Esquisse d’une exploration systématique selon le sens inverse des aiguilles d’une montre, problème de l’exhaustivité, du mauvais infini. Retour à Belleville qui change sans changer vraiment. Le plan autoroutier de Paris, le canal de l’ourq, Pantin et le brutalisme, Bagnolet ville exsangue.
Je pensais à ces quelques villes à l'est où je n'avais jamais mis les pieds. Il ne s'agissait pas de les faire toutes et je me promettais de ne pas vouloir l'exhaustivité. Mais il y avait au moins ces villes de la petite bordure, ces terres d'émigrations depuis toujours des trop pauvres parisiens, et cette histoire on l'entendait déjà lors des grands travaux d'Haussman, "on a trouvé dans un petit loft à Bagnolet"... "Pantin ça a beaucoup changé »… Pantin oui. Après m’être échappé de Paris d’abord par la coulée verte puis par la Seine, son canal de l’Ourcq semblait constituer son troisième échappatoire le plus naturel. Mais hors de question de le suivre depuis le canal Saint-Martin : l’angoisse d’avoir à passer devant chez Prune… Ainsi je décidai de passer par les boulevards de Menilmontant, Belleville et la Villette, l’occasion de voir comment avait changé mes chers quartiers. Le Da Lat avait fermé il y a longtemps déjà, et depuis lors je n’avais plus gouté à une soupe de canard laqué digne de ce nom. Le Quick aux rats aussi avait fermé, remplacé par un Sephora. Quelques enseignes comme cela avaient changé, seule la crasse était restée. Je vis un jolie café "Canailles Belleville", bien propret, remplaçant un vieux tripot, le "Café Maicha ». Je retrouve ce nom grâce à la fonction timelapse de Google Maps, ces véritables archivistes de la ville. Cinq fois ils passèrent le long de ce boulevard, et voici qu’en 2016 apparurent ces « Canailles », de canahla qui signifie meute de chiens, chienaille, canaille. J’apprends cela de Wiktionnaire, car désormais toute érudition est externalisée. En exemple une citation de Rebatet, ce qui constitue un choix étrange, et probablement politisée d’un contributeur engagé : "C’est une des joies de la canaille que de voir un homme de quelque valeur réduit à partager son sort. » L’endroit propose des planches à tapas « très sympas », qualificatif qui pourrait s’étendre à tout l’est parisien. Je plaisante, on peut y trouver du crack aussi. Après tout nous sommes toujours dans le bas-Belleville, sur ce coin de boulevard abouchent les rues Ramponneau, Bisson, Pali-Kâlo. Le génie de la ville c'est d’être parvenu à la superposition du deal et des tapas, comme deux dimensions parallèles mouvant dans les mêmes rues, se heurtant parfois, braquage, trou noir le sac a disparu. Le multivers en bas de chez toi, ce sont bien ces mondes ne parlant pas la même langue, Babel-ville chaotique - le jeu de mot est excellent - et dans l’un de ces mondes "canaille" signifie bar à Tapas.
Les boulevards s'enfilent jusqu'à Jaurès, et je galère un peu aux intersections, mais l'espoir est fort, j'attends le parcours de running promis par la mairie, il y aura des agrès de musculations, il y en a déjà au niveau d'Avron. Inutiles et laids, ils attendent d'être ramassés par quelques ferrailleurs de nuit, inutile et laids, ils sont néanmoins tout ce que peut la politique de la ville. Ils enseignent l'humilité à l'homme publique : voilà tout ton pouvoir, cher maire.
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Le plan autoroutier de Paris, dont je ne me lasserai jamais de parcourir l'inventivité, prévoyais au niveau de la place de Stalingrad un échangeur entre une autoroute dite de l’axe nord-sud et venu de la porte d’Auverbilliers et les boulevards de Stalingrad et la Chapelle. Cette autoroute se poursuivait ensuite jusqu’à la Seine par la tranchée du Canal Saint-Martin vidé pour l’occasion. Un autre échangeur prévoyait quelques interconnexions au niveau de Bastille, ce qui revenait à y installer un merdier du niveau de celui de la porte de Bercy. Ce projet n’était ni plus ni moins celui de construire un périphérique intra-muros. Que Pompidou fut mort ou le béton vienne à manquer, le projet fut abandonné. Mais cette idée d’axe nord-sud n’a cependant pas complètement été abandonné : il s’agissait d’en faire une piste cyclable maintenant.
