mercredi 18 avril 2018

La Bièvre : à travers Gentilly, Arcueil et Fresnes ::: Sud (3)

Huysmans et la Bièvre, Satie à Arcueil, Sade aussi, Fresnes et Antony.



Au sud la banlieue semble s'étendre infiniment, illisible. Je la voyais bordée à l'est par la Seine, à l'ouest par les forêts préservés des Hauts-de-Seine, des Yvelines, pour les villégiatures bourgeoises. Mais en son coeur, je n'y voyais rien. Elle n'avait pas la topographie hiératique de la banlieue nord, structurée par ses canaux, bornée par les aéroports, couronnée des grandes forêts romantiques de l'Oise. Partition immuable de la zone pavillonnaire succédant aux parages industriels de Paris, précédent elle-même les grands ensembles, avançant en ligne. Là Gentilly, Arcueil, Cachan, Vanves, ces villes discrètes, ne faisant jamais tapage. Il y avait bien la ligne du RER B, et l'autoroute du sud : mais rien qui ne s'impose aux pas. Le nord a ses nationales, une deux et trois, le sud ses départementales, rayonnant de la même intensité, la D5, la D7, la D920, la D906, depuis les portes de Choisy, d'Italie, d'Orléans, de Châtillon. Maspero lui-même après avoir consacré deux cents pages à la banlieue nord n'en consacrait qu'une cinquantaine au sud, toutes décousues et sans allant. C'est dans ce livre que je découvris l'existence d'un aqueduc surplombant Arcueil, massif machin planté d'un bord à l'autre de ce qui ne pouvait être qu'une vallée. Comment un ouvrage si imposant a pu m'être dissimulé durant une trentaine d'années ? C'est qu'au sud, sur cette ligne B je n'avais jamais dépassé la station Laplace, et sa sinistre maison des examens. Cette ligne B sud justement. La seule fonctionnant normalement en ces jours de grève.



Une vallée donc courait au sud, et dans cette vallée coulait la Bièvre, cette rivière-enfant disparue telle que la racontait Huysmans dans les pages magnifiques qu'il lui consacrait, "Née dans l'étang de Saint-Quentin, près de Trappes, elle court, fluette, dans la vallée qui porte son nom, et, mythologiquement, on se la figure, incarnée en une fillette à peine pubère, en une naïade toute petite, jouant encore à la poupée, sous les saules...".  Enterrée à Massy, montrée à Fresnes et La Hay-les-Roses pour l'agrément, puis devenant égout pour les eaux sales de banlieue, courant quelque part dans Paris, pour se jeter enfin dans la Seine, cette jolie petite rivière de champs devenu putain à la ville, ce que Huysmans dit de son style parfait ainsi, "Comme bien des filles de la campagne, la Bièvre est, dès son arrivée à Paris, tombée dans l'affût industriel des racoleurs ; spoliée de ses vêtements d'herbes et de ses parures d'arbres, elle a dû aussitôt se mettre à l'ouvrage et s'épuiser aux horribles tâches qu'on exigeait d'elle. Cernée par d'âpres négociants qui se la repassent, mais, d'un commun accord, l'emprisonnent à tour de rôle, le long de ses rives, elle est devenue mégissière, et, jours et nuits, elle lave l'ordure des peaux écorchées...". Abattoirs, hôpitaux, teinturiers, elle pue trop alors on l'enterre, on remblaie, sa vallée même disparaît passé les fortifs. Elle coule désormais dans les entrailles de Paris et jamais plus nous la reverrons - qu'est-elle devenue ? Parfois dans Paris, des plaques commémoratives. Je ne les cherchai pas, l'entreprise serait trop fastidieuse. Sont-elles justes ? La Bièvre elle-même, démultipliée en de multiples cours, déviée pour de multiples usages, semble s'y être perdu dans les boues. Sa topographie est désormais celle du réseau des égouts de Paris. Plus tard pourtant, je la croiserai, au niveau de la Haÿ-les-Roses, puis la manquerai à Fresnes comme à Cachan. Elle y est un maigre ruisseau au fond d'une rigole d'herbes folles ne semblant pas mériter les attentions dont elle fait l'objet. Cette promenade flambant neuve, passerelles de bois, jardins aménagés, la remise à la Bièvre à ciel ouvert. Mais m'approchant, je la considérai, frémissante, la naïade de Huysmans : quelques pas plus loin se tenait la grille qui marquait le commencement de son séjour souterrain.

bievres

Il y a au fond de cette vallée un autre fantôme, dessinant la ligne d'autres pas, ceux d'Erik Satie sortant de sa maison d'Arcueil pour se rendre chaque soir dans son cabaret Montmartrois puis en revenir. L'anecdote m'avait toujours subjugué. Ces pas plus fantomatiques encore que le cours de la Bièvre disparue sous Arcueil, sous Gentilly. Qui pourrait les mettre à jour, qui en aurait gardé la trace ? Il ne suffira pas cette fois-ci de consulter le registre des canalisations d'eaux usées de la ville. Si la Bièvre subit un pauvre destin celui de Satie fut plus pauvre encore. Quittant son "placard" de la rue Cortot, derrière le Sacré Coeur, le voilà s'installant dans une maison d'Arcueil, pour des raisons d'économie, au 22 désormais 34 rue Cauchy, massification urbaine oblige. Une maison à lui ? Non, même pas, une chambre - moi qui m’imaginait un charmant pavillon fleurie aux parasols chantant selon la chorégraphie d’un petit ballet -, au second étage d'un petit immeuble photographié par Doisneau en 54. En toile de fond une cheminée de briques, au premier plan une triste maison sans eau de la banlieue industrielle. Il y a beaucoup de tristes anecdotes sur Satie, toutes plus mélancoliques les unes que les autres : la centaine de faux-cols retrouvés à sa mort, cette chambre qu'aucun autre être humain que lui n'avait pénétré depuis qu'il s'y était installé trente ans auparavant. Ses ensembles complets-vestons tous identiques, tous mités, achetés d'un bloc avec l'argent d'un héritage. 


