La rive gauche par le treizième arrondissement de Paris, crochet à Gentilly pour admirer la couverture de l’A6b, le spleen inévitable de la rive gauche bourgeoise, de ses quatorzième et cinquième arrondissements.
Les rues de Paris accrochent les pas, ralentissent les corps tandis que les regards se perdent dans milles curiosités. La conjonction ds trottoirs étroits et encombrés, de la concentration de ses objets d'intérêt, et ses inévitables rues à traverser désorientait mon Runkeeper, qui finit par bugger pour de bon à la dixième pause photographique, entreprise pour prendre un arbre.
Parcourant quelques arrondissements de ceinture, avant d'en retraverser le coeur, j'en ressentais toute la densité d'autant plus massive que je me rapprochais de son centre. Franchissant sa ceinture sud, vers Gentilly, il semblait que cette densité était subitement abolie, et alors il ne restait plus rien pour retenir mon attention, comme si j'avais subitement échappé à son attraction. Dès lors j'aurai pu aller longtemps, mais il me fallait revenir…
Il en resterait quelques photos. Sur la première je surprends rue de Chaligny, une tour étrange prise dans le soleil, elle est surmontée d'une couronne de béton et porte sur le côté gauche une colonne d'escaliers ouverte sur le ciel. Je n'en distingue que la tête, le corps est coupé par le haut mur d'enceinte. Elle est cernée de deux façades aveugles. Le ciel était très beau ce jour là, et tout ce qui dépassait de la ville était comme incendié par la lumière crue de l'hiver.
La deuxième photo est une coquetterie, de moi me prenant dans le reflet d'un miroir fêlé. Je superposai mon visage avec l'un de ses éclats les plus brisés, le reste de mon corps tout aussi déformé par d'autres lignes de casses. Inexplicablement des matériels de petit-dejeuners sont là aussi, autocollant de croissant, de tasse de café, de baguette. Il y a le ciel, et aussi un arbre, malheureusement l'ombre passait sur ce moment, rendant dans la précipitation la photo ratée, du moins en-dessous de celle espérée.
Je parvenais ensuite au boulevard de Bercy, recouvert par le vaste pont ferroviaire supportant les rails de Lyon. Rien qu'une ruelle pisseuse, flanquée de deux larges trottoirs, mais élégamment éclairée de rampes de lumières bleutées, ambiance eighties cheap Luc Besson période Nikita. Au détour de laquelle on s'attend à voir sortir de l'ombre et dans une brume artificielle un gang de motards armés de chaîne de vélos. Nous étions dimanche matin cependant, et je n'y croisais qu'un jogger comme moi. J'étais moi subjugué par le point de fuite par-delà le tunnel minuscule fenêtre sur un paysage automnale, un arbre, des feuilles mortes, et cette fenêtre n'était que la redite de la photo proprement dite, encadrée elle-même par un arbre en automne, et ses feuilles mortes. Entre l'image et son rappel, beaucoup plus lointain, une bande noir, le tunnel en lui-même. Accentué encore par milles lignes de perspectives, le mur, la piste cyclable, la route, le chemin de feuilles, en croisant d'autres la barrant, ici le pont et ses structures métalliques, surmontés de poteaux télégraphiques, et même les ombres des arbres. Je le traversai rapidement, en obtint une autre que je ne gardais finalement pas : un carré blanc surexposé - le point de sortie du tunnel - dans lequel se découpait une silhouette. Très Nikita, mais mal éclairé pour le coup.
Au détour de la rue de Bercy je me retrouvais face au soleil, suspendu à hauteur d'homme, le regard brûlé par la lumière blanche, tout comme les façades de ses bas immeubles, le ciel lui-même, les reflets sur le sol. Sur la photographie celui-ci paraît énorme. Je pensai alors à la chanson des Stranglers "Always the sun", dont les accords revenaient à ma conscience, les superposant au monde, au soleil, à la lumière blanche, de cette chanson heureuse je ressentais une joie pure, rue de Bercy. Tournant devant la cinémathèque ce bien triste jardin, et derrière un remblai les sommets de la BNF. Je tentais d'arranger les deux plus occidentaux avec les branches indolentes d'un arbre roux, dont les feuilles amassées à ses pieds contrastaient avec le splendide vert de la pelouse. Mais ça ne donnait rien. Sur la passerelle je retrouvais toujours le soleil, au même endroit, cramant la Seine, les rives d'Ivry, celles de Bercy. Mais ces parages son trop informes pour être mises en valeur dans un cadre, ce sont des parages de grand air, qui nécessiteraient une VR, bien inutile puisqu'il n'est pas difficile de s'y rendre, et alors on tourne sur soi même, un vent froid souffle sur la Seine, il y a de la lumière partout, le ciel blanc, l'eau en débris de miroir. Plus loin j'arrangeai encore une scène entre le soleil et l'une des tours orientales. Le spot est connu des pubards, qui y amènent leurs modèles pour shooter des tenues un peu modernes dans ce lieu post-futuriste. C'est à dire de ce futur jamais advenu mais toujours rêvé à l'identique, et dont on ne souhaite jamais vraiment la réalisation, tant il est inhumain. Ce projet de futur toujours repoussé, excepté ici, où il fonctionne comme décor de théâtre.
