Clichy, Asnières, l’ennui, les Hauts-de-Seine.
Je loge au milieu de Paris. En sortant de chez moi je soupire après la campagne et la solitude, mais il faut l'aller chercher si loin qu'avant de pourvoir respirer à mon aise je trouve en mon chemin mille objets qui me serrent le coeur, et la moitié de la journée se passe en angoisses avant que j'aie atteint l'asile que je vais chercher.
Huitième promenade, Rousseau
Boulevard Haussman ces gens allant travailler m'empêche d'avancer. Les grands magasins, puis la gare Saint-Lazare, la rue de Rome. J'allais voir le carrefour de l'Europe, suspendu au-dessus des voies de l'ouest, de la Normandie. Jamais je n'y étais venu : rue de Saint-Petersbourg, de Liège, de Madrid, de Londres. Deux fois seulement dans ma vie je passais de ce côté du 8ième. Une fois pour y baiser une première femme, rue d'Amsterdam - à une adresse que je n'ai jamais su -, une seconde allant au Casino de Paris par la rue de Clichy. Par une nuit venteuse et froid j'allai assister au concert de Julian Casablancas, nous étions alors en 2014. Tout cela était très laid, et je m'empressai de partir plus au nord, jusqu'au pont de Rome où je découvris mais cette fois-ci vu d'en haut et non du train ces belles lettres rouges sur fond blanc PARIS SAINT-LAZARE. Le temps était beau ce jour là, il faisait beau jusque là.


Je pensais aussi au tout nouveau jardin Nelson Mandela faisant face au parc, à la gare Rosa Parks, à la prochaine station Aimée Césaire, sur la ligne 12. Le noir sympa semblait à ce moment la figure politique la plus fédératrice à gauche. Partout à Bagnolet, à Romainville, au Blanc-Mesnil, la figure du noir militant avait remplacé celle du russe révolutionnaire, la lutte des races la lutte des classes. Achevé le temps des avenues Lénine et Stalingrad. Et tout le monde avait oublié depuis bien longtemps Paul Vaillant-Couturier.
J'ai honte de ramener Martin Luther King à sa couleur de peau. Honte aussi pour Rosa Parks et Nelson Mandela. C'est pourtant bien pour cela que leurs noms furent choisis : une première fois considéré comme noir par les ségrégationnistes, une seconde par ceux qui tiennent à monter une politique autour de leurs noms.
Autour du parc, des trucs en l'air, d'un peu toutes les couleurs, un peu toutes les formes, collés les uns aux autres. Une monumentale passerelle permet de franchir la ligne de petite ceinture. Un canard traversant une allée. Des flaques d'eau, des terrains vagues. Là je croisai deux hommes cherchant la mission locale de pôle emploi, un jeune homme un peu pédé accompagné d’un cinquantenaire un peu déglingué.Plus loin un jeune homme trépignant autour de son sound system. Approche la porte de Clichy avec sa nouvelle tour, dont j'avais jour après jour depuis la ligne de Saint-Cloud observé la construction. Un cube, puis un autre par dessus, plus petit, et cencore un autre, jusqu'à former ce monumental tribunal de grande instance de Paris. A l'approche, mêlé à ces bâtiments modernes de la ZAC des Batignolles une certaine fadeur. Mais depuis le vieux Clichy, dans la perspective de ses vieilles pierres, l'ouvrage semble un mécha de verre.

Par delà le périphérique les rues encore toutes parisiennes de Clichy dont je découvrais le nom complet de Clichy-la-Garenne. D'un Paris seulement un peu vieilli, sans être nostalgique, si tant qu'on puisse être nostalgique des années 90. Oui voilà le sale Paris des années 90, conservé ici, avec seulement vingt ans de crasse accumulée supplémentaire. Je ne traînai guère vers la mairie, orientant mes pas vers le pont d'Asnières. Parvins au Clichy nord, tout contre la Seine, avec ses tours, ses usines, partout où j'allai j'en étais frappé : même la plus insignifiante des villes, la plus enclavé dans d'autres villes, s'était constituée sa propre banlieue. Rue Pierre-Beregovoy un grand ensemble, puis l'usine Bic, et une installation que j'imaginai militaire, avec ses casemates de pierre derrière ses hauts murs. Au bout un parc monté sur un plateau, celui des impressionnistes, si solitaire. Au-delà les rails, et puis au nord la Seine. Me dirigeant vers le pont d'Asnières, je découvris vers les franges les plus occidentales de Clichy, un lambeau de ville en attente de démolition, ce triangle entre la rue d'Asnières, la route du même nom et les quais. Immeubles murées, terrain vague grillagé où était disposé une stèle commémorative, deux jeunes filles, Gaëlle et Julie, renversées tuées ici. Au rez-de-chaussée de l'un de ces immeubles abandonnés, l'enseigne pimpante du Viking, petit bar de quartier. Je déambulai ici, cela me plaisais.