Et pourtant aurait-on disposé sur la place Stalingrad un échangeur autoroutier que cela n’aurait pas changé grand chose en terme d’agrément. Je me souviens avoir entendu, il y a dix ans, "Stalingrad ? Ça a beaucoup changé". C'est faux. Toujours se méfier des quartiers qui ont changé. Rien ne change et tout change, certes, mais jamais vraiment dans le sens souhaité, par une sorte d'ironie métaphysique. Ou alors est-ce à cause de l'entropie, ou de la loi de Murphy - tout ce qui est susceptible de mal tourné tournera nécessairement mal -. Car ce qui reste du pompidolisme avorté, - et cela est sa demi-victoire -, est cette autoroute de la pisse qui coule de la porte de la Villette à Stalingrad et dont l’odeur s’exhale de chaque porte cochère, chaque recoin, chaque pont, du canal même. Des cannettes de 8-6 et de la pisse.
Sur le chemin je croisai quelques joggeuses, des joggeurs aussi. Le sol est pavé, ce qui est pénible, le sol pavé longe un terre plein ensablé, une sorte de terrain de pétanque gondolé, ce qui est tout aussi pénible, alors on hésite, voilà c'était pour le point running. Parfois je levai les yeux des pavés, des gondoles de sable, des joggeuses, et je voyais les bâtiments encadrant l'extrémité est du bassin, une certaine majesté, de quoi faire un Blade Runner suédé, un soir, avec la bonne lumière, en filmant pas trop longtemps. A ce point précis il est n'est plus possible de longer directement le canal, il faut contourner, pour éviter des terrasses, enfin je ne sais pas trop, puis nous passons la rue de Crimée, et cela opère comme un déclassement. Il n'y aura que ça jusqu'à Pantin et même au-delà, le long de cette diagonale périclitante. Je passai le canal Saint-Denis, dont je laissai à ma gauche la perspective mystérieuse à travers le 93. Tout là-bas il y aurait Saint-Denis, et encore au-delà Epinay, Argenteuil… Je pénétrai le parc de la Villette.
Qu’en dire ? Si ce n'est que les new-yorkais ont Central Park, les londoniens Regent’s, et nous… Rien ne fait plus étendard d'une certaine bêtise française que ce parc de la Vilette, avec sa mono-couille en chrome, ses jardins de bétons, ses passerelles suspendues, sa péniche cinéma, ses allées de bitumes et ses bosquets pisseux. La rencontre d'une certaine horreur géométrique, fasciste à la Corbusier avec la crasse du nord-est parisien. Ou comment annihiler à la fois le sentiment de nature et l’esthétique par un même geste architectural.
Puis soudain je passai le périphérique, dans un silence enchanteur, sans même m'en rendre compte, et le rideau se levait sur Pantin, Pantin qui instantanément te rappelle que le 19ième arrondissement est néanmoins un quartier bourgeois. Cela surgit d'un coup d'un seul, occupé que j'étais à admirer la réfection des moulins de ses moulins, l'un des plus beaux monuments du périphérique parisien. Le regard tombe, il manque de tomber dans l'eau, car les quais sont devenus étroits, et ici apparaissent des tas de feuilles mortes, et il y a un truc sur la gauche, très gris haut et massif, que je pris d'abord pour un gigantesque parking. Quelques éléments pourtant entraient en dissonance : déjà que le morceau soit siglé DanSp, ensuite que ces excroissances de béton aient des formes de Spaces Invaders. Je n'y prêtais pas plus d'attention, et poursuivis mon chemin, en me disant qu'après tout… et ce n'est qu’à rebours, que je compris.

Première phrase Wikipédia, paragraphe "Edifice" : "Conçu en 1965 par l’architecte « brutaliste » Jacques Kalisz, à la demande de Jean Lolive alors maire communiste de Pantin qui veut rompre avec les modèles bourgeois des bâtiments publics traditionnels, le bâtiment a eu pour première affectation en 1972 d’abriter la cité administrative de la ville de Pantin." En somme, cette laideur est politique, elle a été voulue et pensée par la mairie. Conçue au sein de de l'Atelier d'urbanisme et d'architecture, une officine d'architectes révolutionnaires qui trouva à se développer et à exprimer sa haine de la beauté et de l'humain grâce à des contrats passés exclusivement avec les municipalités dites de la "banlieue rouge". Seconde phrase : " Kallisz, rompant avec le modèle classique des murs rideaux sans relief, transperce ses façades-masque en projetant les volumes intérieurs à l'extérieur, soulignés par d'importants balcons suspendus qui sont occultés par des tabliers aux formes géométriques d’inspiration aztèque." Voilà pour l'explication des Space Invaders. Aujourd'hui ses mêmes amis le mettrait en taule pour crime d’appropriation culturelle.