Parvenu sur l'avenue de France je photographiai un légo étrange fait du même métal noir que l'étoile de la mort. L'édifice semble percé de quelques fenêtres, se pourrait-il qu'il soit habité ? Son voisin est un parallélépipède hérissé de fils de fer noir, une sorte de parpaing de barbelé. Je n'en distinguai pas les fenêtres. L'oeil partout est attiré. Je me souviens ensuite d'avoir suivi la rue de Domrémy, puis de Xaintrailles - les noms ici semblent exotiques -, jusqu'à l'église Jeanne d'Arc semblant si abandonnée au milieu de son marché malingre. Partout autour d'elles des barres massives dont les balcons blancs dessinent par contraste de profondes rainures noires dans lesquelles sûrement vivent les habitants. Je tentais quelques prises de cette église, un clocher dans le ciel bleu, le même cliché qu'à Bagnolet, Saint-Maur ou n'importe où. Il fallait la prendre dans son jus. Me retournant sur elle depuis la rue Lahire j'obtenais une impression saisissante de contraste, que je ne conservai que partiellement sur la photographie.
Au premier plan les bandes blanches et noires d'un passage piéton, de hauts potelets métallique, surmontés de nez de clown blancs, puis ces barres d'habitations noires et blanches encore, très hautes, très sombres et dans l'ombre. Et dans l'interstice, comme découpé dans ce cache noir et blanc l'église au loin, petite, mais rougeoyant de toute sa pierre, de la couleur montant en brumes jusqu'au ciel. Un vrai tract pour l'église catholique. Ne serait ces deux ronds de couleurs rouges dans l'avant plan noir et blanc : deux panneaux sens interdits.
Lieux neufs, vierges de toute impression, que je découvrais seulement ce jour là. Oh une fois j'étais venu dans un commissariat pour une histoire de carte grise, mais depuis une tout autre perspective, depuis les sous-sols de Paris même, ses métros tout ça. L'expérience des métros, toutes ces années, me donnaient une image de Paris comme d'un archipel à la dérive. En arpenter les rues me permet désormais de briser ces cloisonnements dans la mémoire même. Ainsi les souvenirs peuvent fuire tout à leur aise les uns dans les autres, et le boulevard Saint-Michel de la Seine à Port-Royal, peut retrouver son unité.
Un cube sur un autre, que je prenais de biais, très haut, comme une tour, mais sans vraiment de fenêtre. Ce pourrait tout aussi bien être un donjon carré qu'une université. Tout ce que j'en apprendrai est que ce bâtiment est à quoi, deux cents mètres de chez Fred, le pote de mido.
Je retrouve ensuite tout plein de photos de tours, dont les aspects monumentaux, qui je me souviens avait frappé mon esprit à leur rencontre, ont perdu en majesté une fois passé à la moulinette du cadre. Sur l'une d'elle, il y a un bar en terrasse dans un immeuble de faubourg, située juste en dévers de l'une d'elle. Il avait un joli nom, "le prétexte". De quoi bâtir en fiction une petite historiette romantico-mélancolique peut-être. "Ils se retrouvèrent au prétexte, un dimanche de novembre..." Je m'échappai de la rue de Tolbiac, de l'avenue d'Italie pour rejoindre la rue des Peupliers, par curiosité. Ce quartier de maisons dans Paris, je photographiai l'une d'elle, immeuble nain recouvert de lierre sous son toit en zinc. Quelques perspectives évoquent la monotonie anglaise, heureusement rompu par la présence à l'horizon d’une immense tour cylindrique.
