Je rêvais que Mme de Guermantes m'y faisait venir, éprise pour moi d'un soudain caprice ; tout le jour elle y pêchait la truite avec moi. Et le soir me tenant par la main, en passant devant les petits jardins de ses vassaux, elle me montrait le long des murs bas, les fleurs qui y appuient leurs quenouilles violettes et rouges et m'apprenait leurs noms.
Du côté de Chez Swann, p218
Du côté de Chez Swann, p218
Ainsi chacun de mes étés eut le visage, la forme d'un être et la forme d'un pays, plutôt la forme d'un même rêve qui était le désir d'un être et d'un pays que je mêlais vite ; des quenouilles de fleurs rouges et bleues dépassant d'un mur ensoleillé, avec des feuilles luisantes d'humidité, étaient la signature à quoi étaient reconnaissables tous mes désirs de nature, une année. La suivante ce fut un triste lac le matin, sous la brume.
Contre Sainte-Beuve, Journées, p75.
Contre Sainte-Beuve, Journées, p75.
Fleurs et délices sexuels se mêlent chez Proust, le lilas pénétrant par la fenêtre se mêlant à l'odeur de foutre de ses activités solitaires dans le petit cabinet d'Iris - et cela sentait comme une branche cassée, dans ce rêve-ci il est question de quenouilles violettes et rouges, de fleurs ou de chair, dont la Duchesse de Guermantes lui fait l'initiation. Et dans les deux cas il s'agit d'un rêve : "Je rêvais que..."... "la forme d'un rêve qui était le désir d'un être et d'un pays que je mêlais vite.", et ce rêve ne pourrait-il pas prendre la forme du conte du Graal, et le jeune Marcel se lisant en Perceval ? Choix heureux pour ce rôle de Luchini dans le film de Rohmer : héros mince et lunaire, comme un enfant. Ou le petit juif rêvant d'être fort comme le plus grave des chrétiens: virile et dur, le meilleur des chevaliers. Cet enfant pourrait être Marcel, à la conquête de Guermantes.
Il s'agit d'un conte nous précise Chrétien de Troyes : il s'agit d'un conte pour enfants. Il n'y a pas beaucoup de sérieux là-dedans. Une telle innocence, ce n'est pas tout à fait sérieux. L'épisode de la femme sous la tente, de Perceval lui arrachant un baiser et l'année, puis dévorant deux pâtés, ce n'est pas très sérieux : Perceval est encore un enfant. Tout ce qui suivra relèvera du domaine du fantastique : en réalité c'est un rêve. La drôlerie est dans tous les épisodes. La jeune fille belle et gracieuse de la cour du roi Arthur nous l'annonce :
Jeune homme, si tu acomplis tout le temps de ta vie, je pense et crois au plus profond de moi-même que dans le monde entier il n'y aura pas, et il n'existera pas, et on ne connaîtra pas de chevalier meilleur que toi. Voilà ce que je pense, ce que je présume et ce que je crois.
Et elle rit, elle n'avait pas rit depuis six ans. Par là nous apprenons que ce qui va suivre ne devra pas être pris trop au sérieux, et que Chrétien s'il rêve il moque aussi la rigidité virile des grands récits chevaleresques. C'est à dire que celui-même qui invente la littérature chevaleresque s'en moque déjà, qu'il la parodie, disons qu'il la détourne, qu'il la sublime, qu'il y intégre déjà l'idée de fantasme, de l'effet que produisent ces récits sur un jeune enfant. Il est drôle en effet de voir Marcel, de voir le jeune Fabrice Luchini, en meilleur des chevaliers. Chrétien a déjà entendu beaucoup d'histoires de chevaliers. Il moque déjà leurs répétitions, leur goût pour la violence qui passe par les descriptions de combat : les siens sont secs et réalistes, il ne s'attarde pas sur la violence. Préfère la montrer sèche et crue : il est rapide de tuer un homme.
