samedi 17 mars 2018

Sinusoïde bagnoletine ::: Nord (17)


Une rue mène à Bagnolet, elle porte son nom, prend départ vers Charonne puis longe l'est du cimetière, conduit jusqu'à porte, les Mercuriales, ses tentacules de béton. Juste avant d'y parvenir j'empruntai la rue du Capitaine-Ferber, qui sonne très piraterie, très flibuste, la place Octave-Chanute puis cette volée de marche menant à la campagne à Paris, petit lotissement d'époque sur une butte que vous ne traverserez jamais par hasard. Suspendue au-dessus de la ville une bulle pavillonnaire de trois rues, belles meulières, cerisier en fleurs, portails en forge, un million pièce, et encore pour en avoir une de la rangée qui tel un rempart noir surplombe le boulevard Mortier. Je rêvai un instant d'y habiter. J'en photographiai un lampadaire, photo cliché, cliché de Paris, vie de cartes postales, indirectement vécus. Rue du Père Prospère-Enfantin je croisai un chat miaulant. Signe que les parages n'étaient pas si dégueulasses. Quelques marches plus bas c'est la place de la porte de Bagnolet, située du côté Paris avec sa monumentale paille cassée plantée dans le rond point : et je nous y vois rageant depuis le périphérique tentant de se faufiler entre les maréchaux et le tramway entre les trois fils de voitures. Quel spectacle depuis ces maisons... Square Severine j'apercevais les têtes des mercuriales posées sur le gazon. Au pied des marches des hommes harassés, allongés sur des cartons de fortune, tandis qu'au feu rouge, d'autres gens venus d'autres pays en tendent d'autres "famille Syrie".






Je décidai ensuite par commodité de prendre une nouvelle radiale subtile entre Montreuil et Bagnolet, en miroir de celle que j'empruntai en bordure de l'A3. Au lieu d'emprunter par le sud, la Noue, la Capsulerie, j'emprunterai la voie nord, par la mairie, le quartier aux fleurs - marketing immobilier - puis les Malassis, avant de repasser l'A3 vers Romainville, cette Fontaine du Brouillard que je voulais revoir. Puis la Boissière et Rosny-Bois Perrier, selon une sinusoïde inverse. J'y étais passé le matin, cette fois-ci la journée était largement avancé. Nuages noires surgissant de Paris, je les fuyais visant les éclaircies à l'est.


L'avenue Ibsen - littérateur norvégien est-il écrit sur la plaque, avec une sorte de mépris pensai-je - longe le Square Séverine et ouvre une perspective sur la porte, d'ici aussi embrouillé qu'un sachet de saucisses grises, voici les Mercuriales se détachant progressivement dans le ciel de Bagnolet. Je suivis une contre-allée située par-delà le périphérique, le long d'immeubles sales, mur de crasse et anti-bruit pour la ville, jusqu'à rejoindre à la pointe rue Hoche la grande mosquée de Bagnolet où convergeaient les fidèles. Depuis le square Fougères Sud, situé sur cette portion couverte entre les Lilas et Paris, je photographiai l'ensemble, sans grands résultats. Il y a là quelques pavillons gris en lisière de périphérique, alignés tels les pierres tombales d'un cimetière dégradé, Bagnolet, ville fantôme. Au coin d'un pâté de maison grisâtre l'une d'elle arborant fièrement une tapageuse peinture jaune pour conjurer l'austérité des lieux. Ou alors était-ce pour un tournage.




Je repassai donc dans Bagnolet, et cette fois-ci trouvai sans peine la mairie, en l'endroit d'un gros chantier à l'ombre des Mercuriales. Que ces lieux pourraient être charmants si tous ces commerces n'étaient désertés ! Même pas des bails à louer mais des cadavres de vieilles boutiques, laissées pourrissantes dans la rue. C'est l'horrible centre commercial Bel-Est qui a tué le petit centre de Bagnolet. Petites maisons, petites meulières... Près de l'église située au pied du quartier Malassis, quelques boutiques de fast-halal. Je passai au milieu du quartier des fleurs - qui me donna une impression moins déplorable qu'à mon dernier passage - puis engageai mon exploration méthodique de l'arrière-Bagnolet. Derrière le petit village fantôme, un plateau de barres affreuses, d'équipements publics déliquescents. Ce n'est tout de même pas Sevran, qui fistulise sa misère par chaque coin de mur, une misère lépreuse, mais quelque chose de plus apocalyptique, de presque cinématographique. Une sorte de paysage de guerre. Coursives défoncées, décharges sauvages dans les contre-allées, chantiers à perte de vue, dalles fendues, le Kosovo. En face de l'école, et unique touche de couleur dans cette palette de gris, les neuves affiches placardées sur les panneaux municipaux réclamant un état pour Palestine et la libération de Salah Hammouri. Perdu dans cet océan brutaliste, une petite rue pavillonnaire cernée d'immeubles : la rue Anna. Puis la cité Louise Michel, aux loggias murés de parpaings gris pour en faire des pièces supplémentaires.






