vendredi 20 avril 2018

Aspects de Vitry ::: Sud (5)

Où mourut Artaud

vitry

Je m'étais promis de revenir à Ivry par beau temps, explorer toujours plus en amont dans les terres. J'en avais vu les rives de Seine, la zone confluence, puis quelques aspects : mais désormais je ne m'astreignais plus à suivre les jolies promenades, quais ou coulée verte. Pour aller maintenant un fil ténu suffisait à lancer mes pas, le long des avenues comme des étroites rues pavillonnaires. Peu à peu je m'étais éloigné des côtes de la ville, celles dessinées par la Seine, la Marne, l'Ourcq, pour m'enfoncer toujours plus loin dans les terres. J'en avais dessiné les contours, je tranchai maintenant directement dans la ville.

avenue de france
L'avenue de France
Il me fallait encore sortir de Paris. L'avenue de France, le boulevard Massena puis l'avenue de la porte de Vitry, surplombé par quelques HBM à l'ouest, surplombant les voies d'Austerlitz à l'est. Le périphérique passé, je retrouvai cet étrange quartier de petites maisons à flancs de coteaux distribuées par des sentiers. Je manquai encore une fois le moulin de la Galette, émergeant plus loin, au niveau de la station Pierre et Marie Curie. Au coin des rues Edouard-Vasseur et Jean-le-Galleu les ruines du "Bon accueil", tagués de deux "Bidoche!", d'une jolie tête bleue et de quelques autres écritures. Sur sa porte une affichette délavée "Palestine occupée". Depuis le plateau, quelques perspectives s'ouvraient sur la banlieue est, depuis un parking, ou encore un cimetière.

Ivry street art



Ivry


Je redescendais vers la mairie d'Ivry pour visiter les étoiles de Renaudie, du nom de l'architecte qui donna son visage à l'Ivry moderne. Passé l'église-Saint-Pierre-Saint-Paul s'élevaient ces ensembles tels des buissons d'épines de bétons noirci, qui semblaient avoir poussés anarchiquement autour d'un petit bois de tours - les tours Lénine, Raspail, Casanova... -. L'ensemble ceignait la vielle ville et son front d'immeubles de faubourgs parisiens. En face du Lidl un camion de livraison costaud pourrissait mon cadre : je décidai de m'enfoncer plus en avant dans le merdier, repérant un escalier de béton menant à un portail défoncé. Je progressai au sein de ces terrasses étagées, dont il s'agissait pour les maigres buissons qu'elles élevaient de briser par la végétation le gris noirci de sa construction. Une orgie de triangles, abritant d'autres appartements ou bureaux triangles, ouverts par de grandes baies vitrés. Là une passerelle, puis une sorte de square aérien composé d'un banc tagué et de quelques herbes, tel un nid perché d'une falaise de béton. De là je pouvais sinon admirer du moins voir la tour Lénine. Ma progression s'interrompit quelques pas plus loin, face à un portail qui lui n'avait pas été défoncé. L'ensemble abritait aussi un centre commercial périclitant, auquel j'accédai par une rampe de béton serpentante le long de la promenée Jeanne-Hachette. La vitrine triangulaire du cadavre d'un CinéBank 24/24 accueillait les passants, avant que la pente moussue ne les entraîne dans les entrailles de l'un de ces centres commerciaux de banlieue périclitant : l'offre commercial ici n'excédait guère celle des Flanades de Sarcelles ou de la gare de Sevran Beaudottes. Il me semblait faire un voyage à rebrousse temps : le lettrage des enseignes, la configuration des lieux. Un paysage rohmerien, à la différence que sa petite coiffeuse serait maghrébine. Les années 80 fossilisés par la grâce du béton. Une bien ironique place du Poème ouvre sur une passerelle en pente descendante interdite aux caddies, vélos et rollers : quelques accidents sûrement survinrent à ce coude dangereux, occupé par un magasin de vêtements en contrebas. Plus loin une esplanade, le marché, la mairie, et d'autres buissons d'épines encore : les Cités du parc, Casanova... Une grosse boule. Je passai près d'une école : Aulnay, Clamart ou Ivry, partout les enfants rendent la même clameur.