Du mieux qu'il peut, il vise à l'oeil et lance son javelot. Sans que l'autre n'y prenne garde ni qu'il voie ni entende rien, il le frappe par l'oeil au cerveau si bien que de l'autre côté par la nuque giclent le sang et la cervelle. De douleur, le coeur lui manque, il tombe à la renverse et gît de tout son long.
Le chevalier Vermeil qui un instant encore auparavant était orgueilleux et arrogant, le voilà mort, cadavre que Perceval vient dépouiller. Et Chrétien de dire : regardez donc chevaliers arrogants, un enfant peut venir vous tuez d'un coup dans l'oeil. La description sèche rappelle celle de l'Illiade. Une autre fois Chrétien renoncera tout simplement à décrire le combat : "La bataille fut acharnée et rude." Il n'a pas envie d'en dire davantage. "Je n'ai pas envie de prolonger la description, car ce serait peine perdue, me semble-t-il." Il les défait tous, Perceval. Lui qui était encore dans la forêt sombre auprès de sa mère, il est en passe de remporter la Duchesse de Guermantes après avoir levé le siège de son château.
Le rêve chevaleresque se trouve au noyau le plus profond de la recherche, il constitue l'un des tous premiers épisodes de Combray. Il s'endort un livre à la main, il lui semble devenir ce dont parlais l'ouvrage, "une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles Quint. " Et cette croyance agissait sur lui comme par métempsycose, pensées d'une existence antérieure. Il était Perceval. Ou une église. Ou Geneviève de Brabant. Lorsque nous débutons la recherche, il nous semble pénétrer dans un brouillard, il est très difficile de comprendre véritablement ce dont parle la première page, et qui est justement ça, le brouillard qui tombe sur les yeux, les sens, la raison du narrateur, s'endormant s'imaginant être Perceval, ou un quatuor.... Ce terme de métempsycose, il ouvre la recherche, il est si étonnant de le trouver là : il marque la croyance en la transmigration des âmes. Et par quel magie ? Simplement celle de la littérature. Et le narrateur est devenu quatuor, comme nous sommes devenus le narrateur.
Puis il y a la nuit, qui est l'attente du jour pour le malade, mais aussi la sexualité, "comme Eve naquit d'une côte d'Adam...", et au sein même de la nuit, mais eveillé cette fois, il pense au jour, et la narration de Combray commence véritablement, "je passais la plus grande partie de la nuit à me rappeler notre vie d'autrefois."
Le premier épisode relatée est celui de la lanterne magique. Elle projète sur les murs les aventures de Geneviève de Brabant : la lumière, la projection sur les murs, le jeune Marcel est au cinéma, il regarde quelque chose qui est de la facture du Perceval de Rohmer. Etrange et factice, de la couleur d'un rêve.
"Ce n'était qu'un pan de château et il avait devant lui une lande où rêvait Geneviève qui portait une ceinture bleue." (p52)
Faites-en ce que vous voulez, mais voici ce que dit Sagremor au roi chez Chrétien de Troyes.
" - Sire, fit-il, là-bas, un chevalier dort, sur la lande."
Geneviève de Brabant tombe enceinte de son mari, parti à la guerre. L'intendant, Golo, tente de la séduire, elle refuse, il la dénonce à son mari comme infidèle, le mari la condamne à mort. Golo livre Geneviève à la foule, qui l'épargne, et la cache dans une forêt sombre, elle et son fils. Ce sont toujours les mêmes lieux, les mêmes topiques, la mère et son fils dans la forêt sombre. Un jour le mari revenu de la guerre part en chasse dans la forêt, il découvre la mère et son fils, comprend tout, tue Golo, et rétablit Geneviève dans ses droits.
Je ne sais pas si la métempsycose est une technologie sûre. Voyant Golo chevaucher sur son mur, et Geneviève dormant sur la lande, où son âme fut-elle transportée ? En Golo, qui veut séduire la mère, mais est écarté par le mari, schéma oedipien classique - l'enfant étant alors ramené au statut de traitre libineux ? En Geneviève, trahit et somnolant sur la lande ? Ou encore vers le fils dans la forêt, attendant le retour de son vrai père - celui de Proust était un peu minable ?
