vendredi 16 mars 2018

Dernière radiale nord, Sarcelles ::: Nord (16)

Retour à Sarcelles passant plein nord depuis la porte d’Aubervilliers, le long de la ligne du RER D. 



Un signe sur le quai du métro Voltaire : cette affiche du Secteur ä pour un concert à l'accor hôtels arena, Ministère A.M.E.R, Doc Gynéco, Arsenik, Neg'Marrons, autrement dit 95, mon adolescence, sons mythiques, un été à la cité, première consultation... La destination était Sarcelles, dernière radiale nord, par laquelle j'achèverai l'exploration du Paris septentrional - mais en aurai-je un jour vraiment fini ? J'en avais rêvé la nuit, de cet astre noir des peurs adolescentes, quelle autre ville plus que Sarcelles nous terrifiait davantage ? Histoires d'embrouilles avec des gars de Sarcelles, histoire de braquage, de fusil à pompe. Des noms de cités tels Athènes ou Sparte : y naître faisait de vous un soldat, à la fois un honneur mais aussi un devoir, conscrit d'une éternelle guerre parallèle. Ma mère y travaillait, gérant des foyers logements d'urgences, je l'accompagnai parfois. Des appartements dans ces barres, toutes identiques, l'impossibilité de s'y repérer. Des souvenirs de parking. J'y posai le pied lors de la précédente radiale, un court crochet depuis la Dame Blanche, en allant vers Arnouville. Je ne m'étais pas arrêté plus que ça à Sarcelles, d'abord parce que la route était longue, et ensuite parce que le GPS m'avait lâché, la 4G ne semblait plus fonctionner. J'avais cherché les Flanades, vaguement des yeux, mais ne l'ayant trouvé était parti nord, le long des voies de chemin de fer. Quelques kilomètres plus loin je compris avoir simplement désactivé les données mobiles. De retour chez moi, je le regrettai et passai le reste de la soirée à compulser les cartes, redécouvrant cette tâche aveugle dans le 93, ce nord de Saint-Denis, Pierrefitte-sur-Seine, Stains, ces villes louches, à la mauvaise réputation. De ces villes où tout fait divers s'élève immanquablement au rang de symptôme du malaise des banlieues et fait social total. L'affaire Darius à Pierrefitte-sur-Seine, jeune Rom laissé pour mort dans un caddie après avoir été tabassé par des "africains" de la cité des Poètes. Semi-débile balancé par les siens pour calmer la colère du quartier après une série de cambriolages... Deux mois de coma, l'omerta, affaire classée : de quoi mouliner du médiatique jusqu'aux plus hautes autorités de l'état. Connait-on Pierrefitte pour autre chose ? Je l'ignore.

Les cartes, toujours, cela commence comme cela. Passer par la porte d'Aubervilliers ou celle de la Villette, remonter plein centre Auber ou décalé sur l'ouest. Où passer l'A86 ? Je voulais revoir les 4000, et puis aussi Stains. Plusieurs routes étaient possibles : je cherchai la plus judicieuse, repérant juste quelques passages d'intérêt, le reste serait laissé au hasard. Il y avait d'abord la carte, puis le territoire : la rêverie, puis le corps dans son immersion dans le monde. Il n’y a pas à choisir, je prends les deux. 


Je décollai de Stalingrad, partant plein nord, les Orgues de Flandres illuminés dans la lumière rasante de l'est surgissant dans la perspective de la rue de Tanger. Ce 19ième ouest a tout de même bien changé en quelques années : mêmes les tours Curial semblent pimpantes, réintégrées à la ville depuis leur rénovation. Les voies privées y sont redevenues publiques, ouvertes à la circulation, chaque tour désormais fonctionnant en îlot séparé, ce que regrettait le Bondy Blog, le qualifiant d'opération de police, déplorant qu’il soit désormais beaucoup plus difficile d’échapper aux descentes. La cité Curial a sa gare, comme une gare de banlieue étrangement : Rosa Parks, RER E. C'est la banlieue dans la ville, le train te conduit gare du Nord ou gare Saint-Lazare, comme pour n'importe quel banlieusard. La traversant je découvris un grand parvis, le nouveau quartier Mac Donald, entièrement réaménagé, autrefois long quartier de hangars cernés entre les voies et le périphérique. Des résidences jaunes roses et vertes ont désormais été bâtis directement par-dessus, il y a un cinéma. Ni Paris, ni la Banlieue, un morceau de banlieue dans Paris, sa grande allée venteuse. Une passerelle de bois y franchit le périphérique, il serait question de planter par là une forêt linéaire, deux denses rangées d'arbres et voilà, l'illusion parfaite. Sur la route un café où attendre le miracle.