mairie Ivry

place du poème Ivry




Tout cela me plaisait. Le seul tort de la mairie d'Ivry ne fut-il pas d'accueillir les populations pauvres et précaires d'île-de-France ? J'imaginai les mêmes lieux occupés par des architectes, des gens de télévisions : des jardins suspendus luxuriants, des espaces commerciaux occupés de belles enseignes, des boutiques bios. Et si chaque appartement est un défi à l'ameublement, nulle doute qu'il serait relevé avec dévotion par de tels occupants. La fierté ensuite d'habiter des lieux aussi atypiques, une distinction. Si proche de Paris, le métro au pied de l'immeuble. Non le problème n'est pas l'architecture mais la pauvreté. Pour le moment la politique municipale - PCF depuis un siècle - permettait aux populations pauvres d'y vivre : mais quand serait-il si la droite était élue ?

Au milieu de cela, la cité Maurice Thorez, énorme équerre de briques de 15 étages monté d'un beffroi, surplombant le parc du même nom et construite sur les ruines de la maison Esquirol où mourrait Antonin Artaud.


A nouveau je remontai vers le plateau au niveau du fort d'Ivry, toujours aussi strict en ce qui concerne les visites, avertissement terrain militaire, risques d'effondrement et de tirs sans sommation. Derrière c'était Vitry, dont je gardais un souvenir de bourg à fois champêtre et industriel lorsque je l'avais longé côté Seine. Etait-ce bien de là qu'était venu le 113, Mokobé, tonton du bled ? Je pensais avoir vu la ville en voyant sa gare, mais étrangement celle-ci en est toute excentrée. Rapidement l'habitat se densifiait, à coups de blocs monochromes. Un visage de femme me surprit sur le mur pignon d'une cité. Plus loin deux fresques représentant des guerriers africains en pagne et javelot qui pourraient aisément être dénoncées comme stigmatisantes. Entre deux immeubles de briques une jolie église, dont je m'étonne toujours dans ces mairies communistes qu'elle fut conservée. Pourquoi ne pas en avoir fait au moins tomber le clocher, la nef pouvant toujours servir de MJC. Côté dalle Robespierre, boulevard Stalingrad l'ambiance changeait encore. C'est ici que Mokobé ouvrait un tacos en grande pompe, presse conviée, fil d'attente dans la rue, article dans le Parisien et les Inrocks partis goûter. A partir d'ici et tout le long de la D5 s'élèvent les grands ensembles est et ouest de Vitry. Nous y perdions quelque peu en subtilité.




eglise Vitry

street art vitry

street art vitry

street art vitry


Je montai une butte vers le parc des Lilas, sinuant entre les tours. Plus qu'un parc un morceau de campagne épargné par la ville, à l'ambiance étrange, avec ses champs d'herbes folles, ses hameaux de cabanons perdus et sa casse automobile. Côté sud voilà quelque chose de plus aménagé, dans le goût français, avec ses allées d'arbres bien alignés, une rivière de pierre, ses panneaux d'interdiction partout.


A86 Thias

J'arrivai à Thiais, pour le franchissement de l'A86. J'y appris quelques nouvelles de Larusso, programmé là bas auprès de Louisy Joseph, Laam et Lynnsha au parc de l'Europe pour un concert gratuit. Auquel il n'est pas encore trop tard pour assister, puisqu'il aura lieu le 21 juin 2018, jour de la fête de la musique. Je m'arrêtai là : la grève m'empêchait ce jour d'aller en avant, pour cause de perturbations sur la ligne C. Je dus revenir sur mes pas, côté Villejuif, vers la station Louis Aragon. Une arrière banlieue sans intérêt. Je détestais Villejuif, quelque soit le bord par lequel je l’abordai.



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