Considérations sur quelques quartiers de bordures de l'est du 93, rémanence du visage d'Asselineau sur les murs de Paris et de banlieues, le petit chez soi, la Fontaine du Brouillard, l'amour ne dure jamais, l'arrivée à Sevran. Lecture du livre de Maspero sur la ligne B. Considérations générales sur la littérature de voyage, fut-elle en pass Navigo. Considérations d'inspiration marxistes sur la nécessité de ville-fosse telle que Sevran, à la fois dans l'économie du capital et dans l'imaginaire de ses petits esclaves. Intérêt de parquer les masses pauvres à l'extérieur de Paris, en bout d'une ligne de RER périclitante.
De quelques quartiers de bordures aurait écrit Modiano.
Scrutant maps à la recherche d'une manière honorable de franchir l'A186 en vue de boucler un passage nord de Montreuil, je découvris le jolie nom de cette rue, la rue de La-Libre-Pensée. Elle était déjà à Romainville. Nous étions en bordure d’A3, cet imposant ouvrage tranchant dans la banlieue est depuis la porte de Bagnolet, débitant chaque commune traversée de petits lambeaux égarés, séparés du corps vivant de leurs villes. En bordure sud de cet A3, je retrouvais ainsi quelques quartiers excentrés de Bagnolet, Romainville, Rosny. Je traverserai aussi un morceau de Montreuil, qui lui ne serait pas séparé par l'édifice routier, mais simplement par cette côte qui scinde Montreuil en deux ; un haut, un bas...
Et cette fois-ci je ne traversai le 20ème arrondissement ni par la rue de Bagnolet, ni par la rue de Montreuil mais par celle de Lagny, qui commence un peu après la place de la nation, longe le cours de Vincennes par le nord, dans un angle mort de Paris. Rue des Pyrénées un immeuble particulièrement terne, aux hautes fenêtres rectangulaires, soviétiques, situé en face de la coque rouge d'un immeuble du ministère de l'intérieur. Par association d'idées peut-être, l'immeuble évoque une triste bastille, une chambre des tortures, un lieu de basses oeuvres, de quelques sous-traitance sécuritaire. Il ne s’agissait que du lycée Hélène Boucher.
La rue de Lagny franchit le périphérique un peu dessus du cours de Vincennes : une porte méconnue de Paris, non répertoriée aussi. Elle accoste directement dans le sud Montreuil, son petit quartier d'affaires uniforme qui évoque tout aussi bien Boulogne-Billancourt qu'Issy-les-Moulineaux. Mais ce n'est l'affaire que de deux ou trois rues, car sitôt celle de Paris traversée, le climat montreuillois reprend ses droits. Haies de museaux de camionnettes sales abritant le marché aux puces de Montreuil, étalé son sur grand parking, puces elles mêmes complétées de l'offre de biffins venus de tout Paris : ces poubelles ramassées depuis les quartiers rupins ruisselant jusqu’ici pour y être vendu aux pauvres de la zone. Et si mêmes ceux-là n'en veulent plus, et bien ça reste là. Des tas de chaussures, de vieux vêtements, d'ordinateurs obsolètes. On en trouve tout le long de toute l'avenue et au-delà.
L'avenue Gallieni, qui n'est toujours rien d'autre que cette contre-allée du périphérique, petits hôtels à pas cher, quelques restaurants de bordures : il y a toujours cette fabrique de palette de bois, qui sent bon la sciure chaude. Une singularité : ce petit hôtel restaurant, peut-être fermé à jamais, nommé "Le petit chez-soi", sale et pauvre. Sur le mur pignon de cette petite maison, écrit en larges lettres pas mêmes stylisées : PUBIS.
Là palissant près d'une fenêtre murée, je retrouvai un Asselineau évanescent, comme toujours dans les endroits les plus improbables de la ville. C'est lui le visage de la zone, titre qu'il dispute certes avec l'autre con là, dont j'ai oublié le nom, homme politique lui aussi. A Gennevilliers, sous un pont d'Aubervilliers, à la Courneuve, sur une arcade de Rambuteau, à Montreuil...
