vendredi 13 octobre 2017

Fleurs de ruine ::: Patrick Modiano (2)

Après ma lecture de "Souvenirs dormants" je cherchai quelques Modiano assagis sur les rayonnages de ma bibliothèque. J'en retrouvai quelques titres, comme "Le café de la jeunesse perdue", "Rue des boutiques obscures" ou "Place de l'étoile", et d'autres encore. Je savais que j'en avais lu certains - sans qu'il ne m'en reste d'ailleurs aucun souvenir -, sans savoir vraiment lesquels. Je n'ai pas conscience là maintenant, d'un auteur qui fut aussi brumeux que lui, qui en ait fait la substance même de son oeuvre. Car la substance est toujours la même, les pièces du lego sont identiques, et ensuite tout n'est que perspective nouvelle, de roman en roman. Qu'il s'agisse de rassembler un souvenir, ou alors de le disperser - comme dans ce dernier - comme on découpe un corps pour en balancer les membres (selon la métaphore macabre en vigueur dans sa 4ième de couverture). Qu'il s'agisse de cerner un lieu, ou un temps, ou de le faire flotter entre plusieurs - l'étrange temporalité de "Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier". Et je retrouvai donc un volume paru chez Points, à l'horrible double couverture en forme de M avec un fond photo représentant des tours eiffels cul sens dessus dessous - bon j'arrête là ma description car c'est indescriptible, ah je rajoute que de plus une partie de cette couverture est arrachée, notamment la barre la plus orientale du M en fentes découpées... - volume rassemblant trois romans, comme si trois valait l'un, et regroupant trois titres : "Remise de peine", "Fleurs de ruine", "Chiens de printemps". Celui là j'étais certain de ne pas l'avoir lu - ou alors seulement parcouru -, notamment à cause de la désagréable déchirure, et c'est le titre "Fleurs de ruine" qui attira mon attention, d'abord parce que le titre est beau, ensuite qu'il m'évoque un film un peu dérangeant, "fleurs de chair et de sang", ensuite parce qu'un critique, peut-être en parlant du dernier volume sortie, en avait tiré une citation pas mal, que je recopie ici : "Les Champs-Elysées... Ils sont comme l'étang qu'évoque une romancière anglaise et au fond duquel se déposent, par couches successives, les échos des voix de tous les promeneurs qui ont rêvé sur ses bords."

Une romancière anglaise... C'est amusant comme Modiano se refuse toujours à faire ce qu'on appelle du "name dropping", ironique quand on pense à la litanie de noms qu'il balance sans cesse, des noms inconnus bien sûrs. Dans "Souvenirs dormants", je me souviens du "spectacteur nocturne », un certain écrivain du 18ième siècle, sans plus de précisions, Restif de la Bretonne dans mon souvenir. Rares sont les noms d'écrivains qu'il lance : je serai bientôt, évidemment, contredit, par cette phrase ;
"ils parlaient de braconniers qui les fournissaient en cerfs et en chevreuils, d'abattage clandestin et de livraisons nocturnes à des boucheries chevalines, et les lieux où ils opéraient étaient ceux dont les noms si gracieux sont chantés par Nerval : Crépy-en-Valois, Mortefontaine, Loisy, La Chapelle-en-Serval..." Modiano cite assez peu ses auteurs, mais il cite le nom de Nerval. Peut-être à cause de leurs affinités communes, leur goût de la topographie.

Cette indication - "Fleurs de ruine" -, m'amenait à ce volume qui n'est pas sans rapports avec "Souvenirs dormants". Dès la troisième page je retrouvais ces histoires de Val-de-Marne, où je pensais que Modiano n'avait jamais mis les pieds. Je me trompai. "En ce temps-là, on allait de Paris à Nogent-sur-Marne et au Perreux par la gare de la Bastille ou la gare de l'Est." "J'ai connu encore cette ligne au début des années soixante avant que le Réseau Express Régional ne lui succède, et que la gare de la Bastille ne soit détruite pour laisser place à un Opéra." Il est encore une fois question du viaduc de l'avenue Daumesnil. Il est ensuite question de l'ïle aux Loups, puis du boulevard Saint-Michel, de la Montagne-Sainte-Geneviève. Ça se lit comme une rêverie interminable sur l'indicateur de chemin de fer que Swann compulsait comme "le plus enivrant des romans d'amour", car il lui permettait de rêver aux moyens de "la" rejoindre. On ne sait pas trop ce que Modiano veut rejoindre. Et puis subitement une certaine phrase, "Aujourd'hui, ces dîners du dimanche soir me semblent aussi éloignés dans le temps que s'il s'était écoulé un siècle.", qui résonne avec une autre de "Souvenirs dormants", "A la terrasse du Rêve, j'écrivais dans la marge d'un des journaux les noms de ces gens dont je me souvenais pour avoir assisté à leurs "soirées" du dimanche soir, où je l'avais rencontré, elle." La page qui suit dans "Fleurs de ruine" : "Nous nous sommes engagés dans l'impasse bordée d'immeubles que l'on appelle l'avenue Rodin". Une dizaine de romans après, nous y découvrirons un cadavre, mais pour l'instant, à cet endroit-là il n'y a rien.

La fille s'appelle Jacqueline, et elle "représentait pour moi la Française idéale, telle que la rêvais à l'époque." Ce nom caché dans "Souvenirs dormants", est révélé 20 ans avant, dans "Fleurs de ruine". A ce stade de mes déambulations, les romans de Modiano semblent être pensés comme ces feuilles de codes qu'il faut superposer pour en découvrir le véritable message. En se basant sur les échos, les redites, les obsessions, ainsi un certain bureau à double sortie, dont l'une donne sur les Champ-Elysées, l'autre à l'autre bout de la ville, après un dédale de couloirs (c'est le bureau de son père). Il y a encore cette impression, que moi même j'écrivais il y a longtemps, de vieux port méditerranéen, que l'on ressent dans certains quartiers un peu abandonnés, "De la place de l'église, la rue Bonaparte descendait vers la mer". Je le ressentais systématiquement rue du Buissont-Saint-Louis, par les éclats du soleil sur la courbe pentue de cette rue. Il en est aussi question dans "Souvenirs dormants" à propos de Montmartre en été (la pente est absolument indispensable à l'impression, c'est elle, si tant soit peu que le bout de la rue soit masqué par une courbe, qui donne cette impression que la mer se situe juste-là). 

Cette phrase est encore plus manifeste : "J'éprouve un sentiment de culpabilité dont l'objet demeure vague : un crime auquel j'ai participé en qualité de complice ou de témoin, je ne pourrais pas vraiment le dire." Etrange imprécision, demi-aveu, enfumage. "J'ai senti une pression au creux de la poitrine, une fleur dont les pétales s'agrandissaient et me faisaient suffoquer."



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