Je refais la promenade, numériquement, je passe de lieux en liens, ouvre des perspectives, time-lapse entre l'avant et l'après, apprend en passant que la salle du Zenith avait été pensé comme "grande salle de rock populaire" et que la gare de la Bastille ne fut détruite qu'en 84, afin de bâtir ce qui fut promis comme "opéra populaire ». Kalisz lui voyait son oeuvre comme un "palais du peuple", il a aussi conçu une médiathèque à Choisy-Le-Roi dans le même style, il faudrait pouvoir retrouver les coupures de presse de l'époque, les tracts du maire vendant le projet. Un morceau de Roumanie à la porte de Paris ! Dans les dents la bourgeoisie. Las le bâtiment était inutilisable, impossible à chauffer, trop cher à insonoriser. Trop cher même à détruire - et cela est peut-être le plus édifiant. - Il fallut donc en changer l’affectation et c’est ainsi que le morceau devint le centre national de la Danse. Pourquoi pas ? Les cellules de garde à vue sont devenues les loges des danseuses... Mais je suis bonne pâte, je m’habitue déjà à ce "drôle de bâtiment". Mais j'envisage aussi, que ces communes pauvres, floués par des bonimenteurs peu scrupuleux et pour la richesse de quelques bétonneurs, sont peut-être aussi bien trop pauvres pour s'en débarrasser. Lorsque la forteresse de la Bastille fut détruite, ce sont les gens du quartier qui la démontèrent, l’arasèrent pour en récupérer les pierres. Mais de ce tas de béton, que faire ? Il n'y a rien à en faire.
Mais Pantin s'en sort bien. Les grands groupes s'y installent, ce qui fait frétiller les espérances de culbute immobilière des quelques bobos aventureux qui en avaient fait le "pari". Dépassant la première impression, mon oeil bourgeois, s’accoutumant, remarque la jolie mairie second empire, les nouvelles constructions, les projets immobiliers, trois stations de métro, une gare de RER, c’est le charme de ce canal. Mais une fois passée l'avenue Jean Lolive, axe principale de Pantin, du nom de Jean Lolive, ancien maire PCF de Pantin donc, - eh, elles ne peuvent s’appeler toutes Lénine - il me semble passer de la Roumanie à l'Albanie, de descendre encore un cran dans la palette de gris. Mais je grille peut-être mes cartouches trop tôt, car si je qualifie déjà le sud Pantin d'Albanie, que me restera-t-il pour qualifier Bagnolet ? Existe-t-il seulement quelque chose de plus gris que l’Albanie ? Oui, Bagnolet.
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La banlieue c'est comme tout, "il y a des coins sympas". Je devais être de mauvaise humeur aujourd'hui, car je n'en croisais aucun. Souvent ça se résume à une rue, voire à une perspective. Ou simplement une terrasse, voir un jardinet. Il est si facile de passer à côté, de toute sorte de choses, notamment de sa vie. On manque d'inspiration, et c'est fait, le cancer, la chimiothérapie, déjà. Ce sont les ruses du temps, il aime à se contracter en une seule et même journée, ce sont celles de l'espace, il aime à nous embarquer dans les rainures. Se perdre est déjà tout un effort. Je tentais des rues de traverses, des passages obscurs, ne dédaignaient pas traverser des cités, à la recherche de quoi ? A la recherche de la beauté. Au lieu de ça j'arrivai à Bagnolet.
J'étais resté frustré de mon premier passage à Bagnolet. Si j'en avais découvert Gallieni, son autoroute A3, et surtout le parc Jean Moulin, il me semblait ne pas l'avoir atteinte, Bagnolet. D'en avoir vu que les périphéries, les contours, des scories. J'en cherchai le centre. Il n'y avait-il pas un petit village, sa petite église, sa petite boulangerie ? J'avais bien vu cette petite chapelle au pied des tours, en face de la boucherie halal, mais c’était tout. Il n'y a pas de centre à Bagnolet car le centre de Bagnolet n'est pas à Bagnolet mais à Paris. Comme aspiré par sa porte, Bagnolet est une carcasse vide, un tas laissé là, quelque chose d'abandonnée. Après des travaux qualifiés à postériori de pharaoniques pour sa mairie PCF, Bagnolet s'est ruiné, laissant à ses successeurs socialistes une montagne d'impayés. Si bien que Bagnolet est aussi l'une des villes les plus endettés de France. Rien de grave, rassurez vous, puisque 70 % des Bagnoletins ne sont pas assujettis à l'impôt. L'important c'est simplement de ne pas y être solvable.