De l'autre côté du pont c'était le beau Asnières, Paris sans y être - alors à quoi bon ? -, oh l'illusion tient là, la gare, le cinéma, le Monoprix. Plus tard la mairie. Je m'ennuyais, rien à voir ici. Tout était trop beau, trop ravalé. Je dirigeai mes pas vers l'est, voulant jeter un oeil sur les abords de la ligne 13, vers les Grésillons, les Agnettes, les Courtilles. A mesure que je m'éloignai du centre historique d'Asnières, celui bâti autour de sa voie de chemin de fer, les édifices s'affaissaient, autour du cimetière paraissaient les maisons, et puis j'y parvins, à la départementale 19, celle qui séparait la ville de Gennevilliers la rouge. De l'autre bord le champ de tours des Agnettes, avec derrière cette flèche que je n'identifierai que plus tard comme étant celle de la mairie. Au nord ce serait les Courtilles, qui la dernière fois m'avait tant fait impression. Je poursuivis le long de cette frontière, le long de cette ligne 13 assez récemment prolongé. A mesure que je gagnais le nord, de chaque côté du boulevard les immeubles s'élevaient. Au rond point, c'était le Luth et en face les Mourinoux. Où avait habité mon cousin ? Je parcourais ces rues d'Asnières, je le savais par là : du moins je me souvenais de tours. Mais elles se ressemblaient toutes... Cité Freyssinet, un immeuble brûlé. Et sur le boulevard menant à l'ouest, les travaux du Tramway m'obligeaient à milles détours.
Je lisais les actualités de Gennevilliers. Des histoires de rivalités qui ne sont plus de clochers mais de cités. Les 3F contre les Agnettes, le Luth contre les Mourinoux. Toujours il était insisté sur la futilité de ces violences : il n'y avait même pas là l'excuse d'un trafic de stupéfiants. Pour le geste seulement. Pourtant il semble qu'il n'y ait là rien qui ne justifie dans l'environnement même la violence. Ces quartiers ne souffrent pas de l'enclavement d'Aulnay ou du Blanc-Mesnil, rien qui ne puisse se comparer au délabrement de Sevran. Il y a là beaucoup d'air, beaucoup d'espace et des stations de métros. Celles-ci n'avaient-elles pas été pensées pour desservir les cités ? Station Gabriel Péri pour les 3F, station les Agnettes, station les Courtilles. Chacune son arrêt. Ils semblaient que nous ayons là ce qu'avec la ligne 16 il s'agissait de bâtir dans le nord du 93. Une ligne parallèle à celle historique autour de laquelle furent bâties les villes. Et encore une fois nous assistions à cette ségrégation ferroviaire, qui si elles n'est que la conséquence de la ségrégation spatiale opérée déjà il y a 50 ans, lorsqu'il s'agissait de bâtir vite et loin, la renforce encore davantage. Nous avions véritablement deux Asnières. Quand à Gennevilliers, c'est une autre histoire.
