Vers la grande couronne. Une autre traversée d’Aubervilliers, La Courneuve nord, les parages de Dugny. Aller plus loin encore, vers Garges, Sarcelles, mystères terrifiants de mon enfance. La Séparation à l’oeuvre dans la ville. Villes du grand Val d’Oise, Arnouville, Gonnesse, Goussainville.
Cette nuit là je fis un rêve. Nous étions perdus je crois, en famille du côté de Sevran-Beaudottes, à moins qu'il ne s'agisse d'Aulnay. Des digues avaient été installé partout dans la ville, et il s'agissait de les araser d'un rateau - nous étions d'une race de géant -, mais là ça devenait outrageusement métaphorique dont on ne sait quoi. Nous étions rentrés depuis, mais je craignais que l'un de nous ne soit resté là-bas. Je me levai et passais dans la chambre des enfants, les comptais. Ils dormaient là. Je revenais dans ma chambre ; elle aussi. Qui donc pouvait manquer ? Si l'un restait égaré, il ne pouvait s'agir que de moi. Se pouvait-il que je ne sois pas ici, déambulant dans les pièces à nous dénombrer ?
***
Paris ville-nécrose, bétaillère ligne 9, je regrette de ne pas être parti à pieds depuis Charonne. Les stations s'égrènent lentement, lenteur encore travaillé par des arrêts intermédiaires dans les tunnels noirs. Visages penchés sur leurs portables, communiquant du pouce avec les gens aimés. Ici je renonçai à l'option ouest, Boulogne, Meudon, sa forêt, Meudon-la-Forêt... Sautant du wagon à Oberkampf il allait me rester ce bon vieux 93, et tout dépendrait du temps. République, les deux gares, Stalingrad... Je poussai jusqu'à la porte de la Villette, ce que je regrettai ensuite. Allait me manquer je crois un degré de variété et de contraste pour la suite des pérégrinations. Aujourd'hui j'emprunterai la voie droite, tel Lancelot. Nord nord dans la ville, bienvenue à Aubervilliers, la tour de la Villette, selon une radiale déjà repérée, la rue Henri-Barbusse qui me mènerait droit vers Dugny, par La Courneuve, et me permettant d'explorer d'abord cette portion d'Aubervilliers où je n'avais jamais mis les pieds, ensuite la partie est des 4000. Il y aurait un pont sur l’A86 et un accès aisée sur le parc Jean-Valbon, sa traversée, une sortie nord-est sur Dugny et forcément un retour par la Ligne D, ce collier de perles vertes du ghetto. Je n'étais pas complètement de chaud. On verra me disais-je. Possiblement dangereux je crois : Garges-Sarcelles a une densité pour moi, des histoires d'enfants, histoires du Val-d'Oise. Il ne s'agissait tout de même d'aller systématiquement au ghetto. Non. C'est simplement qu'ils étaient là, et qu'il fallait passer, quoiqu'il en soit. Non en touriste de l'Interzone - quoique je sache apprécier le charme d'une rue Sauvage, si j'en vois -, comme Rolin ou Maspero. Plutôt les chemins noirs de Sylvain Tesson.
Je relisais aussi les promenades du rêveur solitaire, matrice première de la littérature de promenade. Non pas écrire l'état habituel de mon âme - incidemment l'action que la ville exerce sur elle, ce qui ne fait pas toujours du beau. La forme d'une ville a la désagréable capacité de faire recracher à l'oeil ses préjugés esthétiques et politiques petit-bourgeois, dont parfois même l'ironie peine à masquer la laideur. Petit-bourgeois comme l’oeil d’un visiteur jaugeant la valeur immobilière d’un bien, par sa prestance, son emplacement, les fréquentations des enfants, pensant à la revente… Plutôt en établir les impressions, les beautés, les consigner en un livre où il sera bon de revenir pour les faire resurgir. Cette phrase chez Rousseau : « chaque fois que je les relirai m'en rendra la jouissance. »
C'est l'âme machinant de la ville grise, pour en sortir des kilomètres de prose.
