samedi 14 avril 2018

Aller à Meudon ::: Sud (1)

La destruction de Billancourt, le Bas-Meudon en déshérence, considérations désobligeantes sur Celine, la découverte de l'observatoire, d'une réminiscence actualisée de l'Anglaise et le Duc de Rohmer, et de la fuite à Meudon de cette première. La traversée de la forêt, Meudon-la-Forêt atteinte de haute lutte, l'attentat du Petit-Clamart, quelque légende familiale, le retour par le Plessis-Robinson, la laideur faite ville.


Depuis la station de métro Billancourt, au bout de l'exténuante ligne 9, je pensais naïvement rejoindre Meudon par l'île Seguin. Sous la route de la Reine la ZAC du trapèze, parmi les constructions nouvelles, aux noms techno-débiles, Ardeko, Jazz... Circulations douces, quartier zéro-émissions... Teintes pastels, balcons de verres plus ou moins déstructurés, ces immeubles de dépliants immobiliers, de ceux abandonnés au sol ou dans les corbeilles à papier. Face au pont Daydée, ma progression cassée par des palissades, sur l'autre rive les pelleteuses qui s'agitent. Difficile de croire que se tint là-bas, et pendant un siècle une île-usine, avec sa centrale électrique autonome, ses barges débarquant ses voitures produites à la chaîne, son circuit d'essai souterrain : sur toute la surface de l'île, ce vaisseau industriel. Jusqu'en 2005 il était encore possible de l'explorer, au prix de quelques escalades. C'est fini maintenant. En prévision l'un de ces projets écolo-culturels, comme il en fleurit un peu partout dès que le pouvoir politique se mêle de faire quelque chose. La Plaine Saint-Denis finira-t-elle ainsi ? Je ne m'intéressai guère aux détails du projet, cherchant simplement un pont pour passer. Je décidai de faire le détour par  l'île Saint-Germain - ce n'est qu'à postériori que je découvris le pont Renault, situé plus en aval, ouvert à la circulation piétonnière -.

A mesure que je remontai la Seine il me semblait remonter le temps. Là les barres sont d'autres décennies, 90, puis 80, 70, barres moches, correspondant à d'autres tranches d'époques, à mesure que le paysage industriel était découpé par morceaux.  Cela jusqu’au cimetière. Année après année le paysage industriel avait été laminé par le logement résidentiel, et nous pouvions lire dans la ville les strates de sa désindustrialisation. 


Passé sur l'île Saint-Germain je me cru à Meudon déjà, suivi un petit chemin de berge qui me parut accessible plus que charmant - là je plaignis ces habitants de rez-de-chaussée, aux balcons posés au sol, ouvert à tous les maraudeurs. C'était un détour encore, et du plus piètre intérêt. Une rive plus loin enfin je parvins à Meudon.



Le Bas-Meudon, en contrebas de Bellevue, longeant la Seine, longeant la D7, un autre encore de ces quartiers industriels en cours de conversion. Il y a là quelques vestiges d'immeubles très anciens, côtoyant des constructions nouvelles. Certains aux vitrines murées, fenêtres condamnés. Je décidai d'entreprendre l'ascension de la côte par ici, rue Hélène Loiret, afin de rejoindre une certaine passerelle par-dessus les rails du tramway, décrite par Rolin dans sa dérive ici. Encore une fois je me vis forcé de rebrousser chemin par la présence d'un chantier, rejoignis les quais. Sur l'autre rive, ce gros tas de terre noire sur lequel s'activaient les pelleteuses. Je suivis la prochaine venelle entre deux immeubles de verre, qui subitement se faisait ancienne, hors-temps, marches en dalles de pierre grossière progressant parmi des murs de béton puis de pierres verdurées. Je franchis la travée ferroviaire sur une passerelle de béton et fer se levant parmi les cimes des arbres. Je me retournai, la vue vers la Défense, cadrait cette antique passage et encore, sans jamais n'y croiser personne. Jean Rolin en 94 passait là : il dit y avoir en contrebas aperçu des ateliers.


