lundi 9 octobre 2017

Vers Noisiel


Toujours plus à l’est, prendre le RER A pour en finir avec la traversée du bois de Vincennes. Remonter la Marne au-delà de Nogent, vers Champs, vers Noisiel. Considérations sur le Don Juanisme, les gens du village, les gens du château. Là où habitent les pauvres : Noisiel.

Un matin je décidai donc de partir pour Noisiel, au départ de Neuilly-Plaisance, dont la gare se situe toute proche des bords de Marne. Aller quelque part sans raison est le seul luxe que je m'octroie, une dépense de temps, une dépense d'espace. Je le parcours simplement, je n'y fais rien. La Marne suit une ligne sinueuse et je projetai d'en remonter le cours, traversant en chemin deux de ses parcs, l'un abritant un château. Celui-là je ne le verrai pas. 

Ce n'était cependant pas mon premier choix. Ce matin là  j’avais scruté les bords de Seine vers Conflans-Sainte-Honorine, cherchant le meilleur passage pour rejoindre la forêt de Saint-Germain. Le long du pont passant la Seine, il me semblait deviner une passerelle piéton, débouchant sur un lotissement perdu entre campagne et zone industrielle. Je m’inquiétai davantage ensuite d’un échangeur dont l’une des voies semblaient étrangement cyclables. Il y aurait ensuite le passage de la gare de triage d’Achères, dont il était manifeste qu’elle n’avait été prévu ni pour les piétons ni pour personne d’ailleurs : cette gare perdue dans la forêt.


A tergiverser l'heure passait, et me rendre à Conflans était déjà l'affaire d'une cinquantaine de minutes, ce qui dans la dimension temporelle propre au RER A pouvait tout aussi bien signifier une journée entière. Et il faudrait compter la même pour revenir. Neuilly-Plaisance n'était qu'à trois ou quatre stations de RER. je décidai donc de partir vers l'est.

Je comprends le don juanisme, mais ce ne peut-être qu'une fringale. Je m'étonne des constances de certains, à répéter toujours les mêmes approches, vers le même type de femmes, pour atteindre les mêmes impasses, et ne collecter en passant que des impressions superposables finissant par se confondre. Chacune devrait pouvoir garder le bénéfice de hanter un quartier qui lui serait dédié en propre, sans concurrence. Trop nombreuses elles finiraient par ne se voir assigné qu’une unique rue, voir un café. Mais lorsqu'on en vient à considérer que de la fenêtre de l'une nous pouvons voir l'appartement où nous en retrouvions une autre, il est certainement temps de changer d’horizon.

"Et à travers les forêts ils cherchaient des aventures" est-il écrit quelque part, et peut-être pas tout à fait en ces termes là, dans les contes du Graal. Ils étaient jeunes et plein d'attentes, pensaient trouver le sang du Christ, ou une mèche, un ongle, n'importe quoi. Les miennes étaient plus modestes, nous avons moins d'illusions. Au pire je croiserai quelques gens louches, comme celui que je voyais sur le pont ferroviaire d'Achères Grand Cormoy, côté nord, sur google maps. Il n'y aurait pas de dragon. Peut-être une joggeuse en pleurs ? Je portai ma tenue de chevalier, période Perceval d'Eric Rohmer. C'est à dire un collant de sport, en tout point semblable à celui que portait Luchini, quoiqu'il ne fut pas vert. Un tee-shirt manches courtes, puis un manche longues à capuche, et enfin une veste coupe vent. A la ceinture je portai une bourse où je rangeai mes clefs, mon passe navigo, une barre de céréales, ainsi qu'une pièce de deux euros, que je pensais dépenser dans le relais H de la gare du retour. Dans un accoutrement pareil, il serait idiot de penser impressionner qui que ce soit. Fou ou Perceval.