***
Il y a certaines radiales moins intéressantes que d'autres, celle que je m'étais choisi aujourd'hui était de celles là. La porte de la Villette, la rue Henri-Barbusse, un cimetière. La porte de Paris, grise et sale comme il se doit. Le périphérique en aérien, pas près d'être recouvert donc. L'entrée de la Seine-Saint-Denis, "Trophée du Département Fleuri 1993-1997, 1998-2002, 2003-2007, 2008-2012."
Ruelles pavillonnaires de maisons mitoyennes à l'ombre de grands ensembles sur terrains ouverts, vieux hangars et un cimetière. Le faubourg mêlé à la zone, barré de quelques tours, quelques parcelles pavillonnaires. Enregistrons bien ceci : au niveau de Garches, ces éléments hétérogènes se seront totalement disjoints. Un café mystérieux, nommé N.B, offrant une perspective de faubourg parisien. Une rue plus loin il nous semble être sur le plateau de Creil, du moins tel que je le rêvais alors. Architectures de tout âge, avec une prédominance oui il est vrai pour les années sales, années 50, 60, 70. Barres de briques, tours blanches, blocs bétons, puis passé la rue Alfred Jarry - c'est à dire parvenu à La Courneuve, - je m'engageai sur un mince trottoir fonçant à travers la zone industrielle, mince trottoir aminci encore par l'étonnante présence d'une promenade plantée le long de l'immeuble en briques. Par-delà la route, une bande de terrains vagues, puis des hangars, puis un lotissement de pavillons ouvriers, faisant face à la cité du Monfort. Je recopie ici cet entrefilet du Parisien daté de 2017 : " Aubervilliers reste encore une terre promise. Pas seulement pour les investisseurs mais aussi pour les propriétaires occupants. Les fichiers de Jérôme Guellec renferment quelques pépites. Ainsi, cette maison avec jardinet et garage dans le quartier du Montfort : une zone résidentielle aux allures de village ". Je chercherai.
Passage de l'A86, toujours La Courneuve, le sentiment de ne pas être dans la plus jolie partie de la ville, d'être passé à côté. Longeant la zone industrielle sans y être vraiment, le long de la queue de comète des 4000, puis le passage de l'A1 qui passe ici est-ouest, après quoi je longeai une large avenue inter-urbaine, de celle pas vraiment faite pour un trafic piéton. Je croisai là un homme de l’est, puis c'est le cimetière, et au-delà Dugny, ville rêvé. Mais je décidai d'abord d'un crochet par le parc, dont je trouvai une petite entrée de service à la partie sud du cimetière intercommunal, un peu dissimulé par les bâtiments des services techniques du parc. Ici je retrouvai le soleil, ou peut-être ne l'avais-je pas remarqué encore : sur les feuilles des arbres, le vert de la pelouse, chaque particule végétale miroitante. L'effet ne pouvait être le même sur les façades béton de La Courneuve, ce qui accroit le sublime du lieu, sa majesté : l'espace, le vent, le ciel, l'immensité, la solitude absolue.
Pas si seul pourtant. Au détour d'un chemin je croisai un banc de silhouettes en robes islamiques faisant la grenouille dans un bois, avec des mouvements de bras. Allai-je assister à l'entraînement d'une escouade djhiadiste ? Sitôt je m'approchai le banc s'éparpillait, ramassant vêtements, enfilant manteaux et réajustants les voiles avant de reprendre leurs poussettes. De braves dames faisant de la gymnastique.
Ici nous devons ensuite passer la ligne de grande ceinture, désormais exploité par le T11 qui n'est étrangement pas indiqué sur les plans de la RATP ni de la SNCF. Raison probable ? Elle est d'un opérateur privé. Pont de l'Iris, des colonnes colorées. De là j'avais auparavant tiré vers l'ouest pour rejoindre Stains puis Saint-Denis Université : j'étais encore timide. Cela dit je n'avais pas été déçu. Cette fois-ci ce serait Dugny.
