mercredi 11 octobre 2017

Vers Choisy-le-Roi


Le monde de la rue, le monde des riches. Nouvelle sortie de Paris via la Porte de Bercy. Seine vers le sud, Alfortville, l’Appart’ City des assassins du Bataclan, Choisy-le-roi, ville amie des enfants. Le camp de roms, les grandes eaux sombres de la Seine. 

Superposé au monde de la rue, il en existe un autre, plus feutré, plus élégant, qui ne soucie guère de territoire, flottant au-dessus de lui, invisible. Un monde fait de vastes appartements, de restaurants chics, de villas exotiques, peuplés de gens charmants, où l'on se rend en avion, en taxi, sans jamais poser le pied sur le bitume, nidescendre dans le métro. Une fois goûter ces fastes-là, il devient même impossible de marcher. Sous terre se déplacent les pauvres.

Je longeai à nouveau les hauts quais lovecraftiens de Charenton, les herbes folles, la rangée d’arbres, un rat mort, l'A4 m'était invisible. Je voyais la confluence de la Seine et de la Marne. La pluie peut-être à l'est, l'avait rendu boueuse, "et l'eau de la Marne, d'habitude si lourde, si stagnante...".

Passé la passerelle de câble, je contemplai un temps la vedette de la police fluviale enchaîner les boucles en face du Chinagora. Il y avait cette ligne, l'eau claire de la Seine d'un côté, maronnasse de la Marne de l'autre. L'eau qui devait baigner La Varenne, Chennevières, Champigny, Nogent. J'avais commencé la veille les "Dimanches d'août" de Modiano. Un couple en fuite à Nice, cavale stagnante sur la promenade des anglais. La fille venait de la Varenne Saint-Hilaire, et de cette fuite la cause était tue, mystérieuse. La même fille sûrement de "Souvenirs Dormants", de "Quartier perdu" et des autres : "Dimanches d'Août" semblait en être le chapitre d'après, ou simplement un spin-off, leur excroissance onirique. Simplement l'idée d'une fuite à Nice. Eau sale et boueuse coulant de la Varenne Sainte-Hilaire. Ensemble ils pensent partir pour Rome... C'est encore "Quartier Perdu". 

Et la ligne était trop belle, en justifiant le détour. Moi qui pensais remonter les quais côté Ivry, je passai le pont, revins sur mes pas, les barrières du Chinagora, son parking sous une terrasse suspendue. Une échelle sera au premier plan, en face la passerelle de câble, à gauche Ivry, à droite Charenton. Et au milieu la ligne de séparation des eaux, ondoyante sous l’action de cette vedette fluviale. 

Je décidai de remonter le cours de la Seine. Large, d'une belle eau sombre. Des escaliers permettent d'accéder à un chemin sinuant sur le fil de l'eau. Puis imperceptiblement, nous remontons, et il faut alors reprendre un autre de ces escaliers très raides, aux marches étroites, desquelles je craignai de dégringoler. Loin de la route, en contrebas de celle-ci, le temps semblait irréel. Le silence heurté du doux clapotis des eaux ; là contre un arbre qui semble avoir poussé du lit de la Seine. Un peu de sable forme une plage fluviale de quelques mètres carrés. Dans "Dimanches d'août" encore, le narrateur est un photographe pris d'un étrange projet, photographier les plages fluviales des alentours de Paris, "- J'ai photographié toutes les plages de l'Oise... L'Isle-Adam, Beaumont, Butry-Plage... Et puis les plages et les stations balnéaires du bord de la Seine : Villennes, Elisabethville... " Elles n'existent plus pour la plupart. Celle de Villennes sur une île, abandonnée aux explorateurs urbains, celle d'Elisabethville autre station engloutie. Les quais de Marne tout autant : autant de destinations de loisirs des premiers temps du siècle passé, concurrencés ensuite par les plages balnéaires françaises, puis internationales. Plus personne ne part se baigner à la Varenne-Sainte-Hilaire.

En face défilait lentement vieilles usines, un impressionnant entrepôt France Bonhomme. Quelques cheminées d'usines, des réservoirs rouillés. 

Ces grandes eaux sombres.

Du côté Alfortville la pauvreté d'immeubles napolitains, gris et salles, balcons encombrés, surplombant la départementale. Plus tard, vers Choisy je pénétrais l'un de ces ensembles. Il y eut aussi la traversée de l'A86, ces majestueuses piles de ponts de couleurs ocres. Je fis quelques photos, eus la chance de trouver un peu de lumière. Il n'y en aurait plus du reste du jour. Un camp de roms dans l'interstice d'une voie rapide, son odeur de feu de bois, deux femmes partant sur la route. Et derrière la pile de pont le campement d'un homme seul, barbe blanche, occupé à étendre son linge par ce temps humide.

Sur les quais, dans l'appart'City d'Alfortville dit "Cap affaires" située juste avant le passage de l'A86, dormirent la nuit du 12 novembre le commando qui allait ensanglanter le Bataclan.



Le long du chemin de halage, un mur de meulières percés de courtes portes, menant à des pavillons situés en surplomb. Bien des rôdeurs doivent passer là, les nuits d'hiver... Au loin Choisy, sa façade atlantique, cette Miami du Val-de-Marne, de hautes tours le long de la Seine, pour rien. Le passage des RER, TER, le long du fleuve.


Passant le pont de Choisy je retrouvai la ville. Un café le Départ, une maison de la jeunesse décorée d'une guirlande grise maigrelette. Il y aurait aussi un hôtel de la gare, la gare elle-même au toit triangulaire. Une haute tour grise, une volée de marches, un restaurant en tôle juché sur le toit d'un parking à la bouche sombre et large, puis d'autres tours encore. Des ponts, des escaliers, des rues montantes et descendantes, une rue de la liberté, comme un cauchemar de Escher. Les lieux me plaisaient beaucoup : je le photographiai, mais ne sut pas le rendre. Tout cadre rendait mesquin, les détails ne valaient pas l'ensemble, je ne parvenais pas à le faire rentrer en boîte. Choisy valait mieux que ça. Il me fallait y revenir. Cette fois là je pousserai jusqu'à Villeneuve-Saint-Georges. Il y a les pauvres d'un côté, comme de l'autre : seuls les riches demeurent invisibles. 


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