Je passai la poterne des Peupliers, une affiche étrange collée sur le mur, "Le navire de la mort a un nouveau capitaine", puis une fresque murale inspirée de vendredi 13, surmonté d'un crâne gris. A l'horizon, les tours du 13ième, Paris ForEver, Nique Daesh, et même un drapeau français, quelque chose d'assez Charlie dans l'esprit, mais moi je pensais à l'outro de "My Choppa hate Niggas", Nightmare on Elm Street / Issa Nightmare on Elm Street / A Nightmare on Elm Street... Feel like Jason, Friday 13th, Hockey mask with the .223... Issa Nightmare on Elm Street…" puis commençait Offset.
Un pont sous les maréchaux puis le néant, et alors j'étais tout proche de Gentillly, où je n'avais jamais mis les pieds. Et je me souvenais que cette ville m'intriguait, car sur la carte elle semblait former au-delà du périphérique une île ceinte par les deux fourches de l’A6 A et B. Puis je me souvenais que l’A6 B s’y enterrait après avoir plongé dans une tranchée sous ce Val-de-Marne là. Depuis le siège avant de la voiture je voyais défiler au plafond du tunnel ces interstices d'où pénétrait la lumière - celle de Gentilly - en contrepartie d'effluves de pétrole. Je progressais parmi un essaim d'immeubles gris, remontant un petit coteau. Parvenu à la limite de Maisons-Alfort, je voyais planté au milieu d'une sorte d'avenue sinistre ces cils de béton. L'environnement était étrangement calme, pacifié encore par ces vapeurs émanant du sol.
Une photo de la mairie de Gentilly, devant laquelle se trouve la statue d'un coq perché sur un monument aux morts. Partout l'ancien se détruit, et les petits immeubles de faubourg sont remplacés par du résidentiel dense. Une rue derrière la mairie, succession d'immeubles en ruine, et tout contre le périphérique où elle abouche, un sublime immeuble de verres en panneaux biseautés, reflétant et se confondant avec le ciel. Ces villes périphériques semblent soigner tout particulièrement leurs abords directs avec le BP : ils en sont leur meilleur publicité. Depuis nos voitures nous pouvons ainsi admirer une succession de chefs d'oeuvres architecturaux. Le nord se fait Tokyoïte,, avec ces panneaux publicitaires immenses, les moulins de Pantin, la toute nouvelle philharmonie, énorme pierre d'oxyde de fer, puis le tout nouveau palais de justice vers Batignolles.
Une vue de la porte de Gentilly côté banlieue, place d'une petite ville de province. Un immeuble en briques, des maisons d'un étage en façade. Ici la rupture avec Paris est moins marqué qu'au nord ou à l'est : le boulevard périphérique y est plus fin, pas plus large qu'un boulevard de ceinture. On le passe comme un rien.
Différents plans du Parc Monsouris. La tranchée ferroviaire qui le traverse, des arbres en automne, un couple de cygnes noirs allant se baigner. Son lac dans lequel se reflète les tours environnantes : ces Buttes-Chaumont du sud, forcément moins cool car rive gauche, mais plus beau. Enfin ce jour-là... Derrière il y a des rues pavées abritant une sorte de village des nains plein de maisons colorées. Puis c'est le réservoir Montsouris, qui symboliquement sépare le no man's land Montsouris du no man's land Alésia-est, la rue du Père Corentin, la rue Sarrette... Et puis c'est la chute, de la rue de la Tombe-Issoire jusqu'à Denfert, nous pénétrons dans le Paris figé dans sa mémoire minérale. La bascule est rapide, elle prend à la gorge et ce n'est bientôt plus qu'enfilade d'immeubles haussmaniens, statues de maréchal d'empire, la rive des universités, des hôpitaux, où de chaque rue surgit une tristesse, le souvenir d'un TD, le chemin vers un amphithéâtre triste, la chambre d'un mort, quelques souvenirs perdus. J'arpentai quelques temps les parages du Luxembourg, remontant la foule de ses coureurs - ils tournent tous dans le même sens - m'imaginant croiser des visages connus. Mais ils ne fréquentent plus ces lieux depuis longtemps... Les cafés me rendent ici des souvenirs de misère, comme ces chaises en fer du Luxembourg. Un petit pan découpé dans le ciel dos au panthéon. C'est par-là que mon runkeeper me lâchait. Je décidai de faire les trois derniers kilomètres jusqu'à Charonne, passant devant le Saint-André de sinistre mémoire, la Montagne Sainte-Geneviève, le boulevard Saint-Germain, le pont de Sully, le triste boulevard Henri 4. Et si Paris ne s'arpentait qu'une fois ? Tous ces quartiers sont désormais morts pour moi. Ils nous faut des lieux nouveaux.


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