Situé sur aucun annuaire des chemins de fer, Dugny reste une ville largement méconnue. Un nom que j'avais découvert sur une carte alors que je cherchai un passage vers le nord. Jamais je ne l’avais entendu prononcé. Pourtant je grandissais à quoi, dix kilomètres de là... Une ville rasée pendant la guerre, ce qui permit ensuite d'en faire un seul gros et grand ensemble, chapelet de cités mornes, 71% de HLM en 2005 ce qui en fait le taux le plus élevé du 93. Situé entre l'A1, les pistes de l'aéroport du Bourget et le parc Jean-Valbon, j'y découvrais un calme extraordinaire. Là une première barre, elle fait deux étages. Une rue calme. Sur le panneau d'affichage municipal le maire me souhaitait la bonne année. Derrière, le Franprix semble en travaux, ou squatté. Un autre ensemble, de quatre ou cinq étages, avec son parc de jeu pour enfants. Un peu plus décati peut-être : quelques voitures épaves, une femme à sa fenêtre. Une avenue traverse la ville de part en part : une entrée, une sortie. Sur la place du marché, un Ful Bazar, beaucoup d'hommes dans les bars, assis à l'intérieur ou attendant debout dehors - quoi ? - une autre cité et une autre encore, enfin le nord, la frontière et le Val d'Oise, derrière un cours d'eau glissant entre deux palissades de béton. Ai-je vraiment passé cette ville, ou juste rêvé ? Elle glisse sur ma mémoire. L'entrée nord est encore gardé par un solide rond-point, assez dangereux à traverser à pieds. Non, vous ne viendrez pas ici par hasard.
Ici commençait le Val-d'Oise, ce couloir aérien pour longs courriers transatlantiques. Garges-lés-Gonesse, écrit avec un accent aigu sur le lés et sans s à la fin, pour des raisons que je tiens à me laisser mystérieuse.
Paysages du Val-d'Oise, ses horribles quartiers pavillonnaires, rues désertes mais sitôt le pied posé l'assourdissant décollage d'un gros porteur militaire noir, pigeon obèse s’élevant dans le ciel. L'avenue Charles-de-Gaulle m'aurait conduit directement à la gare, mais par coquetterie je décidai d'emprunter l'avenue de la Division-Leclerc, pour aborder la Dame Blanche par le sud. Du ciel j'avais repéré un alignement de cube donnant l'illusion d'une perspective dans la ville, avenue de la Commune-de-Paris : trois fois deux barres de part et d'autres d'une avenue, monté avec deux tours au seuil sud, et six autres en pointe sur sa sortie nord. L'ensemble dessinant une flèche stylisée, ravivant l'hypothèse du grand ensemble comme pixel art d'ingénieurs-urbanistes. Je quittai donc les pavillons pour traverser une mince bande de campagne, sorte de zone démilitarisée séparant le vieux Garges de la Dame Blanche. Là-bas ils appellent cela la coulée verte et je m'étonnais d'une si pauvre ségrégation, moi qui m'étais habitué partout ailleurs à voir la séparation maison-HLM matérialisé par des tranchées conséquentes, qu'il s'agisse d'une nationale à Aulnay, de douves à Sevran, d'une autoroute à Drancy, et bien sûr du boulevard périphérique à Paris. Là seul un vide : une emprise peut-être pour une voie jamais construite. Deux routes seulement tenant la ville ensemble, quelques chemins de terre aussi.
La Dame Blanche fut établit dans les années 50 en marge du Vieux-Pays, coeur de la pauvre agglomération. Dame Blanche, quel nom lugubre : n'est-elle pas censé annoncé à la mort au voyageur ? C'est aussi ce nom qui m'amenait ici... Une charmante légende, quoique plus visuelle que narrative : c'est un spectre dans la nuit, une femme portant une longue robe blanche. Elle peut-être silencieuse et simplement immobile, ou alors chantant, lavant son linge, se nommant alors lavandière de nuit. Jeunes femmes assassinées ou simplement entités porteuses d'un message... Vers le nord de la ville, au-delà du fort de Stains arasé se trouvait cette rue, la rue dite "Noyer-des-Belles-Filles", à la frontière la plus septentrionale de la Dame Blanche Nord. Etrange nom de rue, situé dans ce bien étrange quartier : désignant semblerait-il moins l'activité qu'un certain noyer : je ne voyais nulle arbre ici, seulement des champs. Je m'approchai de sa plaque : il y était inscrit à ma grande déception Rue Le-Noyer-des-Belles-Filles. Dans la littérature nous retrouvons aussi la dénomination rue du Noyer-des-Belles-Filles, tandis que maps ou le Parisien la désigne selon la première terminologie. C'est qu'il ne faudrait pas ici inciter plus au meurtre que le béton environnant ne le fait déjà. Je m'empressai de retoucher salement l'image afin de la publier sur Insta.