Le Millénaire, la skyline d'Aubervilliers. Ces travaux permanents, des palissades se déplaçant subtilement, nouveaux chantiers ouverts, paysages et passages changeant, puis le pont du Landy et Aubervilliers, quelques pas là-dedans, traquant les rémanences de la vieille banlieue. Une ruine de cyber des années 90, un bar de la Commune. Rue du Moutier deux jours auparavant un boulanger y était attaqué au sabre par deux braqueurs, à l'heure des croissants. Au nord la gare d'Aubervilliers - La Courneuve m'attirait, dissimulée derrière les murs anti-bruits de l'A86, arche en treillage de métal vert recouverte de panneaux de bétons décorés de faïence ocre et verte, sur des centaines de mètres : un panneau publicitaire, Johnny Depp sauvage. Ce n'est pas ici que je la franchissais, ayant repéré une zone me semblant  prometteuse plus à l'ouest. Je longeai alors le chemin latéral le long des voies au sud : quelques vieilles maisons, d'un côté, et des résidences de l'autre, tout contre l'A86 qui se dissimulait là. Rue des Bergeries se dissimula trois jours  et nuits durant Abaaoud dans un buisson sous les voies, après les attentats du 13 novembre 2015. 


Enfin l’autoroute surgit de la ville, avec ses beaux piliers chair et ses poutres vert marais. Dans la perspective de la rue Bisson, unique rue pavillonnaire des parages industrielles de la rue de Saint-Denis, elle prend un air de pont de Brooklyn de banlieue. Je tentai en vain d'en imiter la photo célèbre, mais à moins qu'il ne s'agisse des façades de ces pauvres maisons, ou  de ces voitures insuffisamment exotiques, le compte n'y était pas. Quelques pas plus loin une panneau étrange : l'antiquité du futur.


La Courneuve paraît bien venteuse depuis les destructions successives des mails emblématiques des 4000. La Courneuve, toujours championne de la violence en Île-de-France... Lui succèdent ces petits blocs colorés qui poussent un peu partout en banlieue, avec leurs panneaux de bois coulissants et leurs petits balcons asymétriques. A côté de ces nouveaux bâtiments le mail Fontenay semble un dinosaure, et la tour Leclerc un os de mammouth planté dans la lande. Au sol, tout est refait, les abords, aérés, plantés, agréables. Au pied du mail Fontenay les arbres paraissent chargés de fruits étranges, des sacs poubelles lancés depuis les fenêtres. Je quittai les lieux par l'ouest, vers le fort de l'Est, terrain militaire plantée en face de la cité, ses baraques abandonnées. Sur ses contreforts sud des cabanons, des jardins ouvriers fumants, une longue avenue aux trottoirs défoncés longeant par le nord la cité des Francs-Moisins. Je franchis ensuite l'A1 au niveau de l'avenue Jeanne d'Arc, menant à un reste de faubourg faisant face au parc de la Légion d'Honneur, le beau Saint-Denis, la place de la Basilique, celle du marché, l'étrange dédale moyen-ageux seventies qui les surmonte, puis ce paysage de cités plein champs et longues avenues jusqu'à Allende, l'avenue Stalingrad -. A Stains commencent les champs.

Mail Fontenay et ses arbres aux fruits étranges

Rue d'Amiens, pour quelques années encore dirai-je - et pas plus, une route de campagne entourée de deux talus broussailleux et jalonnés de vieilles maisons de pierres en ruines. A l'est le Clos Saint-Lazare en pleine rénovation, on y tue moins mais jambise davantage. A l'ouest Pierrefitte : il nous semble être là au milieu d’un reliquat de paysannerie dans la ville. Entrée Pierrefitte-sur-Seine, village fleurie une fleur et demi, ville médiation, située en contre bas d'une butte arborée, c'est Montmagny, là où vivent les roms, tout autour de la Redoute Pinson. Dans un recoin pavillonnaire, rue Etienne-Dolet, un étrange édifice mi-cabaret Cupidon mi Croix du Christ, avec une inscription, aimez-vous les uns les autres. Là des travaux sur la voirie me déportèrent vers la nationale 1, je passai devant le Lidl qui le soir même allait être incendié par une voiture chargée de bonbonnes de gaz. Le Parisien écrirait alors : "A Pierrefitte, le Lidl ce n’est pas rien. « A Pierrefitte il n’y a rien, la seule chose qu’on ait c’est le Lidl et la mairie » ».