J'attendai bêtement sur le quai du RER A le train pour Torcy. Malaise voyageur etc... J'y serai allé plus vite à pieds. Après Vincennes le train part vers Val de Fontenay, puis c'est la gare de Neuilly-Plaisance, bunker sur pilotis vers lequel monte une rampe d'accès en béton dimensionnée pour un char d'assaut. Elle est décorée d'une ligne jaune. En bas il y a le café du coin, "Le grand Paris", nous y sommes, un très grand Paris ici, tout au bord de la nationale. Une contre-allée mène à la Marne et à son chemin de halage, qui n'est pas spécialement jolie ici. En face il y a quelques entrepôts, une fumée d'usine, un pont ferroviaire puis un autre. Ce n'est pas tout à fait charmant, ni moche non plus, le canal français avec ses peupliers, sa guinguette chez Fifi, puis la confluence avec le canal de Chelles, derrière son petit barrage. Là il me fallait passer une première passerelle puis longer le canal sur sa rive sud, entre un camping municipal et la Marne, laissant derrière moi le petit port de plaisance qui doit donner son nom à la ville.

Il avait beaucoup plu la veille, et cela avait aussi joué dans le choix d'éviter la forêt de Saint-Germain. J'avais encore des souvenirs mauvais de chemins de forêt réellement impraticables dans à peu près les mêmes conditions. Quelque chose qui casse la moyenne, et peut même vous prendre une chaussure. Je suivis ce chemin de halage le long du camping, une succession de mares et de rainures poisseuses. Beaucoup de tentes ne sont pas même situées dans les clôtures du lieu. La véritable interzone, le campement sauvage de banlieue. C'est ensuite que je commençai à me perdre, empruntant des courbes qui insensiblement me déviaient de la voie droite, à travers ce labyrinthe d'îles, de mares et de clairières. Un interminable chemin caillouteux et solitaire me ramenait insensiblement sur mes pas : je pensai suivre la Marne, je revenais par l’un de ses bras.Il ne s'agissait que d'un chenal. 
Une porte boueuse donnant sur un étroit bras de terre entre canal et rivière, puis les habitations silencieuses. Il n'y a pas de passage par ici, sur la promenade Marx Dormoy. Sur le pont de la départementale D 104 je passai quelques longues minutes à cadrer un monumental panneau "Gourmay-sur-Marne", surplombé d'un "Voisins vigilants" et siglé d'un oeil impressionnant, dans le contre jour de cette lumière blanche. Je croisai aussi un panneau "Chelles". Encore un de ces noms obscurs, autrefois entendus. Avec lui se rappelle le souvenir d’une fille de là-bas. Je m'en souviens sans joie. Peut-être que je me déplace là pour simplement ressentir le privilège d'habiter à Paris. C'est que de Paris je peux aller à peu près partout, et à Paris on ne pense qu'à fuir la ville, ce qui me semble préférable à l'obsession inverse. Paris est un château dont nous habitons les pièces en conformité avec notre rang social. Belleville doit correspondre aux écuries, tandis que la rue du Cirque est l'anti-chambre du roi. Ne donne-t-elle pas sur les jardins de l'Elysée ? Je pensai à la rue de Charonne, bastion de bonne allure, bon rang. Les habitants de cette immeuble sont plutôt bien dotés. Une résidence de petits barons. Mais de Paris j'avais toujours préféré les faubourgs.

Le chemin de halage affleure au niveau de la Marne, elle le baigne parfois, obligeant à des contournements spongieux, le long de la raide pente herbeuse remontant vers la rue. Je manquai de glisser jusqu'à l'eau. Je croisai des gros canards de la taille d'un cygne, collerette verte, ailes grises et cul blanc, puis un pont de pierre effondré, où passa un pêcheur silencieux au regard fuyant. L’homme portait un accoutrement militaire : fallait-il se déguiser en sniper pour attraper des poissons ?

Une passerelle me ramènait sur la berge côté Gourmay, vers le parc du château de Champs-sur-Marne, que je pensais benoîtement traverser à petites foulées, le long de sa jolie allée royale. Au lieu de ça je fus obligé de le contourner par un bois qui me donna cependant sur une centaine de mètres une impression de forêt. Et le parc du château restait désespérément inaccessible. Il est dit que l’arpenteur n’accéderait au château. Fermé le mardi en plus, visite payante. L'allée forestière me ramène vers la ville enfin : Noisiel, par la rue de Paris.