Compulsant les noms de ces gares de la ligne D, toutes tintant d'une certaine forme de sauvagerie à la fois propre à chacune d'elle, et toutes relevant d’un exotisme différent, j'imaginais Proust rêvassant de plans lascars gays sur son indicateur des chemins de fer.
Les lieux sont calmes et déserts. Un beau rayon de soleil vint frapper le mur pignon blanc étincelant de l'une des barres de la Dame Blanche, tandis que je déambulais sur l’ancien fort, colline boisée cernée par les cités. Je me repaissais du calme des lieux, de sa solitude. En contrebas, une rangée de garages tagués. Des pentes poubelles. Je tenais moi-même à la maison cette bouteille achetée d'une improbable boulangerie du quartier, auprès d'une très agréable dame, qui me voyant affublé de mon bandana et collant de sport, tint à m'extraire de la réserve de sa toute petite boutique une eau à température ambiante, et ce afin que je ne tombe pas malade. Comme son fils, qu'elle avait dû amené aux urgences. Non pas celle de Gonesse mais de Sarcelles etc... Il avait eut une angine, heureusement n'avait-elle pas attendu trop longtemps. Et elle me disait encore "A bientôt". Ce court et simple dialogue, sur la pluie, le beau temps, les épidémies saisonnières, par la délicate attention qu'elle avait su apporter simplement en m'observant avait subitement vaporisé tous la méfiance que j'avais du quartier. J'y trouvais dés l'instant les gens aimables, et me convertissais à l'idée que l'humanité était bonne, la générosité partout. Je m'étonnai moi-même de la facilité avec laquelle un coeur pouvait se convertir, et supputait dés lors que l'action était possible sur le plus endurci qui soit : pensant à tel oncle, qui se serait surpris à sourire à cette petite dame voilée. Aurait-elle pu de sa simple petite bouteille d'eau à 50 centimes consoler Rousseau ? Il ne suffisait de rien, d'un peu de verdure, de soleil, d'une attention.
La rue Noyer-des-Belles-Filles se prolonge vers les voies où une rampe permet d'accéder à une passerelle que je ne qualifierai pas d'engageante. C'est ici que je croisai un homme, puis un autre, et à chaque fois ce fut eux que je senti inquiet. Jean Rolin était lui aussi venu ici, vers Sarcelles beaucoup, mais sur Garges aussi : "Physiquement, Sarcelles et Garges ne sont séparées, mais alors nettement, que par une large tranchée ferroviaire dans laquelle s'écoulent aussi bien le TGV que le RER." Il y est beaucoup venu, pensant là pensai-je avoir trouvé la zone ultime, ce en quoi on ne peut tout à fait lui donner tort. Ces abords là sont certainement l'un des lieux en île de France où elle est la plus nue. Si une nouvelle rue devait à s'appeler Sauvage, elle devrait se trouver dans ces parages. Depuis Garges, et plus précisément de la Dame Blanche nord où je me trouvai précisément, "en route vers les confins de la pseudo-ville et de la pseudo-campagne", le voici empruntant un chemin crayeux longeant le mur de protection des voies du TGV, "de part et d'autre du mince filet d'eau, contenu dans une rigole de béton, que les cartes désignent comme le "Petit Rosne", des prairies s'élèvent légèrement, au nord et au sud, où parurent de nombreuses vaches et un cheval blanc. Sur la gauche, le sentier côtoie un ravin dont le fond est rempli d'appareils électroménagers hors d'usage. Dans le lointain on aperçoit des bâtiments, agricoles et des meules de foin." Je note ce passage pour sa puissance évocatrice extraordinaire : des voies de chemins de fer, un cours d'eau dans son ret de béton, un ravin. La littérature, saisissant en mots quelques éléments du territoire, les extrayant de la tourbe du réel pour les élever à notre imaginaire, dans l'azur infini duquel les voilà enflant démesurément, chaque élément pouvait alors se déployer vers une dimension toute cyclopéenne, voire lovecraftienne, vers les bords mêmes de l'indicible et de la folie. Rolin en explorateur victorien, longeant des précipices insondables, apercevant un cheval blanc. Etais-je venu ici pour mesurer l'impression que me ferait le même paysage - non j'étais venu me promener rue Noyer-des-Belles-Filles, Dame Blanche, quelque chimère romantique, Nerval et Mélusine etc... - ? Je voyais moi-même ce chemin crayeux, mais de loin, par-delà un chantier - la Dame Blanche est en rénovation urbaine perpétuelle -. Je n'aurai su l'emprunter. Et Sarcelles me tendait les bras. Passé le pont, l'univers semblait avoir basculé : Garges est belle à côté de Sarcelles. J'avais emprunté une passerelle au goudron impeccable, je la redescendis par une rampe de béton défoncé, vers un parking dépotoir : tas de merde, voitures désossées. Misère à nu. Une silent hill après la sirène.