Je cherche la mairie de Bagnolet. Sur maps, je vois une dizaine de points marqués "Mairie" apparaître. Ce n'est pas facile. C'est pour récréer, ou réinventer le centre de Bagnolet que le PLU vantait l'extension de la mairie. L'architecte Jean Pierre Lott, a donc conçu une "sculpture" composé de trois galets décalés, venant "dialoguer" avec la mairie néo-classique d'origine. Véritable "totem républicain", elle re-dessine le centre le cité comme espace d'échanges. L'intérieur est conçu d'un certain nombre d'idées forces, dont celle de "maison commune", qui conçoit toute la mairie comme un espace unique du sol au plafond, justifiant donc un grand vide en hauteur permettant de donner différentes perspectives aux différents niveaux. La salle du conseil est placée au rez-de-chaussée, afin d’en maximiser l'accessibilité. Une passerelle relie les deux bâtiments, comme un dialogue entre le passé et le futur. On croit comprendre que l'idée d'agrandir la mairie, c'est simplement pour trouver des bureaux pour accueillir les emplois de complaisance. (charge salariale de 30% au-dessus de la moyenne). Le reste est une idée incarné dans le béton, c'est à dire un lieu invivable, le concept plutôt que la vie. S'agissait-il de rivaliser avec Pantin ? Dans le championnat régional de la mairie communiste la plus Ceaucescu, Bagnolet a frappé un grand coup. Malheureusement cela n'aura guère suffit à animer la place, qui reste en l'état un grand parking. Et les commerces ? Et bien ils ont été bien entendus aspirés par le centre commercial Bel Est deux boulevards plus loin.
Du shit, une gare routière, l'autoroute et le MacDonalds : Gallieni enfonce la concurrence et Bagnolet ne s'en remettra jamais. Les malls tuent les villes, c'est bien simple. Aubervilliers reste un contre-exemple, mais pour des raisons bien locales. D'abord parce qu'à Aubervilliers, il n'y avait absolument rien qui ne soit déjà mort, au niveau commercial. Ensuite parce qu'ils ont planté leur centre commercial dans un lieu strictement inaccessible, entre un canal et une autoroute et le périphérique, comme le misclick d’un Sim City grandeur nature. Je parvins au métro, il y avait des piliers de ponts, des gitans sous l'arcade, de la racaille en survêtements, des migrants dans des tentes. Plus en dessous les biffins chassés de Paris 20, chassés de Montreuil et qui viennent étaler leurs trésors dans les rues, les squares. Et pourquoi pas chassés de Bagnolet aussi ? Parce que Bagnolet n'a pas les moyens de se payer une police municipale. Pour les empêcher de venir la mairie n’eut pas d’autre idée de que de fermer la passerelle piéton vers Paris.
Pas évident de s'échapper de là, de faire la traversée de la porte de Bagnolet. J'ai suivi une contre-allée, pris une rampe, par le Novotel je crois.
La photographie satellite est manifeste : le prolongement de la rue de Bagnolet, c'est l'A3. Ceci permet de saisir les défis qui attendent Bagnolet, qui cumulent à peu près tous les désavantages. Une autoroute ? Foutez-y à Bagnolet. Un échangeur dégueulasse ? Bagnolet, foutez-y. Le plus grand marché aux voleurs de France ? Tranquillement ça se refoule sur Bagnolet. L'éternelle zone, depuis toujours. Pourtant quel caractère dans cette ville. Il suffirait de tout raser. Comme fut rasé auparavant déjà Charonne, et Belleville... Ce qui ne manquera pas d'advenir. Je descendais la rue de Bagnolet, qui n'était rien d'autre qu'un Bagnolet bien retapé, son futur. L'autre destin de la zone, c'est d'être repoussé toujours plus loin, pourquoi pas jusqu'à Reims, caché, enterré si possible. Une grosse dalle sur la zone. Paris 20ième est lui même une sorte de Bagnolet, mais agencé, les briques bien emboîtées. Ce qui ici laissé à l'abandon est là-bas entièrement optimisé. Mais ce sont les mêmes architectures, les mêmes barres, les mêmes faubourgs, le même relief. L'église Saint-Germain-de-Charonne, écrin villageois sur sa volée de marche, un jardinet joliment entretenue, cette maison du 18ième, derrière un petit cimetière. En face une jolie rue pavé. Paris est devenu un jardin dont tous les parterres ont été investis, pas moyen d'y mettre un bac supplémentaire. Le périphérique a fonctionné comme une gaine trop longtemps. Les bulldozers rongent leurs freins. Bagnolet en faillite bientôt se mettra en vente, s’offrant aux promoteurs.
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