dimanche 8 octobre 2017

Paris rive droite (interlude)



Un tour de Montmartre, depuis ses grands boulevards passant au sud, une ascension par la face nord-nord-ouest, l’accession à une grande lumière. La descente par la versant orientale, passages de voies ferroviaires, le Blues du Nord, le Tout va mieux, le Formidable.



Il y a une grosse butte un peu au nord de Paris, plantée d'un monument haïe de la banche la plus cultivée l’extrême gauche et c'est celle-là dont j’envisagei de faire le tour. Ainsi je partis de de Charonne, un samedi sous la lumière grise. Hélas samedi n'est pas shabbat pour tout le monde, et les rues n'allaient pas se dévoiler sous leur aspect le plus désolé. Pourquoi suis-je parti ce jour vers Paris ? Car intoxiqué de Modiano je voulus revoir l’avenue Junot. Il y a par delà la butte un quartier étonnement tranquille, dans lequel on ne va jamais parce qu'il n'y a rien à y faire, et que j'avais envie de revoir, et ce serait comme un dimanche tôt le matin, les premières heures claires, une certaine forme de douce solitude.

La rue de Charonne était étonnamment déserte, c'est ce qui m'induisit en erreur, car dés la rue Faidherbe cela commença à déconner. Je passai devant la plaque commémorative des attentats du 13 novembre, étrangement posée non pas sur les lieux du crime, mais sur la façade d’en face, de l’autre côté de la rue. Macron s’y recueillit deux jours auparavant, accompagné de Hollande et de quelques autres, dos tournés à la Belle Equipe. Je tournai rue Richard-Lenoir, retrouvant son ambiance de Roubaix en hiver, derniers instants de calme avant d'attaquer les boulevards. Voltaire, puis Saint-Ambroise, Oberkampf, République. À mesure que j’avançai la concentration humaine s'intensifiait dans le bruit, la pollution, lieux sans charmes, Strasbourg Saint-Denis. Je remontai une à une les stations de la ligne 9, bien plus agréables en métro qu’à la surface. Les larges trottoirs me laissaient cependant suffisamment de place pour échapper aux piétons. Je jetai parfois des coups d'oeil sur de possibles échappatoires vers le nord, mais ni la rue du Faubourg Saint-Denis, ni le Faubourg-Poissonnière ne me soulevèrent de désir. Bientôt cependant la rue de Rougemont, m’attira par sa banque en forme de temple grec. C'est finalement rue du Faubourg-Montmartre que le tour devint pénible, pénible comme sait l'être le 9ième arrondissement, cette souricière à touristes aux trottoirs minuscules. Au coin de la rue Lafayette et de la rue de la Victoire se trouve la Gargamelle, anciennement Le Peletier, où Gérard de Nerval aimait à prendre un ou deux verres, voire bien plus, cela juste avant qu'il n'en vienne à voir l'étoile. Je pensais transformer ce tour de Montmartre en Nerval Tour, qui serait beaucoup plus court. Il suffirait de remonter rue Navarin par la rue des Martyrs, m'arrêter devant le 30 ou 35 de la rue Notre-Dame de Lorette, prétendre qu'il s'agit de mon âge ou du sien, reconnaître dans les traits d'un fantôme son visage à elle, puis repartir vers Cadet, voir l'étoile, me mettre à poils etc etc... Malheureusement parvenu au bas de la rue des Martyrs, je constatai qu'il y était même impossible de marcher. Décidément il fallait s'échapper de là. Je décidai de remonter rapidement vers Pigalle pour atteindre Montmartre par sa face ouest, laissant le Dirty Dick et autres joyeusetés locales derrière moi.