Je l'empruntai et tournai vers le cours des deux parcs. D'un côté des cubes gris de deux étages, percés de carrés vitrés et distribués dans la verdure, de l'autre un Lidl, puis ce que j'identifierai plus tard comme étant la cité blanche. Je ne suis pas sûr que Noisiel ait très bonne réputation... Parmi les premiers liens sur la question, beaucoup d'articles du Parisien, "Noisiel : il vient acheter du cannabis, il se fait tabasser", "Noisiel : cinq interpellation après deux rixes à la gare ""on et all COUZIIN!! SII VOU NS CHERCHE ON ET ALL A WOAii MA GEUL"  en commentaires de la sous-section Noisiel d’un skyblog consacré à la topographie des cités chaudes de Seine-et-Marne. Noisiel ville la plus dangereuse du 77, Noisiel drogue etc, ville de dealers et de femmes de ménages selon un commentaire énervé sur ville idéale point FR où la commune obtient un chiche 2.67 sur 10 pour la sécurité. Le 6 juin 2005, le ministre de l'intérieur Nicolas Sarkozy vint en visiter le commissariat, déclarant: « Je suis ici parce que c’est la circonscription de police la plus difficile de Seine-et-Marne ». J'emprunte cette phrase à wikipédia.

L'ensemble est pourtant bucolique, les arbres omniprésents, les ravalements récents. Il y a quelques jeunes hommes qui patientent sur des rampes. Au-delà du pont par dessus la route de la Marne, une sévère voie rapide en deux fois deux voies dans sa tranchée et qui se franchit comme un fleuve, j'aperçus comme un monumental orgue aux tuyaux flamboyants de cuivre. Puis après un petit détour un cours arboré passant entre deux rampes de bâtiments semblant pleurer de crasse, nous sommes au Luzard, il y a la gare au loin, mais avant cela tout le bestiaire du cauchemar architectural : passerelles de béton, toits ajourés en poutres de béton, colonnes suspendues, treillage de béton sur terrasse de béton encore, balcon prolongé de baldaquins, sans compter tout le bazar de décrochés, d'excroissances géométriques diverses censés rompre avec la monotonie du revêtement gris. Il y a là une brasserie en rotonde, surplombée d'un cube percé de fenêtres et strié de lignes de carrelages ocres, lui-même encastré dans un structure grise rectangulaire et ajourée, dont l'angle libre est renforcé d'une forte colonne dont l'unique fonction semble de supporter un chemin de rempart percé de larges meurtrières carrés. Partout où je portai mon regard, depuis cette allée Jean-Paul Sartre, je voyais la ville nouvelle, mais mesquine, le bidonville d'état. Des enseignes tristes, un cube-bunker-hôtel, la sculpture d'un joueur de pipeau sans corps, une plaque de plastique annonçant un lycée Gérard-de-Nerval, et en tâche de fond deux monumentaux châteaux d'eau au pied desquels s'installèrent les musulmans locaux en mal de mosquée. Parce que cela leur évoquait des minarets ? Ils en furent chassés. Je manquai malheureusement la grande oeuvre de Christian de Portzamparc et monument le plus célèbre de la ville. Un château d'eau de 35 mètres de haut, planté au milieu d'un rond point et entouré d'un treillage de métal gris assemblée en panneaux pour faire monter la végétation. Mais la végétation n’était pas monté. Restait ce treillage de métal ajouré…

Approchant de la gare l’odeur de shit. Des jeunes hommes encore traînant en quête d'aventures, cela me rappelait mon Val-d'Oise natal. Je passai, toujours muni de ma cape d'invisibilité. Retour par le RER A, Noisy-Champs, Noisy-le-Grand Mont d'est, Val de Fontenay, Vincennes puis Paris.


Préparer, aller, l'écrire, la journée était passée.






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