jeudi 19 avril 2018

Bagneux ::: Sud (4)

Suivre les pas de Rohmer dans les Hauts-de-Seine, croire en l’amour. Le passage de Gentilly, dans les pas d’Ilan Halimi aussi.

eglise Gentilly

Je revis quelques Rohmer sous l'angle topographique. Les nuits de la pleine lune repassèrent un soir sur Arte : il y avait ces appartements parisiens, un petit un grand, et puis celui de la banlieue. Ces personnages s'épuisant à exprimer leurs désirs, tantôt pour les comprendre eux-mêmes, tantôt pour séduire les autres. Sur le quai d'une gare de RER des années 80, je lisais le nom de celle-ci : Lognes. L'une de ces communes étranges ramenés sous le vocable commun de Marne la Vallée : de celles dont le nom n'est pas assez vivant pour exister. Je découvrais aussi qu'elle était située juste après Noisiel. Une ville nouvelle dont la gare est plantée au milieu de plans d'eaux : plusieurs plans montre l'héroïne marchant entre deux palissades. L'appartement de Rémi est situé Cours-des-Lacs, d'une laideur toute cinématographique. Pour se rendre à la gare il faut longer le cimetière d'un coté, l'étang des Ibis de l'autre. L'homme est architecte et nous peinons à croire qu'il habite la ville qu'il est supposé bâtir. Mais peut-être en était-il ainsi à l'époque ? Avec le délitement des liaisons ferroviaires et l'accumulation de problèmes sociaux dans les banlieues, ses élites refluèrent vers le centre, et Paris est devenu le fort Alamo que nous connaissons aujourd'hui.


L'érotisme du regard de Rohmer m'étonnait : les tétons de Pascale Ogier sous son débardeur blanc,  la filmant nue alors qu'elle quitte le lit d'un spécimen de belâtre eighties -. Cette phrase dans la bouche de l'héroïne, ce n'est pas tous les jours que quelqu'un m'attire... Le lendemain pour la femme de l'aviateur c'était cette longue scène avec Marie Rivière en slip sur son lit, éconduisant inlassablement un type - j'avais voulu revoir les paysages des Buttes Chaumonts -. Il y avait ce plan de la gare de l'Est vu depuis la rue d'Alsace, ici la filature commençait. Un café Coco au coin de la rue Cavendish et de la rue Armand Carrel, devenu simplement le Chaumontois. Paris ne changeait pas, ne changerait plus même, si ce n'est aux marges. La ville semblait avoir atteinte sa forme achevée. Seule la banlieue muait frénétiquement. Je revis le conte d'Hiver : une scène de baise après une scène de plage. Sur le quai de la gare Félicie se trompe dans l'adresse qu'elle donne à Charles, lui indiquant une rue Jean Jaurès à Courbevoie au lieu de Levallois. Elle pense alors rencontrer l'habitante de Courbevoie susceptible de recevoir cette lettre tant attendue mais n'y découvre qu'un immeuble détruit. Ensuite c'est le sien qu'il l'est à Levallois. Elle zone alors chez Loïc, un homme qu'il l'aime et qu'elle n'aime pas : sort du métro à Belleville, passe devant le Da Lat, puis le petit manège... Rejoint son salon de coiffure, suit Maxence son propriétaire jusqu'à Nevers, afin là-bas de renoncer à la possibilité de ne jamais recroiser son Charles. Revient à Paris le soir même, écoeuré de ce renoncement à l'attente. Repart chez sa mère, banlieue sud, prenant le bus porte d'Orléans, s'assoit en face de lui. Le reconnaît, fuit, il la rattrape, à la fenêtre j'entre-apercevais l'enseigne d'un café de la Nationale 20, puis sur l'abri-bus derrière lequel elle s'enfuyait un panneau 194 vers Massy. Le miracle avait eu lieu, mais il ne s'agissait pas d'édifier notre foi en Jésus-Christ - la foi sèche du débile léger d'Ordet ressuscitant la femme pour ressusciter la foi religieuse de son mari - mais en l'amour, et ce qui était plus miraculeux encore, c'est qu'y assistant nous y croyions, et que cela parvienne à nous émouvoir. Le matin même, par un hasard étrange j'avais emprunté cette même nationale 20, depuis le carrefour dit de la Vache Noire jusqu'à Bagneux. Tout est fortuit sauf le hasard disait-il. A ce niveau, entre deux barres l'une grisâtre l'autre maronnasse une vieille bâtisse le long de la route noyée sous les camions, l'enseigne d'une "Résidence Chlorophylle : vivez au calme »