Viennent ensuite les parages de Bel Est, qui mériterait l'exploration fouillée de son offre commerciale, hôtelière et pourquoi pas culinaire, oui c'est un week-end à Bel Est qu'il faudrait s'offrir, fenêtres de l'hôtel IBIS sur l'échangeur de Bagnolet, lumières de la ville la nuit, plein ouest, couché de soleil sur le 20ème, et en journée shopping dans le mall, avant la petite excursion au parc Jean Moulin Les Guilands. C'est ce que je me proposai de faire tout de suite, suivant les marches menant au parc, montant à droite les tours de la Capsulerie, cette superbe cité, la lumière, une étonnante sculpture de Marianne en fonte, bonnet phrygien sur la tête, des piques aussi. Longeant les talus de l'A3 se dégageait à mesure les tours Mercuriales, et le flot des voitures sur l'A3 glissant comme part et d'autre de ce gros rocher de béton dans la ville.
Là haut, le chapiteau rouge et jaune d'un cirque, installé sur un petit terrain au nord du parc. L'affiche annonce : "Les dinosaures font leur show ! Ils marchent et rugissent en live !".
Je pensais d'abord ne jamais m'éloigner de cette ligne dessinée par l'A3, mais par cette belle lumière je ne pouvais manquer de traverser le parc, m'avancer sur la butte, de monter sur Paris. Une large masse sombre sous le mirage d'une tour Eiffel lointaine : c'est le cimetière du Père Lachaise.
Mais cette fois-ci au lieu de redescendre vers Montreuil, je remontai vers la Noue, il y a là quelques larges tours, dont l'une toute d'or. Une petite mare cernée de roseaux où s'ébattent trois canards. Il y a aussi une large friche, des chants d'oiseaux. J'éteins la musique, toujours, au premier chant d'oiseaux. C'est le plus beau jardin de Paris.
Rue de l'Epine-Prolongée, je visai un panneau de la ville de Bagnolet, gisant dans un environnement particulièrement dégradée. Cette architecture de dalle, élevant les déambulations humaines bien au-dessus des voies de circulations, les laissant elles sans vie, désertées. Une poubelle renversée, des graffitis dégueulasses. Je vois là beaucoup de voiturettes électriques, stigmate de l’alcoolisme, du retrait de permis. Cet édifice de deux étages qui correspond au soubassement de la dalle est en fait intégralement occupée par un grand parking. Sur une grille de fer barrant la bouche noire de celui-ci, est montée un panneau "Locaux sur la zone". On ne saurait trop effectivement qualifier autrement l'endroit. Ce morceau de Bagnolet séparé de sa ville à la fois par le parc et par l'A3, n'ayant pour seul vis à vis, tout aussi délaissé, son frère jumeau montreuillois, assemblé de la même manière, tout aussi dégradé. Je poursuivais rue Jean-Lolive : de mémoire de joggeur, je n'avais encore jamais traversé de quartiers aussi abandonnés. Un vaste chantier tout contre l'A3, elle semble ici recouverte mais je ne le voyais pas alors. Seulement des tas de gravats, et de l'autre côté d'autres tours de Bagnolet. De ce côté-ci, une large pelouse lépreuse, trois troncs chétifs l'un coupé, il ne semble que rien ne pousse ici, au nord de ces barres là.
Une fois la départementale traversée, il est encore possible d'emprunter la rue du Moulin-à-Vent, juste pour le nom, juste comme ça, aussi parce que ce nom résonne avec ce distique d'Ubik de Philip K.Dick, "Plongez dans la baignoire, pour voir d'où vient le vent, vous êtes tous morts : je suis vivant", dont j'aimais tant le deuxième vers si chantant.
Quelques pas plus tard le ronron sourd d'une installation électrique, sur laquelle donne les balcons d'une petite résidence attenante. Au 37, une toute petite maison, large de deux mètres, longue de trois, de plain pied, je ne sais pas, elle doit faire dix mètres carrés, peut-être il y a t-il une cave en-dessous, une cave habitée. Sur sa façade, une porte grillagée, et une fenêtre tout autant.