Visiter Sarcelles est une expérience toute particulière, l'occasion d'un voyage dans le temps, trente ans en arrière. De l'ordre de l'exploration urbaine : territoires abandonnées. Pour avoir visiter désormais un certain nombre de grands ensembles des années 70, celui-ci m'a paru le mieux préservé. Tout est ici d'époque. Sarcelles, patrimoine historique du logement ouvrier du 20ième siècle. Les façades, les fenêtres, les trottoirs. Avec juste ce qu'il faut de patine et de crasse, les nids de poule y sont peut-être même classés. Nous sommes loin ici des belles rénovations qui ont fait du Luth ou des Courtillères de jolies résidences de verdure. Le ghetto est ici d'époque, de mon époque même, celle où le ministère AMER chantait son été à la cité. Je devais néanmoins poursuivre par le nord, remettant l'exploration de la zone à une autre fois, selon une autre radiale. Passant une autre zone démilitarisée menant vers le vieux Sarcelles, avec son glacis de terrains de sports, de champs et de hangars afin de décourager tout rapport entre les deux parts. Je me souviens lorsque pour la première fois, il y a quelques années j’avais découvert cette formidable séparation entre les deux Sarcelles. J’en avais alors rêvé.
Je retournai vers Arnouville. C'est ici que je laissai le fantôme de Jean Rolin, qui suivit en son temps un cheminement compliqué entre Villiers-le-Bel et Sarcelles encore. Je poursuivis quand à moi en avant dans le 95, vers un nouvel objectif que l'abord d'Arnouville avait réveillé; à savoir la visite du Vieux-Village de Goussainville. Aurais-je de sitôt l'occasion de revenir dans les parages ? Ainsi se formule l'idée qui systématiquement allonge le nombre de mes pas. Je visais la carte : Arnouville, puis Gonesse, ensuite remonter vers le nord, et revenir par Goussainville. Après tout n'avais-je pas déjà passé Aubervilliers, La Courneuve, Dugny, Garges ? J'oubliai alors que plus nous nous éloignions du centre, plus les distances se dilataient, et qu'un petit bled comme Arnouville qui proche de Paris se serait résumer à un petit quartier de Pantin bien tassé prenait ici ses aises, jusqu'à s'étaler de manière indécente et absolument ennuyeuse. Ces pavillons... Au coin d'une rue, l'un d'eux transformé en pizzeria. Puis Gonesse, son vieux village : détruit comme il se doit, puis reconstruit selon le modèle de la rue moyenâgeuse, mais avec selon une architecture fonctionnelle et pauvre, donnant l'impression de déambuler dans les couloirs d'un hôpital à ciel ouvert où l'on ne retrouverait non pas des salles d’opération mais des kebabs. Au sommet d'une butte l'église, et au-delà son cimetière, et au-delà encore le centre hospitalier. Voilà qui fonctionne en toute symbiose. Ses marbreries, ses entreprises de pompes funèbres : tout sent la mort ici. En lisière nord je touchai au bout de l'agglomération, matérialisé ici par une belle départementale. Derrière une barrière le chemin de Gonesse à Goussainville, longeant les entrepôts de Vector Aerospace France : des futs militaires, panneau danger, dépressuriser avant ouverture. D'abord un chemin pierreux, puis boueux, en plein champ : le grondement des avions décollant de Roissy à basse altitude, le bourdonnement des lignes à haute tension. Un bosquet d'arbres plantés hululant dans le vent : s'agit-il d'un dispositif pour faire fuir les corbeaux ? Au loin je vis un chien : il me toisa un moment avant de repartir dans l'autre sens. Je ne serai pas ravi de croiser sur ma route un camp de manouches. Je marchai quelques kilomètres là-dedans. A l'ouest, des tours de Gonesse et de Villiers-le-Bel. Au nord la destinée de mes pas, la flèche de l'église Saint-Pierre-et-Saint-Paul du vieux village de Goussainville.