J'avais abordé cette banlieue sud par son sud-sud, sa cité universitaire. Là j'avais repéré cette passerelle franchissant le périphérique face à l'église du Sacré-Coeur de Gentilly, dont la flêche dominait ici à la fois l'A6a et le BP. Bel accès. Je traversai ces pavillons espagnols, italiens, anglais, chacun semblant singer les codes architecturaux de son pays. Il s'agissait à chaque fois de faire anglais ou italien mais sans l'être, et c'est l'outrageuse envie de sembler qui faisait l'inauthenticité. Peut-être était-ce cela le kitch ? J'ignore si le mot existe encore, et s'il n'a jamais signifié quoique ce soit. Le pavillon anglais évoquait le Poudlard d'Harry Potter, et la maison de la Corée presque achevée l'un de ces immeubles modernes de Séoul. Plus loin deux barres de cité encadrant une sorte de médiathèque municipale PCF brutaliste, c'est la maison du Liban. Partout des travaux entravaient mes pas, et lorsqu'enfin je voyais par-delà une petite butte verte la flèche de l'église de Gentilly, c'était pour me retrouver face à une grille fermée : la passerelle nouvelle n'était pas encore ouverte au public. Détours encore, une rue, ici une porte, étroite, sous le périphérique, et j'y abordai, en cette banlieue sud sans forme.

Là le périphérique était doublé par une étroite rue tout aussi fréquentée. Contre le courant je rejoignais le sacré coeur, monté sur un promontoire d'où je pouvais découvrir les méandres des échangeurs. Un chemin piéton en balcon au-dessus de ces perplexités bruyantes me conduisait au Chaperon Vert, ces quelques barres HLM. Il y aurait au-delà le lieu dit de la Vache Noire, et c'était là qu'un jardin suspendu au-dessus d'un centre commercial exhalerait au milieu des cerisiers en fleurs de ténébreuses odeurs de graillons de McDo, depuis des cheminées de ventilation émanant tout droit de ses cuisines fétides. En contre-bas quelques horribles départementales, et cette nationale 20 le long de laquelle avait rêvé la rohmerienne héroïne.

Au-delà du fort de Montrouge je bifurquai vers Bagneux, le panneau même signalant la ville était défoncé. Je me souviens du froid ce jour là, et cette menace de pluies. Sur le S8 je surveillai la progression de ces masses noires et humides se dirigeant vers Paris, pensant pouvoir les éviter en me faufilant entre deux. Je pensai aussi à Ilhan Halimi. Qu'aurai-je pu voir d'autre ici, sinon les tours où il fut torturé, la cave où il fut enfermé ? Je voulais simplement voir ces lieux. Empruntant la rue Jean-Marin-Naudin, découvrant le chantier d'un futur métro. La cité de la Pierre-Plate, barres en quinconce, la rue Prokoviev. Il serait question d'un appartement au numéro 1, d'une chaufferie au numéro 3. Je n'y découvrais que le calme et une certaine indifférence.

Je descendis vers Blagis, tout droit sur une église de briques, avant de suivre un panneau vers Fontenay, là-bas je voulais aller : voir la maison de Huysmans. Une nouvelle côte, longeant quelques cités. Cette banlieue sud sans formes, montés sur colline, ne se dévoilant selon aucune perspectives.

Un petit centre, un petit bourg comme ils aiment à se les faire, dans les Hauts-de-Seine. Je me souviens d'une chocolaterie, nommé chocoalcoolo je crois, quelque chose du genre - j'écris de mémoire -. Au 3 rue Jean-Jaurès, sur le mur de briques d'une résidence laide, cette petite plaque : "Ici Huysmans écrivit son roman A rebours". Passant sous un porche je gagnai un petit jardin en pentes, où travaillaient quelques ouvriers. L'un d'eux m'abordait : je cherche des ruines lui expliquai-je. Il ne reste du château que cette margelle : il y avait bien une chapelle, ou un puits, qui servit de remise mais est désormais bouché...

Traversant Sceaux un homme habillé en pénitent portant une croix de bois sur son épaule - jour de Pâques. Puis le parc, ce château de Tintin, des canaux des mares, au fond passe l'A86, enterré. Station de RER Croix de Berny.



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