. Ce malheur étant capable de frapper tout le monde, même les plus laides, à moins qu’ils ne s’agissent d’offrir des déversoirs à des sexualités très alternatives. Venues du fin fond de la campagne chinoise jusqu’au trottoir de Paris, personne ne sait que faire d’elles, étranglées de dettes, perdues et sacrifiées. 
Comme un vol d’oiseaux migrateurs elles se sont posées sur le boulevard. Sur le pas des immeubles, aux coins des rues, perchées sur leurs bottes en cuir, cuisses maigres plantées dans leurs doudounes synthétiques. Rouge, bleu ou violet, parures multicolores, oiseaux exotiques. Nous marchions sur le boulevard et nous voyions ces groupes de femmes chinoises, piétiner le long du Paris Store, où se tenant à l’angle de la rue du Buisson-Saint-Louis. Dans le flux des passants affairés, leur visibilité procède de leur immobilité. Elles se laissent dévisager.
Je marche à travers elles en évitant leurs regards d’autant plus pressant que l’heure est tardive, que les comptes seront bientôt tenus. Alors leurs sourires se figent en peur et empressement, rendant leurs avances insupportablement pathétiques. Si persister à vivre en ville, c’est conserver l’ouverture des possibles, alors l’idée de se faire sucer par une inconnue pour 20 euros doit en faire partie.
Peu importe alors qu’elle fut laide, sa laideur se dissolvait dans l’exotisme de ses traits. Telle une oeuvre d’art trop étrangère, d’un art trop brut ou primitif, leur agencement demanderait à être apprivoisé, comme s’apprivoisent les canons étranges de la beauté de certaines statues africaines, avec leur longs seins, leurs jambes ébènes et leurs yeux tristes, à moins qu’il ne s’agisse plutôt de statues mayas censées inspirer une frayeur sacrée. Ce que je pouvais en dire était que leurs traits étaient vieux, peut être affaissées, matière organique déformée par le temps, comme des meubles bouffis d’humidité, de poussière et de vernis dont les portes à s’ouvrir et se fermer font travailler leurs gonds, déforment ses panneaux. Elles ont des visages d’une antiquité lointaine.
Des hommes s’approchent d’elles : ce sont toujours les plus les laids, ce sont des voyageurs qui viennent de lointains pays. Des routards exilés. Ils sont fatigués et sales d’avoir beaucoup marché. Leurs faces sont métèques, grises, des traits d’ouvriers, de mineurs : ils portent de lourdes chaussures usées, de randonnée : pas du soulier bourgeois, mais de la grôle longue distance. Un sac sur le dos, un lourd et laid manteau, ils s’expriment avec brutalité, leur ton vif trahissant une excitation qui a dépassé les contingences de la faim, de la peur du lendemain, du manque d’argent, de la puanteur qu’ils emmènent partout avec eux.
En bon bourgeois j’étais heureux de laisser ces possibilités d’une décharge rapide derrière moi, de les laisser à ces hommes là, mais je tiens tantôt explicitement, tantôt avec dégoût à les conserver. Parce que le bon bourgeois aime à penser que les affres de ses tourments sexuels, de sa frustration, pourrait être soldées 20 euros, mais il aime aussi laisser ça aux pauvres. La prostitution est quelque chose qui le révulserait pour sa fille, mais il serait tout à fait prêt à défendre le point de vue que finalement, en bon libéral, la femme dispose librement de son corps, quitte à le louer, et que peut être certaines femmes le font par plaisir, ou simplement par goût ou talent, et qu’il faut savoir entendre ça, l’accepter. Et voilà ce qu’on peut entendre sur France Culture parfois, il y a des féministes pour dire ça, on trouve aussi des vieux professeurs, des bons bourgeois. Il y a des femmes un peu salopes, c’est leur talent. Une sorte de vocation authentique à éponger les couilles de tous les hommes de ce monde, jour après jour tels des Danaïdes condamnées à vider un tonneau sans fond : égout séminal dans le langage des urbanistes hygiénistes du 19ième siècle. Elles étaient devenus ce qu’elles étaient disent-ils : des putes. Combien il est rassurant de postuler la responsabilité personnelle dans ces cas là, une fiction inventée pour soulager son impuissance politique. Arguments pro et contra se déploient armées de gourdin, chacun cherchant dans le discours de l’autre les symptômes d’une déchéance morale incurable, et rapidement se forme une mêlée un peu sonore, capable de capter l’attention des passants, ça forme un abcès de fixation, de chaque côté les arguments deviennent proprement démoniaques puis ça fistulise et le pus se répand sur la chaussée, ça schlingue et ça disperse la foule, chacun reprend sa route.

Côté 10ième, le bâti a été préservé. Parfois delà du raisonnable. Au dessus du Mileno un appartement de 80 mètres carrés dans un immeuble lépreux, vendu pour le prix d’un 50 situé quelques rues plus bas. Depuis le salon, une vue sur le Chéri(e), sur la magnifique tour Atlas qui fait proue entre les rues de l’Atlas et de Rebeval. Les voitures qui glissent sous la pluie, des chinois qui fument abrités des portes cochères, des putes partout. C’est calme, c’est paisible. C’est un boulevard mais rien à voir avec Magenta ou Courcelles ou même Rochechouart. La circulation y est cassée, déviée dés la place du Colonel Fabien vers les avenues Claude Vellefaux et Parmentier. Ici on roule au pas. On prend le temps de marchander la passe. De l’autre côté, depuis la cuisine ou la chambre, le bâtiment B. Comment peut il encore tenir debout ? Une fenêtre claque, les linteaux prennent des courbes dangereuses, tout le bâtiment semble flotter sur une vague instable. En bas le Mileno, dont je me rappelle avoir espéré à son installation qu’il s’agisse d’une pizzeria, ça sonnait italien. Nous manquons de pizza dans le quartier. En fait un gourbi dégueulasse dont il est légitime de penser que la partie restauration n’est que la face émergée d’activités plus troubles – cultes, confection, atelier de fabrication de portes manteaux, que sais-je. Leurs vitres sont obstruées de lourds rideaux, il y a un pigeon débile qui s’est coincé derrière la vitrine renfermant le menu. Il doit être mort à l’heure qu’il est. Une notable exception : la résidence Champagne. Quelque chose de sauvage, quelque chose de brutal. Un paquebot de 10 étages interrompant le bel alignement de façades 1900, dont on sent confusément que personne n’a demandé l’autorisation pour le planter là. Champagne : parce que c’est une résidence de « standing », de grande classe. Balcons à tous les étages, gaz à tous les étages, eau à tous les étages, et les étages empilés les uns sur les autres. Le coeur de métier. Vu depuis la Résidence Champagne, Paris n’est plus qu’un océan de pouilleux sur lequel nous flottons immobiles, et nous admirons au couchant, depuis nos cabines première classe, la tour Eiffel rougir à l’horizon, pas plus grosse qu’une bite de rat.

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