Il n'y a rien ici qui ne doivent servir d'explication, simplement des chemins dissimulés, ouvrant sur d'autres perspectives, à l'image de celui qu'ouvre le lapin pour Alice : toujours est-il qu'il veut baiser la blonde. Je ne sais pas si Perceval le veut vraiment : toujours est-il qu'il le fait. La blonde Blanchefleur, nièce de Gornemant de Gort, fille de chrétien donc, belle blonde et châtelaine. Il défait le siège, facilement toujours, comme dans un rêve. Elle s'était donnée pour cela, tel qu'il est écrit :
" - Si vous le voulez, dit-elle, je le ferai."
Et "C'est ainsi qu'ils restèrent étendus toute la nuit, l'un à côté de l'autre, bouche contre bouche, jusqu'au matin, jusqu'à l'approche du jour."
Voyez encore comment Chrétien de Troyes ironise sur les codes du roman courtois : c'est pour obtenir de Perceval les moyens de lever le siège qu'elle se "donne" à lui. Et lui de ramasser la donne sans faire plus de scrupules. Comme chez Proust plus tard, les princesses se révèlent être des cocottes. Perceval l'aime néanmoins, la belle fille blonde et chrétienne. (mais nous pourrions tout aussi bien la croire sincère, dans ses dénégations des moyens mis en oeuvre pour le séduire - "J'ai beau être peu vêtue, je n'ai jamais songé à rien d'extravagant ni de bas ni de laid..." dit-elle lorsqu'elle vient rejoindre le héros nu dans son lit, ou lorsqu'elle lui demande de ne pas aller combattre "vous n'avez ni la carrure ni l'âge, soyez-en sûr, pour pouvoir tenir tête à un chevalier aussi dur, aussi fort, aussi grand que celui qui vous attend là, dehors, ni pour soutenir la bataille.". Des fois je la crois sincère, des fois je la crois fausse. Sûrement est-ce les deux à la fois, et alors l'élan sincère est aussi si intéressée que cela en devient très compliquée ) Ni la carrure ni l'âge pour sûr l'enfant Marcel rêvant de baiser la duchesse - mais puisque c'est un rêve, allons-y.
Nous approchons de l'épisode de la lande, cet épisode nous aimante, nous pourrions l'appeler "le rêve de Perceval", c'est un rêve dans le rêve, j'en raconte les circonstances. Perceval a quitté Blanchefleur pour partir retrouver sa mère, il laisse Blanchefleur à son château comme on laisse une femme à son paysage. Il pense à sa mère : la culpabilité de l'avoir abandonnée ne l'abandonne pas. Il y a l'épisode du Graal, et puis ensuite celui de la lande gelée. Un faucon blesse au cou une oie sauvage, elle en verse trois gouttes de sang sur la neige.
Quand Perceval vit la neige qui était tassée à l'endroit où s'était abattue l'oie et le sang qui apparaissait encore, il s'appuya sur sa lance pour contempler cette image , car le sang et la neige ensemble lui rappelaient le teint frais du visage de son amie. Absorbé par cette pensée, il s'oublia lui-même : le vermeil de son visage ressortait sur le blanc de la même manière que ces trois gouttes de sang qui apparaissaient sur la neige blanche. A force de regarder, il lui semblait, fasciné par le spectacle, qu'il voyait les fraîches couleurs de sa si belle amie. Perceval rêva sur les gouttes, il y passa toute la matinée, jusqu'au moment où sortirent des tentes les écuyers qui, le voyant rêver, crurent qu'il dormait.
Bien. Et donc Chrétien de Troyes nous donne par cet épisode la puissance de la mémoire involontaire. Proust saura s'en souvenir.

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