Les lieux sont réputés, ils sont presque devenus un marronnier de magazine. Le village abandonné, les maisons rachetés à prix d'or par les aéroports de Paris, laissés vides même pas squattés - trop bruyant - puis murés. Terrain de jeu des amateurs de déliquescence urbaine. Pour y parvenir, je m'engageai dans une sorte de boyau herbeux s'enfonçant entre deux champs de boue humide : seul la présence de détritus annonçait qu'il s'agissait là d'un chemin emprunté par l'homme. Au sortir de là j'abordai la périphérie sud du Vieux-Village et son atmosphère étonnante, americana défoncé typique de GTA, avec ses caravanes, ses casses autos, ses entassements de matériels divers. Première surprise, les lieux sont habités : maisonnettes, mobil-homes. Rue du Pont une famille déchargeant sa voiture, deux enfants, le grand ayant du mal à fermer le coffre, les voici s'engouffrant dans une maison. Voilà qui me fit plus d'impression que n'importe quelle de ces maisons murés : ici on vient vivre encore. Un ancien bar, ou un bordel, siglé "Au Paradis" peint deux fois et selon un subtile décalage en lettres noires. L'église, dont je regrettai qu'elle ne fut muré : simplement fermé. Quelques passants encore, smartphones à la main, sont-ils venus photographier ? Le gros des festivités commence rue Brûlée, mais qui a connu la province ne saurait être dépaysé : maisons murés, quelques unes modestement tagués. Combien de villages ai-je déjà traversé ainsi ? Quelques unes présentent certes des raffinements interessants dans la décomposition. L'une semblait avoir la façade mangé par le lierre, percé de trois yeux noirs. J'en visai une le toit effondré. Ne serait-ce pas des cris d'enfants que j'entendais entre deux décollages ? Il y a une école ici, rue Brûlée. Banal village, avec son église et son école : sa rue principale fossilisée dans le passé. Mais Sarcelles ne m'avait-elle pas semblé plus décatie encore ?
Il était temps de rentrer, RER D Goussainville tout proche. J'abordai après un tunnel ferroviaire une zone commerciale, avec son rond-point, son Mc Donalds, les trois mâts du KFC : un urbanisme de grande banlieue, voire de province, il me semblait y être un fou en liberté, tout juste réchapper de sa forêt sauvage. Place de la gare le quart des commerces sont simplement abandonnés. Je vis soudain les gens surgir de toutes part, converger vers la gare, signe que le train arrivait. Vers le nord Creil, vers le sud Paris, sur les quais ces braves gens. Il n'y a ici absolument aucun blanc. Des jeunes pour la plupart. Je voyais une jeune femme noire un peu hommasse, portant des rangers sous un pantacourt, une veste en jean et un sac à dos kaki. Des tresses roses sous un béret noir. Elle se tenait seule sur le quai de cette gare. Puisse les gens nous surprendre et la vie partout déborder. Quelques stations plus loin, gare de Lyon précisément, je retrouvai ces bandes d'étudiants en école de commerce, ces jeunes femmes bien apprêtées. Au feu rue du Faubourg-Saint-Antoine, un quarantenaire en barbe et manteau noir tire sa cigarette électronique.
























Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire