Louis Bodin à la météo sur RTL ce matin, il discute du temps avec Yves Calvi, j'aime bien, j'arrive à suivre. Il râle comme moi, râle comme nous tous, il râle de la pluie, il dit qu'il va pleuvoir, mais pas partout, on verra bien. Ah ouais ? Ok on y va.
Métro Charonne j'hésite encore à prendre la ligne dans un sens ou un autre : retourner vers Montreuil explorer telle radiale délaissée - il y en avait encore vers la Boissière nord -, ou partir récupérer la ligne 5 à Ober pour monter vers le nord, retourner à Sevran mais... Ce long canal à la longue horriblement monotone, allai-je à nouveau l'emprunter ? Distrait peut-être dans sa première portion par ses fresques colorées, s'étirant telle une tapisserie de Bayeux sans histoire, mais ensuite, à partir de Bondy, les friches urbaines, les entrepôts, les chantiers, de gris de boue et de sable. Je voudrais aller là où je ne pensais jamais aller, entendre chanter des noms de lieux où je ne suis jamais venu. À Aulnay Nord par exemple, il y avait ce beau nom de la Rose des Vents, l'autre nom des « 3000 ». Mais pour l’atteindre j’avais à traverser le morne océan pavillonnaire qui s’était répandu sur le département. Traçant des lignes imaginaires depuis la Plaine Saint-Denis, depuis La Courneuve - Aubervilliers, passant par Le Bourget, Le Blanc-Mesnil, Aulnay, cherchant une voie là-dedans. Noms de villes, noms de Pays.
Distrait par mes cartes, je dépassai la gare du Nord. Tant pis pour la ligne B, le métro m'emportait vers Stalingrad, puis Jaurès, Laumière. Jolies apprêtées dans le wagon, allant vers Pantin, descendant à Hoche, à l'Eglise. Bientôt elles disparaissent. Chaque station m'avançait le long du canal. Par flemme je ne descendis qu'à "Bobigny - Pantin - Raymond Queneau", face à l'hôtel du Cheval Noir. Une contre-allée y conduit au canal, son chemin sud, terreux, longeant ses kilomètres de graphs. En face courent les joggers, roulent les cyclistes, marchent de drôles d'individus, parfois accompagnée de molosses sautillant, il y a le parc de la Bergère, derrière les tours de Bobigny. Passe la ligne de grande ceinture, passe l'A86, passe le pont de Bondy, passe l'A3, traverse au pont d'Aulnay, Bondy nord, première étape de ce voyage.
Ai-je déjà raconté que Bondy était une ville bicéphale, comme il en existe tant d'autres en ces parages ? Une ville, un canal, au nord les pauvres, au sud les pavillons. La même dichotomie s'opérera pour Aulnay, par le truchement cette fois d'une large nationale, pour Sevran encore, quoique Sevran soit encore un cas à part. Disons qu'il existe un morceau de Sevran bien jolie, au sud du canal, comme une annexe. N'opère pas ici la puissance de la ville, qui par sa force d'attraction permet le mélange des populations les plus étrangères, l'agglomération des architectures les plus diverses : la juxtaposition de tours HLM, de résidences de standing et de rue pavillonnaire. Cela on le trouve bien sûr à Paris-Est, mais aussi à Aubervilliers, Montreuil, Bagnolet. Parvenu à Noisy-le-Sec, déjà les éléments commencent à décanter, chacun de leurs côtés, comme deux liquides non miscibles. Au-delà, les frontières sont nets : cités d'un côté, banlieues pavillonnaires de l'autre.
Remontant vers le nord, j'avais néanmoins une idée en tête. En réalité j'étais pris dans les rets d'un large détour : il me fallait passer voir la mosquée de Bondy, dont j'avais découvert l'existence par hasard, au détour d'une carte, l'étude de l'un de ces passages sous l'A3. J'empruntai le chemin latéral... Au sud, une zone artisanale, au nord une zone pavillonnaire aux rues closes de portails noirs. Allée des Hortensias, allée des Glycines, allée des Glaïeuls, bref tout le catalogue Truffaut du bon pavillonnaire, des portails. Relisant la carte après coup je découvrais cette bizarrerie : cette communauté fermée s'étend au-delà d'un simple lotissement nouveau. Rue François-Martin, rue Henry-Mouly, des portes tout aussi fermées. L'enclos s'étend jusqu'au bout de la rue Paul-Renaud, où des plots de bétons semblent définitivement fermer l'accès au quartier. Image google-mais 2017 : un portail en cours de construction. C'est donc toute une portion de ville qui a choisi de s'isoler : morceau de banlieue pavillonnaire coincée entre Bondy Nord, le canal et l'A3. Je passai vers Bobigny, découvris la mosquée de Bondy, la première construite dans le département. C'était en 2001. Il y en eut bien d'autres depuis. Quelques pas avant la salle du Royaume des Témoins de Jéhovah : d'une architecture beaucoup plus sobre, l'allure d'une grosse chaufferie. La mosquée quand à elle est belle, avec ses dômes émeraudes. Timide, elle n'arbore pas de minarets. La voit-on depuis l'autoroute A3 ? La jouxtant, mais peut-être un peu en contrebas. Celle de Bagnolet l'est depuis le périphérique : terrains délaissés mais à forte visibilité. Je poursuivais mes pas.
Où étais-je alors ? Bobigny. Portion de ville excentrée du centre. Des cubes, des pavés disposés parmi les pavillons, ici un enfant a joué aux dés. Délaissés après les avoir lancé, ils semblent avoir roulé sur la ville, roulant sur la vieille banlieue. Je découvrirai plus tard qu'il s'agissait ici de la cité de l'Abreuvoir. Un pavillon y abrite une boucherie halal. Plus loin une fantaisie architecturale, abritant un "Halal Projet". Au coin de la rue, 48 rue Georges Terral, dans un étroit pavillon de meulière logèrent l'équipe des terrasses et celle du stade de France, la nuit du 12 novembre 2015.
Je remontai le long de l'A3 vers le nord, juste après le centre culturel des Alévis, visai un tunnel piéton sous l'autoroute à l'ambiance très cran d'arrêt. Deux barres bleues grises de Bondy Nord, les plexi-anti bruits tagués, trois lampadaires rouilles plantés dans le sol béton, cernés de petits bosquets rouges. Une femme s'y engageait, une autre en venait. Endroits tranquilles et désertés. Je pénétrai dans le dur de Bondy Nord. Les rues sont propres, les bâtiments frais, une maison de quartier Daniel Balavoine, l'église du Christ-Ressuscité avec son hauban de béton et son mat au bout duquel est suspendu une cloche. Il y a des gens qui déambulent là, un peu comme sur les publicités des projets immobiliers neufs. Derrière le rond-point commence l'océan pavillonnaire d'Aulnay sud.
Le passage que je redoutai : la peur d'y mourir d'ennui. Des maisons, sur plusieurs kilomètres. Je parvenais à la place du Général Leclerc, toute achalandée. Au-delà un marché court jusqu'à la gare. Une boucherie française, le Monoprix, des commerces chics, des dames distinguées faisant leur marché. Aulnay chic. La ligne de chemin fer marque un premier palier. Une fois passée, les habitations commencent à s'élever, les maisons avancent encore, comme en bras de mer plongeant dans les terres, mais venant buter sur des blocs plus compacts, l'hôpital, la zone industrielle, un mignon stade où sautille des petits enfants encourageants leurs camarades à la course. Leur excitation est extraordinaire : tous veulent gagner. Parvenu à la nationale 2, les meulières ont disparues, s'érige Aulnay-Nord, confins septentrionaux du 93, dernière ligne habitée avant Garonor, le parc des expositions, les aéroports.
La nationale 2 est large et puissante. Elle est un fleuve traversant la ville, une coupure urbaine saisissante. Pourtant une simple deux fois deux voies, mais qui afin de se faire discrète se scinde à l'entrée d'Aulnay, délimitant entre ses deux courants de circulation un immense terre plein central et venteux, la Rose des Vents porte si bien son nom... Massive, étincelante de blancheur, majestueuse par son minaret, la grande mosquée d'Aulnay en marque le seuil, nouveau seuil du quartier amené à remplacer l’ancien, le périclitant forum du Galion avec son centre commercial délaissé.
En face se trouve le chantier la future gare de la ligne 16, qui permettra de désenclaver le quartier est-il promis, par une liaison direct des 3000 avec les 4000 de La Courneuve en aval, Sevran-Beaudottes en amont, et puis encore Clichy-Montfermeil... La circulaire de tous les quartiers les plus déshérités de la Seine-Saint-Denis.
Le Grand Paris appelle à la rénovation des quartiers qu'ils s'apprêtent à traverser. Les 6 routes de la Courneuve sont déjà un grand chantier. Ici il est déjà bien avancé. Tout contre la nationale ayant récupéré son unité, mais du côté nord, des résidences modernes en accession à la propriété, des commerces généralistes, un salon de coiffure, une boucherie, une boulangerie. La place du marché, laissé aux vents : ce dernier a été déplacé. Au-delà, le Galion arbore le visage géant de Sissoko, l'enfant du quartier. Des habitants, craignant d'être délogé encore plus loin de Paris, lutte pour la préservation de leurs tours. Triste réalité de la rénovation urbaine : le jour où la Rose des Vents sera un jolie quartier connecté, convenablement achalandé et faisant oublier sa réputation de dangerosité, ses pauvres en seront chassés. Travailler la laideur de sa ville serait-elle alors faire oeuvre social ? C'est la question que je me poserai plus tard en abordant Sevran nord, dernière étape de relégation avant les cités dortoirs de l’Oise, si j’en croyais Maspero. Je poursuivis le long de la nationale : ce n'est pas une ville ici. Quelques enfants marchent le long des terrains vagues, ils viennent de descendre de leur bus. Des pré-adolescents, le visage doux. Il y a une pub pour le mac bacon qui semble un peu incongru ici, plus loin le chapiteau d'un cirque se découpant sur fond de cités. Il me semblait approcher de Sevran, mais Sevran me paraissait insaisissable d'ici, j'étais sur la grande route, quelque chose d'un peu inter-départemental, taillée pour interconnecter de façon motorisé des villes disséminées. Le vent encore, l'air froid me saisissait le corps. La haute vitesse des véhicules, les voies entourées de fourrés, passant au milieu des terrains vagues. Mais cela s'était construit quand même. Et donc quelque part là-dedans, Sevran. A une croisée des chemins taillée pour le fret longue distance, le le parc départemental du Saussaie, et sa gare RER plantée en son sein, inexplicablement. Allons voir.
L'étrange ambiance de ces parcs départementaux, relégués loin de tout. Je retrouvai l'ambiance du parc Georges-Valbon. Une rumeur de ville s'amoindrissant à mesure que je m'enfonçai dans ses allées désertées. Quelques curiosités étranges ici : un panneau indiquant un puits d'enfer, un autre des vignes. Il y aurait un belvédère, en réalité un simple pont passant au-dessus des voies ferroviaires de la ligne B. Des marais, une forêt. Et en son centre donc, un immense parking et sa gare de far-west plantée seule dans son désert vert champ et gris bitume. Entre deux allées terreuses une route un peu hostile, ambiance thriller. Quelques pas plus loin je me rassurai croisant l'un de ces groupes de séniors équipés pour la marche nordique que l'on ne croise qu'en forêt. Derrière un bosquet je découvris un sanitaire équipé sur ses murs d'agrès de gymnastique et de musculation, par lequel je fus ébahi, jusqu'à me précipiter à partager la trouvaille sur les réseaux. Il me semblait de ma vie n'avoir jamais rien croisé d'aussi bizarre, mais c'était d'un bizarre pauvre et laid. Une affiche à sa porte : "Courir pour vaincre".
Je revins sur mes pas, bouclant mon parcours par la porte du Gros Saule afin de rejoindre le rond point que j'avais quitté. Je voyais Sevran au loin, du moins je me l'imaginai. Où était la ville ? Avenue Suzanne-Lenglen, toujours ce gigantisme inhumain, taillé non pour les de l'homme mais pour les roues de ses véhicules. Mais ces tours derrière les terrains vagues, c'est encore Aulnay. Sevran ne commence vraiment qu'après au autre de ces ronds-points gigantesques. Les trottoirs sont ici en sable. C'est par où qu'on rentre ? J'empruntai l'avenue Youri Gagarine, ce qui est toujours un choix judicieux pour qui est pressé d'admirer les plus belles réalisations soviétiques de nos mairies communistes des années 70.
Sevran-Beaudottes : jamais je n'avais traversé un habitat aussi dégradé. Les murs pelés laissant apparaître l'acier de leur béton armé, les façades carrelés comme grêlés de petites véroles, des rues entières aux perrons murés de parpaings sales, mais habité encore, des larmes de suie coulant de ses balcons. Derrière une grille en regard d'un tas de fumier, sur une parcelle abandonnée entre deux immeubles une inscription sonnant comme un défi : "T'oublier c'est renoncer..." Les trois petits points en disent-ils long, comme on dit ? Je commençai ici à retrouver l'animation d'une ville, après avoir exploré les confins du Saussaie : je devine de leurs flux la position de la gare. Ils sont là, les gens, ils vaquent. Je les vois s'engouffrer sous le passage d'un bâtiment dont prudemment je me proposais de faire le tour, vers l'avenue Raoul Dautry, extraordinaire. Au-dessus de hangars gris l'inscription "Beau Sevran", du nom du centre commercial qui s'étend au-delà, inclus dans la ville. A moins que ce ne soit celle-ci qui l'ai rattrapé, lui de sa position périphérique. Sevran donne cette impression que tout y est de ce caractère là, morceaux de villes jetés.
Mais c'est en poursuivant vers le sud que je fus saisi de malaise. Sous une arche de verre opacifié par la crasse et montée sur un treillage métallique soutenu par des colonnades de béton recouvertes de carrelage blanc sale, tendue de part et d'autre de cette avenue qui n'en a que le nom, le qualificatif de ruelle ou contre-allée lui convenant mieux, l'entrée de la gare des Beaudottes et son marché couvert, place ayant pour nom Nelson-Mandela. En son sein, sous une lumière verte sombre suintant des panneaux plexis crasseux de son toit, un assemblage hétéroclite de pauvres commerces entassant leurs enseignes criardes dont l'une attirai mon attention : "Crêpes Sandwich thé à la menthe". Au plafond, un panneau SNCF à l'ancienne "Sevran Beaudottes" : j'y étais, la voix de Kaaris résonnant alors à ma mémoire ;
S.E, S.E, S.E.V.R.A.N
S.E, S.E, S.E.V.R.A.N
En Lambo, en Féfé (S.E, S.E)
Des kilos de CC (S.E, S.E)
Partout j'entends incriminer l'incivilité des habitants pour expliquer la dégradation de certains quartiers. Mais je ne pense pas que quiconque ne soit monté un jour le long d'une façade pour en arracher les dallages, ni se soit amusé à en limer les murs pour faire apparaître l'acier, si ce n'est des ouvriers - généralement étrangers - payer pour la purger de ses dangers. Qui vient à Sevran trouve la ville déjà délité. Elle te tombe dessus comme ça. Partout ailleurs j'étais passé après la rénovation urbaine. Ici je trouvais la banlieue dans son état le plus basal, dans son état des années 70. Ici s'entend la colère et la pulsion de mort de Kaaris.
S'éloigner de Paris comme remonter dans le temps : le Sevran d'aujourd'hui évoque un reportage de TF1 sur la cité dans les années 80. En juste un peu plus sale. Barres à l'ancienne, barrés de balcons bigarrés n'ayant pas connu les rénovation des Courtillières de Pantin, du Luth de Gennevilliers.
Je n'en avais cependant pas fini avec la ville. D'autres lieux attiraient mon attention, notamment la butte Montceleux, dont quelques incidents à l'orée des années 10 avaient fait surgir la ville à l'attention médiatique lorsque son maire de l'époque en avait appelé à l'armée pour régler ces conflits. Sortant de la gare au sud, un immense chantier, comprenant celui de la future station ligne 16. Je comprenais alors qu'ici tout n'était que sursis, et que si le bâti périclitait c'est qu'il était voué entièrement à la démolition. Une population ayant doublé au moment même où l'emploi diminuait de moitié. La fermeture de la poudrerie nationale de Sevran-Livry en 74 suivi de celle de l'entreprise Kodak en 93, ne laissant à la ville vidée de ses emplois que des friches lourdement polluées. 40% de chômage chez les moins de 25 ans, une des pressions fiscales les plus élevés du département, une ville en faillite dont le maire dû faire une grève de la faim pour obtenir une subvention de l'état. Sinistre hypocrisie que ces territoires laissées à l'abandon, tant par la droite heureuse de se débarrasser de ses pauvres que par la gauche ravie de s'en faire des électeurs captifs. Pour qui votent encore. Voilà une ville où précipite toute la pauvreté installée de Paris : non pas celle de ses portes, lieux de transit, mais celle qui fut machinée par tout le processus de l'assistance sociale. Loin de Paris, tout comme on y installa la poudrerie nationale : qu'elle explose, on n'en sentira rien à Matignon. Enfin, je ne sais pas, je ne fais que passer.
Un panneau de bus "Butte Monceleux", des hautes tours où le mois dernier encore le Parisien rapportait quelques embuscades contre la police. Une guerre de gangs en 2011, 8 morts : le 4 allée Palach contre le 22 allée Mazaryk. Les deux bâtiments situés à 20 mères de distance : pratique pour se buter. C'est toujours au 4 allée Palach que la police tombait dans un guet-apens, l'un d'eux jetant une grenade de désencerclement. On pense à barrer la tour pour de bon. Les dealers d'avant étaient plus sympas, ils nous donnaient des pizzas témoignent chez Paris Match une habitante du quartier. Malheureusement ils sont en prison, et ceux qui sont venus à leur place sont moins accommodants.
Tout ici est juxtaposé sans être mêlé. Une zone industrielle côtoie le Beau Sevran, cet autre carré là est pavillonnaire, ici des habitats haute densité. Chaque portion simplement délimitée par une avenue venteuse. Vue du ciel comme du bitume il nous semble visiter une partie de Sim City jouée par un enfant. Je distinguais à l'horizon ces hautes tours marrons, qui se décrivent si bien ainsi que ce nom leur est resté. Cherchant un point de vue pour les photographier, je découvris sur ma droite ce qui me semblait d'abord un simple parc : en réalité une véritable colline. Butte Montcelleux, elle est donc là. Je l'escaladai droit par un chemin de terre bien raide. Au sommet battu par les vents l'une de ces toiles d'araignée pour enfant. Un homme seul s'y tenait, assis dedans. Une vue extraordinaire sur la ville, sur Sevran, puis Aulnay, sur tout Paris : un véritable belvédère, avec sa table d'orientation. Je sortais mon portable pour en filmer la panoramique, et surtout le bruit du vent. C'est cela qui je pense fut fatal à sa batterie. De 50% il passa à 10 à peine descendu de la butte, et 0% trois mètres plus tard. Le froid, l'humidité : je ne sais pas, son écran fendu ? Coup de froid sur le S8 et beaucoup de regrets. Dès lors plus de carte, plus de photos possibles. Je cherchai le jockey club, ce bar dont il fut dit interdit aux femmes - un bar PMU -, mais ne le trouvai pas. Rageai lorsque passant un coiffeur nommé "L'Hair du Temps", le S8 refusa de s'allumer. Même chose derrière la petite église de Sevran, sonnant 12h d'un ton tout villageois, et dont je voyais le clocher gris apparaître derrière des arbres noirs, et un panneau "Beau Sevran" mâchonné par la crasse et la rouille. Ici les immeubles ont peu à peu laissé place à des petits pavillons. Par grappe de 4 ou 5 je vois des blancs marcher dans la rue, ce que je n'avais pas observé depuis que j'avais quitté le 11ième arrondissement de Paris. Partout ailleurs si je les avais croisé c’était en voiture. Mais sur les chemins noirs, le long des avenues venteuses, aux arrêts de bus : des peaux plus sombres toujours. J'en vois donc surgir : mais sont-ils des blancs, ou simplement des vieux ? L'ancienne population de Sevran, tous les retraités qui n'ont pas voulu quitté leurs pavillons, qui vivent à Sevran, et les voici s'avançant dans l'espace public pour une raison que j'allais découvrir 100 mètres plus loin : l'organisation d'un banquet des séniors à la salle des fêtes. Quelques pas plus loin encore, dans une contre allée sous la départementale menant vers la partie sud de la ville, par-delà le canal de l'Ourq, une permanence UMP vandalisée. Je retrouvai la gare de Sevran-Livry par le nord, faisant la jointure avec ma précédente exploration de la ville.
La pluie, mais encore beaucoup d'énergie. Incombant à ma prise de corticoïdes pour cette tendinite calcifiante ? Le long du canal s'étendait le parc de la Poudrerie, et déjà j'entendais mes regrets si je n'allais pas y faire un tour. Sans carte, sans maps, avec seulement une approximative idée de la longueur du parc - une station de RER, mais les schémas peuvent être trompeurs -, je m'élançai, d'abord sous la pluie, puis le soleil enfin dans les bois, puis illuminant chacune des allées donnant sur une folie, la maison de l'oiseau, celle-ci apparaissant métronomiquement, selon des angles à chaque fois différents, à mesure de ma progression. Je fus bientôt informé de la longueur du détour : j'en voyais la sortie au bout de l'allée. Quelques joggeurs me saluant. Je me souvenais aussi que c'est ici, dans cette même allée centrale que Gwendoline, la très jolie Gwendoline 22 ans était assassinée de plusieurs coups de couteaux de cuisine, le lundi 8 septembre 2014 vers 17h. L'homme, père de famille et boulanger d'une trentaine d'années, tournait là depuis des heures, cherchant sa victime, sa lame dans le sac. C'est la brigade équestre qui l'arrêta. Condamné à 25 ans de prison, son avocat déplora "une pénalisation de la folie ».
Je parvins à Vaujours. Si au nord l'expansion urbaine s'achevait par d'immenses cités venant buter contre les zones aéroportuaires, à l'est l'expansion urbaine semble pouvoir se poursuivre à l'infini. J'étais néanmoins, plus ou moins parvenu à ses confins actuels. Au-delà la Seine-Saint-Denis s'achève, et puis ce sont les champs, puis Meaux. Ces zones de relégation urbaines plus lointaines, les trois M… Le long de l'A5, j'étais étonné de la densité urbaine de villes perdues comme Melun, et surtout Monterau-Fault-Yonne, dont j’avais vu surgir les tours de rien. Monterau-Fault-Yonne, une ville extraordinaire, confluence de l'Yonne et de la Seine, en forme de trèfle à trois feuilles, séparées par les eaux, reliés par deux ponts seulement. Au nord la cité, à l'ouest la vieille ville, à l'est l'industrie. La sacro-sainte ségrégation urbaine. Je commençai à les rêver, ces villes en amont de la Seine, lovés dans les boucles du fleuve : Corbeil, Melun, Montereau…
Je rejoignis la station RER dite du Vert-Galant, mi-campagnarde, mi gare routière. Au "hubiz by Relais H" de la gare, la caissière tient à me rendre monnaie de 5 pièces de 1 centime, tout en discutant avec un cassos assis à côté d'elle et qui ne semble pas avoir l'air de faire partie du personnel. Le train arrive en gare, je m'y installe et l'observe se remplir à mesure des stations. Il y a deux blancs dans le wagon, et celui-ci est plein. Est-ce un fait ? Cela signifie-t-il quelque chose ? Où est-ce une observation biaisée. Un groupe de jeunes femmes parlent de formations, d'inscription dans des écoles, de CV à déposer, de personnes à rencontrer. En face de moi un jeune homme regarde des clips sur son portable. Sans le son ils prennent des aspects extraordinaires : gestes silencieux, ralenti sur une montre dont sous un certain angle le cadran va s'illuminer, plan sur les fesses d'une femme, contre plongée sur la calandre d'une mercedes. L'un d'eux me semble extraordinaire : le rappeur, miniaturisée pour l'occasion, danse sur une table de casino, réduit à la proportion d'un chipmunks. Autour de lui des fesses twerkantes, massives, occupant l'écran, filmé tantôt au ralenti, tantôt en vitesse normale. Comme une continuation plus vulgaire encore de "The attack of the 50 foot Woman". Sur le quai de la gare de Châtelet-les-Halles un homme noir encore - est-ce un fait significatif ? - déambule dans la foule avec sa pince à déchet et sa poubelle roulante, rêvassant. Un à un, pour ne pas avoir à s'occuper de changer un sac peut-être, il récupère le contenu des poubelles de quai pour les mettre dans la sienne à lui, puis sa tâche terminée, emprunte un ascenseur discret que je n'avais pas remarqué.

























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