Traversée de la place Pigalle, puis ascension jusqu'aux Abesses. Nous rentrions dans le dur à la fois de l'effort et du passé. Un attroupement de touristes dans un petit square, il s'agirait du mur des "Je t'aime", une sorte d'animation de la ville, qui a le charme d'être encore plus débile que cette histoire de cadenas d’amour du pont des Art. Sur un mur, le "je t'aime" écrit en toutes langues... Voici des touristes venant se prendre en photo docilement devant ce lieu sans histoires. Si encore Héloïse et Abélard y avait été fusillé, ne serait-ce qu'en fiction. Mais non. L'unique proposition semblait de fixer là quelques touristes, afin qu'ils encombrent moins les rues plus loin. Je descendis ensuite les Abbesses vers la rue Caulaincourt, laissant la rue Joseph-de-Maistre longer le mur du cimetière. Il y avait une phrase de Modiano sur la rue Caulaincourt, j'imagine qu'elle devait lui laisser penser que la mer se situait au coin. L'avenue Junot, le charme incomparable de ces rues, quelques perspectives médiévistes sur la ville, une petite rue qui serpente, des maisons, de grands arbres. Puis l'horrible buste de Dalida, aux seins polis par les frotteurs de passage, cette vulgarité incroyable. Encore une pente plus haut soudain je quittais complètement ces ténèbres pour me retrouver dans une sublime lumière blanche et miraculeuse, baignant cette basilique lui donnant couleur tombeau de marbre, refuge du sacré coeur, surmonté de ses cavaliers de la foi tendus vers Paris. Et la foule de nager dans cette lumière, d'en essayer de capter les rayons par leurs smartphones tendus. Impossible, il n'est nulle part où le tendre, car elle est partout, elle nous enveloppe tous, irréductible à un cadre. Je tentai moi-même quelques photos, sans résultats. le soleil bas rasant les toits, semblant se situer tout en face, se levant de la Seine presque, dans la brume automnale. Femmes et hommes en longs manteaux se mettent en scène dans ce beau décor romantique, nous sommes cependant quelques-un en short, surgissant suant de quelques montées de marche, tee-shirt fluo, lui en barbe abondante. Quelques traileurs égarés, attendant le prochain départ.


Je quittai ces lieux surnaturels pour m'engager dans l'ombre, la face orientale de Montmartre, par une venelle en pente sévère coulant entre deux immeubles. Une moussure dans un revêtement évoquant la chatte d'une femme, complétée d’une paire de jambes peintes d'après pochoirs. Une série d'affichettes, « la nuit je mens », « la nuit tu mens », « la nuit jument » rajoutait un farceur au marqueur. Derrière de hauts murs partout à Montmartre je devinais des maisons, des terrasses-refuges, des lieux en-dehors du temps, habités par les êtres étranges que rencontre Nerval dans sa folie, ceux qui habitent en haut des villes et traversent les siècles. Au bas du passage Cottin c'est la rue Custine, puis la rue de Clignancourt, mais j'en ai déjà beaucoup parlé autrefois alors je suis un peu lassé. C'est la misère qui semble avoir glissé au bas de la butte, et spécifiquement sur cette pente orientale là. Je traversai le boulevard Barbès pour emprunter la rue Doudeauville aux autolib’ toutes squattées, fenêtres arrachées, deux hommes fument des joints dans l'une d'elle, d'autres y dorment. C’était le risque d’avoir voulu régler le problème de la mobilité avant celui du logement. Sortie de la Goutte d'Or voici les voies ferroviaires du nord, la lumière a disparu. J'accostai à La Chapelle, la rue Marx Dormoy déjà changeait, tel immeuble avait disparu, laissant place à un cratère géant, laissant cette tour nue, V2 sur nos souvenirs... Tournant rue du Département je passais devant le Veneto, qui existait encore, ce qui n'était plus le cas du si kafkaïen Grand Hôtel du Château, témoin de quelques détours, et abattu au printemps 2015 si j'en crois les archives de maps.... La rue du Département elle-même présente un aspect bien différent, voici un jardin d'enfants, il y a un éléphant, une girafe. Le bar des chauffeurs existe encore, mais pour combien de temps ? Passage au-dessus des voies de l'est, puis le boulevard par la Rue Caillé. Il ne restait d'une précédente visite qu'un ultime vestige, l'hôtel le Blues du Nord.





Je ne paraphraserai pas de nouveau le vers de Baudelaire, je ne l'ai que trop fait. Que tous ces lieux soient désormais détruits signifie simplement que j'évoluai alors dans un paysage en ruines, un quartier en attente de démolition. Au coin du boulevard de la Chapelle, ce bar au nom sublime, le "Tout va mieux". Plus loin un autre en forme de coda ironique, le "Formidable", au coin duquel j'amorçai ma descente vers Charonne, via le canal Saint-Martin. Sur les berges des colonnes de réfugiés se dirigeant vers la soupe populaire. Passé Faubourg-du-Temple, le canal est couvert, il y a des petits parcs pisseux en lieu et place de ses eaux. Le mémorial du Bataclan, une photo de belle femme glissée entre des fleurs. Il ne reste alors que deux stations de métro à courir pour rentrer.







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