Je ne retrouvai pas ici le charme des parages sud de l'A3. Béton gris, désolation. Le plateau de Malassis dominant la vieille ville vallonnée et ses maisons de pierre, nulle vestige de faubourg ici. Rien que du béton. L'équation est simple et se démontre de ville en ville : les villages restent villages, fussent-ils densifiés. Mais les champs eux furent en une décennie bétonnés : les plateaux justement. Ceux de Bagnolet, de Sarcelles, de Garges, de Creil, de Montereau-Fault-Yonne. Ce sont des terres cultivées qui subitement furent transformés en cortèges d'immeubles collectifs. Je passai la rive au niveau de la D20A, l'A3 et ses 9 voies, souhaitant retrouver cette Fontaine du Brouillard que la première fois j'avais trouvé fermé. 


Rue de la Libre-Pensée, une énorme Volvo garé m'en interdisait toute nouvelle photographie. Le bar était ouvert cette fois : un flipper, un comptoir. Trois ou quatre hommes dehors à fumer, me regardant. Cela me paraissait-il plus vivant ? Non, il me semblait qu'il s'agissait simplement de fantômes qui seraient venus le soir hanter : comme ces maisons de sorcières qui s'animent qu'à certaines nuits de l'année, comme ce bain fantôme de Chihiro n’accueillant les esprits qu'à la tombée de la nuit. J'hésitai à cause de la soif. Une bière ? Non. Un perrier ? Trop pédé. Déjà les collants. Je décidai de continuer. Un voile noire tombait progressivement sur la ville, et ce qui m'avait autrefois apparu enchanté m'apparaissait désormais agressif et dangereux. Rue de la Libre-Pensée, au passage de l'A186 je croisai le regard d'un homme fumant son tard dans une voiture, une BMW garée. Souriant horriblement, l'œil gauche balafré, à attendre là on ne sait quoi dans ces parages vagues des bordures de l'A3, zone industrielle, une tête de manouche de cinéma. Rue Pierre-Brossolette, rue du Chemin-Vert, rue Saint-Denis, le défilé du brutalisme bagnoletin, romainvillois puis montreuillois se poursuivant : comment se pouvait-il que selon des radiales si proches les ambiances puissent-être si différentes ? Comme deux ondes en opposition de phases : à la rue près des atmosphères si différentes. Je me souvenais être passé non loin de là, le long de la  A118, une impression de campagne.  Je parvenais à la Boissière, mélange de brutalisme architectural et d'anarchie pavillonnaire. Partout où la multiplicité de l'initiative individuelle avait laissé un blanc, la planification centrale avait édifié un bloc de béton. Je me surprends à répéter encore et toujours ce terme de brutalisme : oui mais c'est que nulle part ailleurs je découvrais d'aussi vastes surfaces de béton strictement lisses et nues. Parfois des coulures de rouille. Juste au sud de la cité des Ramenas, la rue du même nom, camp de base du clan Hornek, dont les journaux décrivent à l'envie les maisons : un long terrain, entre l'avenue du Colonel-Fabien et la rue des Ramenas, 5 ou 6 à la suite, flanquées de leurs caravanes, des guetteurs à chaque coin de rue. Ici s'écrivit l'histoire du grand banditisme montreuillois, elle se lit dans l'architecture même des lieux : colonnes de pavillons alignés comme des roulottes de bétons, des gens du cirque, des manouches d'Allemagne, faisant équipe avec les maghrébins des cités construites partout où il y restait des champs. Arabes et manouches unis dans la fascination pour le banditisme parisien, bars de faubourgs interlopes. Rue de la Demi-Lune un bar monté dans un pavillon où vous n'entrerez pas sans y être invités, le Pixi à Bagnolet... 


Un collège.





A l'étrange croisement des boulevards de la Boissière et Aristide Briand tomba l'averse. Tant pis pour ces pavillons transformés en kebab ou en Chicken Boissière, je filai vers la station la plus proche, à savoir... Rosny Bois-Perrier. Falaise du plateau, en contrebas Rosny, il me sembla parvenir à la mer. L’A86, le tiercé MacDo Lidl, KFC, puis le vaste centre commercial, son dédale de parking en travaux. Derrière une voie de chemin de fer, la gare, très étrange, très bizarre avec ses labyrinthes de grille de fer. Sur les quais battus par l'averse, les usagers calfeutrés sous ses abris de verre.




2 commentaires:

  1. Excellent !
    Je suis un vieux Banlieusardo-Parisien de Paris Est et ta prose me parle complètement.
    Je vois que ton blog est riche d'exploration..
    hasta la vista

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    1. Hasta la Vista Anonymus, c'est un grand plaisir de lire que cela te parle. Grands souvenirs de Bagnolet, pas forcément sur ce passage là mais assurément une ville de caractère

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