Je poursuivis mon chemin vers Sarcelles, et vers le quartier des Poètes de sinistre réputation. Mais la vieille cité n'existe plus ; ses coursives, ses arêtes, pointes, décrochés. Tout cela a été reconstruit en cube, ne conservant du tranchant de l'ancienne architecture que ces étranges balcons-biseaux en plexi-oranges. De l’ancienne cité, si étrange, si sauvage il ne reste presque pas de photos. Je découvrais une horrible photo de Darius laissé pour mort dans un caddie.

J'y croisai un jeune adolescent en survêtement kaki militaire, puis croisai ce que je pensais être son frère, une centaine de mètre plus loin, même survêtement militaire, lui me disant bonjour monsieur, je lui répondis. Se pouvait-il qu'il tourna en rond ?  Je pensais à un guetteur. Mais qui voudrais venir là pour ravitailler? Ces lieux ont trop mauvaise réputation… Derrière la cité des Poètes c'est Sarcelles, mais l'on ne passe pas si aisément d'un ensemble à l'autre. J'avais pensé emprunter une de ces contre allées que l'on distingue en grisâtre sur la carte, l'allée Erik Satie, ou l'un de ces chemins de terre qui relient les deux cités, mais un chantier m'en empêchait. J'opérai donc un détour à travers une petite zone pavillonnaire des contreforts sud de Sarcelles, puis abordai les Lochères, boulevard Henri Bergson, les rues s'animant, commerces au bas des barres, puis ce fut la phénoménale avenue du 8 mai 1945.






En son versant sud, cet alignement de sept tours de 14 étages montées sur des socles disposés en marches le long de cette avenue ascendante. Versant nord, de larges barres noires de 8 étages, par delà desquels d'autres tours aussi nombreuses répondent aux premières. Une chaussée des géants. Au niveau de la rue, des galeries commerciales disposés sous des haubans de bétons, petits commerces pauvres de chicha, ongleries, phoneshop, cafés etc. La rue est calme, les rares voitures au pas, la voie largement occupée par les rails du tramway. Mais là où partout ailleurs les maires s'étaient empressés de les recouvrir de pelouse pour reverdir leurs communes, c'est ici le même revêtement gris béton des murs que l'on retrouvait au sol. J'hallucinais dans la ville, tournant et tournant encore, incapable de décider quelle perspective me permettrait de rendre au mieux l'atmosphère des lieux : la ville ici déborde systématiquement l'oeil tout comme le cadre. Il faudrait être Dieu ou pilote d'hélicoptère pour la saisir. Au jeu des analogies je pensai à une nouvelle San Francisco, sa réplique asiatique en béton armé. Ni maquillage de panneaux de façades ou de couches de peinture ici : la ville est dans son jus, témoin de son siècle. Elle est l'antiquité du futur. Dans les rues toutes nationalités confondues, asiatiques, africains, pakistanais, vieux alcoolos blancs tremblotants, la ville grouillante, un grand ensemble qui ne serait pas déserté - comme les 4000, comme tous ceux que j'avais traversé -. Femmes et enfants, cet homme venu de loin assis sur un banc de béton, immobile. Je renonçai à courir pour déambuler simplement, m'attendant à chaque coin de rue rencontrer Bobba Fett ou Rick Deckard à la poursuite d'un réplicant. Il ne suffirait ici que de quelques panneaux lumineux et trois voitures volantes pour nous propulser dans Blade Runner. Je parvenais à l'extrémité ouest de la ville, l'enseigne jaune du Machia'h Center : "Le jour vas se lever ne nous endormons pas." Un centre culturel juif dans la cité ? Nulle trace d'incendie, pas de tag Palestine Libre. Je nageai en pleine science-fiction. Sous le même hauban de pilotis, une croix indique la paroisse Saint-Athanase l'Apostolique. Au retour je traversai les Flanades, centre commercial largement déserté, sombre et sale sous son treillage de métal vert - encore -, n'y trouvant que quelques pauvres commerces - , esplanade aux dalles arrachées, puis avenue Joliot-Curie, dissimulé dans un quadrilatère de barres basses et peut-être peu engageantes et construit sur le modèle de Central Park celui de JFK, superbe. 20 minutes après j'étais au centre de Paris par le RER. Le soir nous apprenions la démission du maire.










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