Je me demandai quel trajet il empruntait. J'ignorai si cela avait été documenté. De la rue Cauchy à la rue Cortot, maps propose deux itinéraires, l'un passant par la porte d'Arcueil, à l'ouest du Parc Monsouris, l'autre par la porte de Gentilly, le longeant à l'est. L'homme était néanmoins fantasque, difficile d'exclure qu'il ne préféra pas passer, chaque fois, par la porte de Bagnolet, traversant Ivry, la confluence, le Chinagora, etc... Un argument contre : avec de tels détours, il n’aurait eut chaque jour que le temps d'un allée-retour. Gageons que le harassement du réel quotidien l'ait contraint à la raison, celui du plus court chemin. Je le crois homme intègre, à la Lancelot - avec quelques faiblesses donc -, mais cherchant toujours la voie droite : il emprunterait alors la rue par laquelle j'étais venu : naturellement la rue Cauchy se prolonge en rue de Stalingrad puis Benoît Malon jusqu'à la porte de Gentilly, mais pour rejoindre la porte d'Arcueil il lui aurait fallu emprunter la rude pente de la rue Pierre Brossolette. Aucun de ces personnages n'existaient de son temps... Ces rues même l'existaient-elles ? Les parages de Gentilly et d'Arcueil pouvaient tout aussi bien être une vaste zone. L'autoroute A6 ni la cité universitaire n'avaient pas été bâties : du moins à défaut de périphérique était-il obligé d'emprunter pour passer les fortifs l'une de ces portes de Paris. Passé celle de Gentilly, une carte de l'état major de 1820-1866 signale un coude de la Bièvre en contre-bas d'une vallée courant d'Auguste Blanqui à la porte des Peupliers… L'édification d’un viaduc était alors nécessaire à la nouvelle rue de Tolbiac pour la franchir, et il est dit par-ici que la différence de niveau était de 18 mètres. Ce ne fut qu'ensuite que cette vallée fut remblayée : Satie observa-t-il les travaux d'ensevelissement de la Bièvre ? J’ai quand à moi peine à imaginer qu’il existât là une vallée…


Juste derrière sa maison, je découvris l'hôtel "Le Sympa".


rue Erik Satie
La rue Erik Satie d'Arcueil
Il ne sera pas dit qu'Arcueil mésestime son illustre locataire, lui octroyant même un rue un peu plus loin, dans un bloc d'immeubles établi à la gloire du brutalisme. Evidemment je la manquai, trop occupé à me rendre à la maison de ce second grand illustre locataire de la ville, le marquis de Sade, qui pour 800 balles se gardait une garçonnière au coin de la rue Fontaine et de la villa des Irlandais, c'est l'affaire Rose-Keller. Nulle plaque commémorative ici édifiant lesnarcueillais sur les procédés érotiques de Donatien-Alphonse. Dans le Parisien, il est question d'entailles à coups de canifs et de brûlures à la cire chaude. Où lisais-je qu'il s'agissait d'une tentative d'extorsion de la part d'une putain ? Il y est question de brûlures, de rapport de coups et blessures d'un médecin-chirurgien, contredisant la dame, mais possiblement corrompu. Il semble difficile d'en juger. Quand à la maison, elle a bien changé, n'existe plus même. Un homme en sort promener son chien.

Je poursuivis vers l'aqueduc, passant vers Cachan que je traversai d'une même foulée sans jamais m'arrêter. Puis ce fut l'Haÿ-les-Roses, sur le même tempo hormis cet halte en ces jardins de la Bièvre : ma curiosité était entièrement absorbée par cette ville de Fresnes. Existait-elle vraiment ? Où n'était-ce qu'une colonie pénitentiaire ? Poursuivant sur la départementale, j'en visai l'entrée, avant de décider de le contourner par l'est. J'étais alors toujours dans la vallée, et montait donc parmi un ensemble de résidences sans cachet. De là-haut, les fenêtres stores tous baissées des bâtiments de la prison. Etaient-ils raisonnables d'enfermer des gens là-dedans... Par là-haut, tout contre les murs de la prison, en surplomb, un chantier promet "20 appartements en accession, du 2 au 4 pièces, à partir de 149000 euros TTC". Errant à travers les squares secrets d'un petit ensemble pavillonnaire, je butai ensuite contre l'A86, en tranchée à cet endroit.


Il y avait là un espace Général de Gaulle, une dalle surmontée d'un carré de buisson recouvrant l'A86. Et ce terme d'espace me paraissait judicieusement choisi : on aurait su comment qualifier autrement cet endroit. Derrière le mail du Mali, une longue barre, toujours à Fresnes. Derrière elle l'interconnexion A86 - A6, qui étrangement ne fonctionne pas de l'ouest pour le nord.




C'est là Fresnes, la mairie, sa petite église, cette ville existe. Il y a aussi la permanence du parti socialiste, jouxtant un Ciné Bank tout aussi pimpant. Je passai par le beau parc André Villette.

eglise fresnes




Après cela je bifurquai vers Antony, la cadence sur la ligne C du RER n'étant en ces jours de grève guère assurée. De tristes maisons meulières, sa rue principale - on les reconnaît au Monoprix -, une odeur générale de fric. Je repris le RER vers Paris.



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