mardi 10 octobre 2017

En rond autour de Charenton

Le Tesson du Val-de-Marne, les poètes marchants, Rimbaud, Nerval, l’amour au cinéma.




"Au retour de six mois de chevauchée touranienne ou de huit mois de lutte sur les pistes d'Eurasie, je rentrais avec le sentiment d'avoir vécu une vie entière."
Sylvain Tesson, Petit traité de l'immensité du monde.

Je ressentais la même exaltation passant au retour la porte de Charenton. Sur les pelouses du bois de Vincennes persistaient quelques flocons de la neige tombée la veille. Dans le ciel de l'est, une immense lueur dans la brume malgré l'heure tardive, c'était la lune gibbeuse du solstice d'hiver. Une lumière diffractant dans le ciel, se réfléchissant peut-être sur les myriades de flocons comme une nouvelle aube. Je pensais que peut-être là-bas commençait une guerre nucléaire... Elle commencerait ainsi, comme une lumière inattendue. Je regardai quand même la timeline du Parisien, à tout hasard. Comme à chaque sirène de flics sur le boulevard. Rentrant par le boulevard Voltaire, j'en croisai plusieurs fourgons. A l'aller une voiture banalisée manqua de pulvériser une de ces autolib' en carton. J'en profitai aussi pour photographier les boutiques de gros / demi-gros de Saint-Ambroise. Des noms de femmes, des mauvaises robes : Isabelle, Lulu, Stéphanie H, Virginie et Moi. Il y a aussi G&Y Fashion ; sûrement une officine alternative. 

Parvenu porte de Charenton, par une petite sente longeant l'avenue de Gravière que j'empruntai après avoir parmi les arbres longé un cimetière, puis un campement de tentes, je découvris un panneau étrange, étagé comme ceci, Porte de Charenton, Porte de Reuilly, Porte Dorée (Porte de Picpus). Dissimulées les unes derrière les autres, et cette Porte de Reuilly, intercalée entre les deux autres, inconnue de moi, elle mène traçant entre deux pelouses recouvrant le boulevard périphérique, directement à la foire du Trône. Je retrouvai une liste des portes de Paris. Elles sont plus nombreuses que je ne le pensais. Il existait ainsi une mystérieuse porte Jaune, que j'avais pourtant traversé sans le savoir, en pénétrant dans Fontenay-sous-Bois. Une porte dans les bois, par-delà le lac des Minimes, rien d'autre qu'une porte, et des arbres. Et il y a aussi la porte de Montempoivre, que je passais aujourd'hui même, c'était déjà il y a longtemps, c'était ce matin, autrement dit lors d’une vie antérieure. Comme Sylvain Tesson, il me semblait vivre des vies multiples par la seule grâce d’espaces traversés. C'était bien la meilleure façon de traverser le temps que de parcourir ces villes. En fin de compte, je me sentais le Sylvain Tesson de Charenton. 

Le Tesson du Val-de-Marne. Dans le froid, habillé tel Vif-Argent, collant sport, asics des nuages, hoodies bleu électrique, ma banane sur le côté, "au tic-tac de l'horloge, le voyageur répond par le martèlement de la semelle". A la différence que je cours léger comme une panthère. 

Ce n'est pas la seule phrase que je pourrais emprunter à Tesson. Je lisais celle-ci, "Les nomades vont à petit pas. Pas un seul horizon qui n'ait capitulé devant leur acharnement !", j'y pensais traversant la longue rue de Charenton. Et cette autre : 

"Tous ces bonheurs que le wanderer rafle dans sa course, il les concentre, le soir, sur la page de son cahier. C'est la promesse de ce rendez-vous vespéral avec une page vierge qui l'incite, le jour durant, à mieux faire provision de ce qui l'entoure." J'aimais cette invocation romantique allemande du wanderer. Il est presque étrange qu'il ne cite pas plutôt Rimbaud, ou Nerval, ils marchaient beaucoup ces deux-là. Il cite d'abord Goethe, ce qui n'est que justice, "Je m'accoutumai à vivre sur la route", car c'est Goethe que poursuivit Novalis, et Nerval à sa suite en France. Quand à Rimbaud... Il y a ce vieux malentendu d'un Rimbaud renonçant à la littérature, s'amputant de la poésie, alors que Rimbaud n'a rien fait d'autre que considérer, en dehors même de la bêtise propre au milieu littéraire, que tout oeuvre n'est qu'une somme d'heures posées en cul-de-chaise : un écrivain qui publie beaucoup est d'abord quelqu'un resté assis longtemps.

Rimbaud est l'un de ceux qui a le plus marché, il courait même. C'est le premier trailer de l'extrême, les Ardennes d'abord, puis l'Ethiopie, finir à Marseille, qui est la plus belle des villes, c'est vrai. Tesson parle aussi des endorphines, de ce corps en équilibre vers l'avant, mangeant les kilomètres, point vélique des marins, "convergence des forces de poussée, de tension d'un bateau. Le point d'avancée...". Il parle des mirages de la carte, préférant le territoire - ce en quoi je ne suis pas entièrement d'accord, mais enfin, il a peut-être trop lu Proust, cet éternel déçu. Je considérai que la déception faisait partie du voyage, et la condition nécessaire  de l’accession au réel. J'y repensais à propos de Val-de-Fontenay, moins cyclopéenne que rêvé. Mais toujours inhumaine, pensée d'en haut, comme la nature. Déserts trop grand, plaines trop redondantes, pas fait pour nous. Tesson y va quand même. Le bois de Vincennes c'est l'artifice, la nature ramenée à taille d'homme. Même le lac paraît trop lisse... Ces cygnes diaphanes qui flottent tels des canards mécaniques dans 5 centimètres d’eau. Le temple gréco-druidique sur son île... Je croisai un bel athénien en barbe noire pendant son fractionné. Il y a des femmes aux regards fuyants. Parvenu à la pointe du lac, j'hésitais à poursuivre jusqu'à Vitry, Choisy-le-Roi par la Seine. Mais ce vent, et un départ tardif, allait me ramener vers la porte de Charenton. La boucle la plus simple qui soit, je peux la raconter dans le désordre, par fragment de cordes et d'arcs. Ça se raconte comme ça se parcourt, en rond. 

Sur les routes pour occuper à la fois son esprit et son souffle, Tesson chante du Peguy, précaution inutile à celui qui court. Chez qui la conscience se brouille et les pensées se perdent. Il évite de penser comme il économise son souffle. 

Celui qui marche remplit le paysage de ses pensées, sa mémoire. Celui qui court comprend que sa conscience même n'est que l'impression du monde sur son corps, son intériorisation. Il ne se débat pas contre cela, cherchant juste à avancer, il en débattra plus tard. Sa voix attendra. Et lorsque vraiment une idée surgit, c'est qu'elle ne vient de nulle part, et que laisser de côté elle ne sera jamais retrouvé. Car aucun fil ne permettra d'y conduire à nouveau. Soudain je me réconciliais avec Personnal Shopper le film d’Assayas, et quelque part vers Noisiel je m’étais arrêté pour noter, comme l'on se réveille d'un rêve pour l'écrire avant de le voir disparaître dans la nuit : "Je reconnais dans ces images la manière amoureuse de filmer, c'est le regard de l'amant jouissant du moindre geste, de la moindre expression, de la moindre intonation de la personne aimée. »



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