vendredi 13 octobre 2017

Souvenirs dormants ::: Patrick Modiano


Ce train est celui qu'il prit depuis la gare de la Bastille, il suit le pont ferroviaire de l'avenue Daumesnil, ligne devenue la coulée verte, et je trouvais amusant justement, cette énumération - Bastille, Saint-Mandé... - car je m'y trouvai, à Saint-Maur très exactement, débouchant des quais de la Marne sur une grosse avenue en coupant une autre, impersonnel, avec sa grosse planté en plein désert comme au Far-West. Saint-Maur avait été un centre religieux important, avec son abbaye miraculeuse, dont il ne subsisterait que des ruines dans un square, que je me promets de visiter. J'imagine déjà un pan de mur écroulé, entre le toboggan et le bac à sable, quelque chose de seyant, quoiqu'un peu trop signifiant.

Nous lisons ici une sorte de matrice exemplaire de toute la prose modianesque, voilà on donne un nom à ça : Modiano a inventé son alphabet, sa propre grammaire. Il existe une phrase modiano : en réalité la superposition d'un annuaire téléphonique et d'un plan de Paris, qui ne concorde jamais. "Chez Madeleine Péraud, rue du Val-de-Grâce, la sonnette ne répondait plus." Un nom de personne, si possible une jeune fille de sa jeunesse, disparue, une adresse, dans une rue qui n'existe plus - si possible -, et enfin un empêchement quelconque, une absence, une sonnette qui ne répond pas, un déménagement. Et le petit trajet qui relie tout ça. Bois de Vincennes, Nogent-sur-Marne, Saint-Maur. Ici se déploie l'exotisme discret de Modiano : nous nous habituons à Paris, à ses lieux connus, et puis subitement un boulevard de bordure, ou la banlieue : et alors c'est le grand frisson, le vertige de l'inconnu, la découverte de Saint-Maur. Dans mon souvenir, il n'y avait pas encore mis les pieds.

 "Souvenirs dormants" ne parle que de gens qui marchent dans des rues, pour rejoindre des adresses qui n'existent plus. Des travellings sur des gens qui entrent ou sortent d'immeubles, une sorte de film expérimental, composé seulement de scènes de rues, interrompus de bribes de dialogues. Nulle événement prétexte à l'action ici. Et nous ne comprenons que dans les toutes dernières pages, que l'événement s'il existe bien, est ici un événement qu'il faut taire, et que le processus d'écriture est une tentative consciente d'abolition de cet événement, de le perdre dans les rues, dans la fiction.

"Le seul moyen de désamorcer définitivement ce mince dossier, c'est d'en recopier des extraits et de les mêler aux pages d'un roman comme je l'ai fait il y a trente ans. Ainsi, on ne saura pas s'ils appartiennent à la réalité ou au domaine du rêve."

Un homme repense aux rencontres qu'il fit à une certaine époque, à leurs noms : la fille de Stopia, Mireille Ourosov, Geneniève Dalame, Madeleine Péraud... Et une autre dont le nom reste tue. Evidemment que des femmes. Pour nous mettre sur la piste : une histoire de femme.

"Celle que j'avais rencontrée pour la première fois quelques semaines auparavant et dont j'hésite à dire le nom - je me méfie encore, après cinquante ans, des détails trop précis qui pourraient permettre de l'identifier..."

Il aide celle-là à faire disparaître un cadavre, ou du moins une arme du crime. Ils prennent un hôtel, dans lequel il met son nom sur un registre, ainsi que l'adresse du cadavre, 2 avenue Rodin... De là ils se cachent, traînent dans un Montmartre vide, irréel, mangent dans des restaurants du 18ième arrondissement. Ici une phrase sublime, ce goût pour les cafés aux noms signifiants :

"Un peu plus haut, rue Caulaincourt, à la terrasse du Rêve, j'écrivais dans la marge d'un des journaux les noms de ces gens dont je me souvenais pour avoir assisté à leurs "soirées" du dimanche soir, là où je l'avais rencontrée, elle."

Il nous semble alors être parvenu au coeur du point laissé volontairement aveugle de cette évocation, cette femme dont le nom est tu. Cette histoire même de cadavre, de revolver, d'agents infiltrés, de policiers sous couverture semble déjà  faire partie de la métaphore, comme s'il s'agissait de la perdre dans un film noir. Et s'il n'y avait rien de tout cela ? Mais une blessure plus secrète, dont ces scories de romans policiers ne seraient que des paravents factices, visant à endormir le souvenir, le détourner vers les voies de la fiction, selon un processus d'écriture conscient. S'agit-il vraiment de se protéger des rigueurs d'une enquête ? Il me semble davantage que c'est de la mémoire même dont il cherche à se débarasser, comme d'un cadavre.

"Mais j'ai aussi la mémoire des détails de ma vie, de personnes que je me suis efforcé d'oublier. Je croyais y être parvenu et sans que je m'y attende, après des dizaines d'années, ils remontent à la surface, comme des noyés, au détour d'une rue, à certaines heures de la journée." 

Nous connaissons tous de ces quartiers trop chargés pour y mettre les pieds, j'en connais un du côté de Marcadet-Poissonnier. Souvent le narrateur se réfère à un livre sur la conduite des rêves : comment nous pourrions les détourner vers nos désirs, plutôt que les subir. Ainsi pourrait-il en être de nos mémoires. Le temps se chargerait de faire disparaître les témoins et de brouiller les cartes.

"Le Montmartre de l'été 1965, tel que je croyais le voir dans mon souvenir, m'a semblé tout à coup un Montmartre imaginaire. Et je n'avais plus rien à craindre."

Cet été là.

"Quand je pense à cet été-là, j'ai l'impression qu'il s'est détaché du reste de ma vie. Une parenthèse, ou plutôt des points de suspension."


Il y a là une certaine simplicité, peut-être une humilité. Mais les enjeux qui se déploient dans ce mince livre sont plus importants que la littérature même (et en cela elle en est vraiment).

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