Mais je ne sais pas c'est là, disons au niveau du coude que prend la rue du Moulin-à-Vent vers le sud-est que je croisai un chat, comme souvent à Montreuil, puis il y eut ce bruit de ruissellement sous une plaque d'égout, la lumière sur cette rangée de petites maisons, toutes modestes, avec leurs leurs jardins en couloirs, lovés dans ce tout petit repli urbain, dissimulé dans cet angle mort d'un coude de l'A3, aux confins de Montreuil, de Bagnolet, et aussi de Romainville. Des terres en lisières, ou tout semble possible architecturalement, y compris l'installation d'une fontaine entourée de chevaux sculptés, derrière un massif portail en bronze. Des gens sont venus là il y a longtemps, des ouvriers, bâtissant sans rien demander à personne - car alors on ne les aurait pas laissé faire - ils y vivent encore, ils sont très vieux car l'ouvrier est une espèce en voie de disparition. Ils sont retraités, la mairie attend leur mort pour préempter. En attendant les chats y prospèrent, passant d'un jardin à l'autre.
Quelques pas plus loin, une route un peu plus large, dissipant cette impression d'enclavement, hors du temps, hors de la ville. Un jeune homme en 206 klaxonne quatre, cinq, six fois un ami qu'il croise marchant dans la rue. Il fait du bruit comme un gamin jouant avec son camion de pompiers. Cette petite départementale passée j'abordai Romainville. La troisième ville que je traversai en quelques foulées. Rue de La-Libre-Pensée, petite cohue de baraques et de petits hangars, de petits garages. Et ce bar-restaurant, "La Fontaine du Brouillard".
Il n'y a que de rares lieux telle que celui-là, en banlieue ou ailleurs. Je repense au passage de la Justice, à Aubervilliers, et son restaurant espagnol où but peut-être Debord. A ce restaurant antillais à Stains ou Saint Denis - la perle des Antilles je crois. Lieux semblant inaccessible autrement qu'au terme d'une déambulation onirique, présences étranges dans la ville souvent lové dans ses replis les plus obscurs, et les plus précaires tant ils semblent - et il semble qu'ils le furent à chaque fois - promis à la démolition. "La Fontaine du Brouillard" : quel nom fut jamais plus juste pour un assommoir ? Lieu de solitude où l'on vient se rassasier, où l'on vient boire, à la source même de l'oubli, pour troubler ses pensées jusqu'à les perdre à ne plus pouvoir les distinguer. Il n'y a - dans cette boucle autoroutière - nulle autre établissement alentour. Le croiser semble même relever du miracle. Dans ces rues pavillonnaires où personne ne passe.
Je poursuivis la rue de la Libre-Pensée. Un terrain derrière une grille : "1ère Compagnie des Arbalétriers de Romainville". Ici la Libre-Pensée passe au-dessus de la voie d'insertion sur l'A118, morceau de bitume inusité dans les fourrées. Puis quelque pas plus loin, elle passe cette fois sous sa bretelle de sortie, tout aussi délaissée. C'est elle, l'A118, qui donne tout son caractère au Haut-Montreuil, à rien foutre là, cette demi-autoroute qui ne se prend que vers et depuis Paris, desservant ces quelques quartiers de Montreuil, passant par-dessus les pavillons, créant sa propre frontière imaginaire, sécrétant son espace sombre, de camps, de décharges publics, sous son ombre. Absolument silencieuse dans le silence de cette banlieue pavillonnaire perchée, défonçant les murs à pèche - les coupants en deux -. Et au sein des mailles de cet échangeur incomplet, y conservant des espaces verts qui ne seront jamais bâtis... Quoique... Repensons au foyer de migrants établi au milieu de l'échangeur de la porte de Bercy... Et même : il existe un stade de la transfiguration urbaine où les talus même d'une autoroute deviennent terre de convoitise pour les prometteurs. A condition de la recouvrir : Cent mètres plus loin, je découvris un autre projet de couverture de l'A3, avec résidences attenantes, leurs balcons en plastiques jaune, rose et orange. Là je traversai, me dirigeant vers le fort de Noisy, dont je ne vis que l'austère mur barbelé serré et lames d'aciers. Je le contournai par le sud, descendant à travers des collines peuplés de moutons et de petits poneys - dont l'un semblait agonisant -, le long d'une rue pavillonnaire jouxtant en contre-bas l'A3 : des maisons semblent avoir glissé là. On s'apprête à en construire d'autres encore, des immeubles sûrement.
Un poney couché sur le flanc, il respire encore. Il semble malade : je pensais à un empoisonnement. Des sacs en plastiques ont été jeté par delà les hautes grilles : du poison ? A moins qu'il n'ait simplement été abandonné par les militaires.