J'avais quitté le Luth après quelques clichés de cette muraille désormais scindée qui m'effrayait alors jeune adolescent, lorsque j'empruntai passager l'A15 par-dessus le port de Gennevilliers. Mais j'en avais déjà parlé. Sur un selfie de moi Luth dans le dos, je me voyais capuche sur la tête, foulard sous les yeux, tel un Altaïr d'Assassin's Creed. De là je ne savais trop où aller. Je me décidai pour Colombes dans un premier temps, me laissant ensuite le choix de rentrer par Saint-Lazare. J'y allai en boitillant à travers une pauvrette zone pavillonnaire, le long de l'avenue de l'agent Sarre, mort à la libération de Colombes. Colombes, sa gare, le bar du Cheval Blanc, le tabac de la gare, la boucherie de la gare, la pharmacie de la gare. Elle était belle, posée sur ses pilotis, détachés dans la lumière blanchie de ce midi. Je marchai un peu, les jambes tétanisées par la douleur. Je découvris la jolie rue Saint-Denis, qui sût me donner une impression charmante, presque provinciale sur quelques centaines de mètres, avec ses pavés, ses enseignes généralistes. C'est pourquoi je m'étonnais rue de Verdun de retrouver subitement la banlieue dans ce qu'elle peut avoir de plus violent violente d'immeubles si laids que je pensais avoir affaire à une faculté de médecine. Il s'agissait ici de l'ancienne église Saint-Pierre Saint-Paul, détruite en partie pour élargir la rue. Quelques pas plus loin la nouvelle église Saint-Pierre Saint-Paul, dont l'architecture de béton armé semblait avoir servi d'inspiration à Keiichiro Toyama pour la conception de son célèbre Pyramid Head. J’en reconnaissais le casque, j’en reconnaissais la lance… Je croiserai d’autres de ces étonnants ouvrages, il y aurait la cathédrale de Créteil, Notre Dame de toute Joie à Grigny, l’église de Meudon-la-Forêt, toujours cette même étrange architecture, laissant à supposer l’existence d’un culte secret : Pyramid Head et ses frères patientant sous la terre, ne laissant émerger que le sommet de leurs casques et la pointe de leurs lances.
Ensuite cela devint franchement pénible, mais je décidai qu'il fallait en finir avec cette boucle de Seine, ce 92 que je ne voulais pas connaître.
Il y avait là-bas le Petit Colombes, que son maire avait qualifié de petit Marseille, les règlements comptes. Je voulais y voir. J'avais auparavant croisé la place des quatre routes, là j'y trouverai le centre commercial des quatre chemins. Un air de déjà vu : pourtant rien ici ne présente le moindre caractère. Est-il possible de rêver les Hauts-de-Seine ? Je me souvenais de la phrase d'un gros con qui pérorait "Chanter Bezons, voilà le défi". Lui-même habitait Meudon et était assez triste. Heureusement il y avait Nanterre.
J'avais quitté le petit Colombes pour le petit Nanterre, ce morceau détaché par les voies de chemin fer. Il y avait là les Pâquerettes et les Canibouts, qui sont tout de même de drôles de noms pour des quartiers. Au sud je rejoignis une zone d'entrepôts, me dirigeant vers Nanterre Université. Je croisai là des chantiers, des terrains vagues, des terrains détruits mêmes. Ici rien ne semblait avoir changé depuis les premiers bidonvilles. Nanterre, cette ville tailladée au scalpel. L'A86, l'A14, trois lignes de chemin de fer, dessinant un archipel de quartiers plus ou moins habités. Passai rue Noël-Pons une première voie, puis une seconde, puis une voie rapide, les tours de la Défense à l'horizon, nous étions ici dans ses coulisses. Nanterre Université, des jeunes filles fumant des cigarettes devant les halls de ces immeubles. A cela nous comprenons qu'il ne s'agit pas de cité HLM. Et aussi à l'aspect de délabrement des façade : la politique de la ville s’est arrêté aux portes de l’université.
Des propos poétiques sur les murs, franchement ironique ; sur la façade d'une barre à démolir, la peinture d'une figure antique : "la beauté sauvera le monde". Visiblement la guerre de libération ne commence pas par Nanterre. Les parages évoquent un musée de la laideur architecturale, une laideur sobre cependant, rien qui ne puisse me taper à l'oeil. Il faut dire que je venais de traverser Colombes. Sur l'esplanade de la gare, une installation commémorant mai 68, en lettres blanches ces mots : "Oh j'aime ce qui me percute et me fait face, Ce qui donne son apparence à mon désir le plus profond, Je galope, J'interprète, Quoi qu'il arrive et je dévore ce rêve." Moi je, mon petit désir, ce que j'en fais etc... Sur le quai du RER A j'observais les travaux de rénovation des Provinces Françaises. Sur une palissade de chantier ce sale graph, comme en réponse, "Dédicace à toutes mes byatches". Peu après mon passage, parmi ces mêmes immeubles un balcon en entraînait deux autres.




















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