Un parc plus bas, autour d'un terrain de rugby, secoué des détonations insistantes de fusils. Il me fallut bien trois quatre minutes pour les rapporter à la présence de ce fort. Le fort de Noisy abrite le service action de la DGSE.
La suite ira plus vite je crois, je coupai droit à travers Noisy-le-Sec, qui me laissa une impression mitigée. Je l'avais déjà abordé depuis l'est, lorsqu'en gare de Bondy je me trouvai sans trains, un dimanche matin et un rôti de boeuf à faire cuire. J'étais alors parvenu à traverser ce sacré merdier autoroutier et ferroviaire qui sépare les deux villes, empruntant des voies sans trottoirs dont il semblait qu'elles fussent d'insertion. Allai-je me retrouver courant parmi les camions, sur la quatre voies ? Ce jour-là je passai le pont vers le nord, au-dessus de la gare, jetai un oeil à cette île ferroviaire avançant dans son océan de rails, desservie par une sorte de chemin vicinale pompeusement appelé avenue de Strasbourg et que j'avais déjà remarqué vu du ciel. La face nord de la ville semble comme à l'abandon, on se rapproche du canal et de Bondy, de la nationale 3, de ses entrepôts.
Sur une contre allée que je vois largement empruntée je m'engage et découvre l'avertissement "Love never lasts" avant de parvenir à la rue de Paris, la noble, la magnifique, une nationale, la traversant donc, en même temps que je passais - enfin - l'A86 et la ligne de grande ceinture. Et il y aurait encore à passer une nationale et à nouveau l'A3, mais cette fois-ci au fil de l'eau. Où allais-je ? Qu'il aurait été raisonnable de s'en tenir à Noisy. M'engageant vers le canal je m'espérai encore assez raisonnable pour choisir un retour à Bobigny, terminus de la ligne 5. Car poursuivant au-delà, le prochain arrêt était Sevran, sept kilomètres pour récupérer le RER B.
C'est que je n'avais jamais passé encore le pont de Bondy...
Des hangars, des usines, laissant leur place progressivement aux pavillons. Ceux de Pavillons-sous-Bois justement, puis d'Aulnay, le joli Aulnay sud. Le canal allant s'amoindrissant, aménager en promenade, des arbres. Je croisai là une dame promenant son chat en compagnie de ses deux chiens, eux en laisse. "Viens là, allez viens là", et le chat venait. Un panneau enfin indiquant Sevran, toujours les mêmes pavillons. Le joli Sevran sud, le quartier des Trèfles, ce quartier des Trèfles séparé des Beaudottes de sinistre réputation par le canal. Jolie quartier attenant à son beau parc de la Poudrière, qui doit son nom aux usines d'armements qui jadis empoisonnèrent l’endroit. Je ne l'atteignis pas cependant, j'avais mal aux jambes, j'aurai dû rentré il y a longtemps. La gare de Sevran Livry, joli toute campagnarde, quelques lascars y montent la garde. Un bâtiment vide, il y a-t-il seulement un guichet ici ? Les voies vers Paris, un train annulé l'autre dans vingt minutes. Perclus de douleurs, de soif, attendant en collant sur le quai de la gare dans le vent, j'en vins à tourner autour des machines Selecta. Que j'aimerai un petit gatorade Ice Storm bien bleu, l'effort appelle la chimie. Rien de cela. Je constatais néanmoins une étonnante bizarrerie : le coca à deux euros trente, tout comme l'orangina, trente centimes de plus qu'à Paris. Au retour la voix robotique de la dame SNCF égrène la litanie des gare de la ligne B : Aulnay, Blanc-Mesnil, Drancy... Le train est lent, la rame usée. Les incidents sont fréquents, le réseau à l'abandon. Ici comme ailleurs... La région n'a jamais eu de problème de logements mais de transports. Ils sont là, périclitants, d'année en année plus lent, si bien que la banlieue semble dériver toujours plus loin de Paris, au hasard des grèves, des accidents de personnes ou d'exploitation. L'espace se distend ici.
***
Je lisais le livre de François Maspero, "Les passagers du Roissy-Express", dont je découvris l'existence par un article du Bondy Blog repris par Libération sur Sevran. Qu'est-ce qui a changé à Sevran se demande l'article ? Pas grand chose. Moi je n'en sais rien, pour n'en avoir vu que la face champêtre, et une fois seulement. Rien n'aurait changé depuis le passage de Maspero en 89, qui disait quoi d'ailleurs, que Sevran est une ville de relégation, dont la plaine de France porte les différentes étapes. Chassé du Paris artisanal vers la ceinture, puis de cercle concentrique en cercle toujours plus large, Saint-Denis, Aulnay, Sevran, jusqu'à l'Oise. "On les perdait au-delà des frontières du département, de l'Ile de France, vers ces cités plus déshéritées, plus loin de tout encore : Creil, Compiègne, Dreux. ». Je redécouvrais ce nom, Creil, et me mis à le rêver.
En 89 année du bicentenaire, Maspero entreprenait un voyage sur la radiale du RER B, du nord au sud, un peu à la manière de Jean Rolin, qui quelques années plus tard s’en offrait du même genre, mais circulaire cette fois. L'idée simplement de descendre à chacune des gares, d'y manger, de visiter, d'y dormir. Le soir de l'écrire. "Un voyage comme doit l'être tout voyage : à la rencontre de la vie" précise la quatrième de couverture. Ah la vie ! Implicitement, il y a l'idée de la rencontre : une femme l'accompagne, elle prend des photos des gens, des discussions s'engagent en préliminaire ou à la suite. On passe beaucoup de temps à attendre des bus, à subir des attentes en gare, et surtout à trouver à se loger. On en apprend sur les villes, leurs histoires - guerrières, industrielles, anecdotes littéraires rattachés aux lieux. C'est intéressant mais... Rolin sentait lui-même le danger de la sociologie de comptoir - je rajouterai de la sociologie tout court. Ici ça parle des beurs humiliés, des chinois respectueux, des blancs fachos... Oh oui merci. Je sens qu'ils galèrent, qu'ils se perdent, qu'ils n'y voient rien, passant à côté de tout. Ils zonent à pieds et sans cartes, trainant leurs valises, ils ont des ampoules aux pieds, ils n'ont pas de chaussures de marche. Surement est-ce le concept inaugural qui les réduit à cela. Alors que Rolin à chaque fois saisissait parfaitement les lieux les plus étranges de la ville - et quelle étonnement de voir à chaque fois que nous nous étions entiché des mêmes perspectives, mais lui comme moi sûrement avions-nous davantage compulsé les cartes, cherchant la zone. Eux suivent la ligne du RER B, inconsistante et sous-signifiante dans l'histoire des villes traversées. A quoi cela-est-ce dû ? Descendez à Drancy, vous n'y verrez qu'un océan pavillonnaire, son centre n'y est pas. A Aulnay aussi, à Sevran-Livry encore. Vous me direz, mais elles ne peuvent avoir de centre, ces villes bicéphales, avec leurs pavillons d’un côté, grand ensemble de l’autre… La gare de Villepinte semble la plus étonnante : plantée au milieu d'un parc départemental, agrémentée d'un grand parking. Pourquoi ? A Aubervilliers, c'est l'ancienne zone industrielle, une gare pensée pour le fret, reconvertie en services voyageurs. Celle de la Plaine-Saint-Denis a surgi récemment du néant.
Ces lignes ferroviaires sont des sales rainures dont il faut sortir, tout comme celle du réseau autoroutier ou routier. Voyageur chaque jour humilié par la machine - la machine à Selecta qui ne marche pas, le train qui s'arrête, le portique qui coince le pass qui ne passe pas. La voiture dans le cul d'une autre, d'une autre le cul dans une autre et ainsi de suite sur des kilomètres. Toujours empêché, toujours rageant éructant à attendre que la machine passe te prendre, mais elle ne passe pas. Abandonnant les machines il s’agit de devenir pour soi-même son propre cheval, et aller à travers villes et forêts tels les chevaliers de Roland Furieux.
Maspero croise des gens au cours de ses pérégrinations. Ça ne s'empêche pas vraiment, pour peu que l'on est soi même besoin d'interactions, le contact se fait, obligatoirement comme malgré soi. Ce qui me gêne c'est l'homme devenant illustration : pli rodé, on le photographie, déjà il se récrit, il n'est pas vraiment d'accord. Il le dit, on le fait parler, et ses propos même viennent illustrer sa propre photographie. Et on croit en connaître davantage sur l'indigène de banlieue ? Une rencontre ce n'est pas ça. Et cette propension à toujours et d'abord signifier la couleur de peau : un enfant noir, des africaines en boubou chez Maspero. C'est qu'une couleur de peau laisse toujours à croire qu'il est possible de deviner l'histoire de celui qui la porte : ainsi rêvent-ils ces visages qu'ils croisent du regard, ce racisme bienveillant pénible, goût pour la diversité comme devant un marché bien achalandé, mention qui à chaque fois rétabli la distance. Pour être optimiste, peut-être pourrions nous rappeler que cette frontière de l’étranger recule : déjà chez Chateaubriand, dans ses mémoires d’outretombe, où l’on ne parlait pas des arabes mais des savoyards.
Des hommes j'en vois, et je vois comment ils vivent, sur un fragment. Je n'ai ni besoin d'entendre leur justification, ni de l'entendre à travers mes propres préjugés, qui ne manqueront pas d'interférer avec l'observation, fut-elle celle d'une conversation. Je dis ce que je vois, éventuellement ce que j'entends. Un homme promenant son molosse. Maspero le constatait déjà, ce goût des gros chiens sur le chemin de halage de ces villes de banlieue pavillonnaire, obsédé par la sécurité dit-il. Il dit que la mode est au husky. Que les temps ont changé ! Les pitbulls et dogues argentins les ont depuis longtemps mangé.
Je vois beaucoup de gens seuls le regard perdu dans le vague, au bord de ces canaux. Je vois des ouvriers qui travaillent, des enfants qui sortent de l'école et jouent bruyamment. Je vois surtout des gens là où je ne m'attendrai pas à en voir : sur des passerelles franchissant des gares de triages, au fin fond de parc immenses, sous des piles de ponts autoroutières, à pied longeant des sales départementales. Mais je n'irai pas interroger quelqu'un pour le faire parler de ce qu'il pense de la cité, si possible en lui faisant dire qu'il n'est pas raciste mais... Bref, je suis l'éthique de tout honnête phénoménologue-arpenteur.
Revenant à cet article du Bondy Blog sur Sevran, j'en apprends sur la fermeture de telle usine lors de la construction même de la ville mais la cité laissée là. Pourquoi ne la démontèrent-ils pas à la suite ? Les emplois ont disparu mais pas les idées. A défaut de la socialisation par le travail, qui constituait souvenez vous chez Hegel le fondement de la société -, à Sevran on fabrique du lien social. En France on a pas de pétrole mais... "En effet on compte ici plus de 300 associations, preuve que la force vient du bas, et qu'elle n'attend plus rien du haut. Issa est né et a grandi à Sevran. Avec ZikFoot, qui rassemble le foot et le rap depuis 7 ans, ce trentenaire sevranais entend "ramener de la vie"." Il y a une subvention pour cela. Des loisirs, des activités : mais que demande le peuple ?
Ce sont là les armées de réserve du capital, faisant le pied de grue au bas de leurs casernes. Venus des quatre coins du monde, prêt à assumer les pires travaux, ceux les plus mal payés. En attendant on a pas besoin d'eux. Ils sont la variable d'ajustement du capital : on les appellera peut-être à nouveau on verra, et en attendant leur présence suffit à faire pression sur les salaires à la baisse. Par ailleurs les médias entendront la fonction purgatoire du lieu : voyez où vous finirez si ça finit mal pour vous. Tout comme pour ses morts, ses malades, ses greniers, ses industries, Paris a aussi organisé l'externalisation de ses masses prolétaires. Bien au calme à la campagne, un terrain de basket, beaucoup de shit et de travailleurs sociaux. Elle est loin la Commune ! Et tu veux la construire où ta barricade, dans la cité ? T'es déjà enfermée dedans. C'est pourtant ce qu'il se passe, tout le temps, les voitures brûlées, à défaut d'autre combustible. Je vois la Rose des Vents à Aulnay : à part la mosquée rien à cramer. Que faire alors ? Partir dans le parc, couper un arbre ? Saccager un centre-ville ? Bonne chance pour en trouver un à Aulnay. Et Paris ? Bah Paris, c'est trop loin…





















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