Je posai le pied sur la route des Gardes, cherchant des yeux la maison de ce brave Louis-Ferdinand Destouches, celle dans laquelle il s'installa à son retour d'exil. Avec le fric de ses pamphlets antisémites ? On y parvient par une contre-allée en pente dans la colline, menant à une impasse en terrasse suspendue au-dessus de la vallée de la Seine. Là se tiennent quatre demeures de style Mansart, chacune sur trois niveaux, plantés dans de vastes jardins, en contre-bas d'une sombre forêt. La plus laide, la plus décatie, au 25 ter est celle de notre si honnête médecin des pauvres, immense littérateur, pacifiste absolue et pourfendeur de la misère à condition quelle soit celle du peuple français - sucé par les sangsues sionistes dirait-il aujourd'hui. Une allée de béton gris mangé par la mousse autour d'un parterre d'herbes folles et de quelques buissons rachitiques, un arbre maigre à gauche, boule jaune en son centre. C'est sa veuve qui vit encore là, et je ne saurai reprocher à une dame âgée de ne pouvoir entretenir une si imposante bâtisse. Il n'en reste que je n'aime pas l'homme ni l'écrivain, et ne pouvais m'empêcher de remarquer cet étonnante façade faites de fenêtres toutes raccommodés, d'âges et de styles différentes : coulissantes modernes sous les toits, à bascule au premier, composite au rez-de-chaussée. Je ne me fatiguerai pas à faire de l'édifice une métaphore de l'affaissement moral de l'écrivain - enfin c'est l'idée première qui vient sans se forcer -. Mais nous sommes loin du "pavillon vétuste" décrit dans sa page wiki. Une voiture s'approcha me chassant. Elle entrait la propriété, sa conductrice me lançant ce qui me sembla un mauvais regard. La culpabilité du rôdeur ? Non surtout l'angoisse d'être pris pour un fan voyeur. J'eusse aimé craché par terre pour bien lui faire comprendre que je n'étais pas de ces gens-là, mais ce geste aurait tout aussi bien pu être mal compris. Je partis.

maison Celine Meudon

Ma route suivit celle des gardes jusqu'à la gare de Bellevue, puis j'empruntai l'avenue du château, très versaillaises avec ses contre allées de gazon, sa voie pavée, l'ensemble bordée d'un ensemble hétéroclite de résidences chics et d'hôtels particuliers. Nulle autre commune proche de Paris ne rendait une telle ambiance de province catholique, avec ses réminiscences de prieurés, d'instituts religieux, de pensionnats gris, de jeunes filles que l'on fouette nue des soirs de pleine lune. Au loin le parc de l'observatoire, duquel je pensai rejoindre la forêt. Je m'élevai sur la butte, suivant là d'ailleurs le parcours de la classique course Paris-Versailles. Le parc suspendu au-dessus de Paris, sa balustre de pierre, les belles allées d'arbres, des groupes d'enfants en sorties sportives. Au loin la boucle de Seine, la tour Eiffel, la butte Montmartre, et au loin, la TDF de Romainville. Voilà pour ce que je pouvais en connaître. Car en contre bas je n'y reconnaissais rien, de ces vallées, églises et châteaux que je voyais adossés aux pentes, l'envers d'Issy. Le soir je revoyais "L'anglaise et le Duc", l'un des derniers films de Rohmer, par hasard ou intuition inconsciente. Je me souvenais de rares images : la fuite hors de Paris, les pieds ensanglantés, ainsi que la scène finale : les dignes nobles s'avançant un à un à l'annonce de leur exécution par des panneaux muets. Mais comment aurai-je pu me souvenir que c'est à Meudon précisément qu'elle fuyait ? Ce nom ne signifiait rien pour moi, lorsqu'il y a 15 ans je découvrais ce film. Une scène de ce film se déroule précisément dans ce parc de l'observatoire : les deux femmes se tiennent contre la balustrade de pierre surplombant Paris, et guettent à la longue-vue la place de l'exécution de Louis XVI. A la place de la dense urbanisation dans laquelle me regard se perdait, un simple panneau peint - selon la technique employée par Rohmer pour figurer le Paris de la Révolution -, montrant ces parages occupés de simples champs, Boulogne, Issy, et au loin, très loin seulement, Paris en ses limites du 18ième siècle. celle du mur des fermiers généraux. C'est par une fissure dans ce mur d'un jardin à l'arrière d'une maison des Invalides qu'elle parvenait à fuir. Je comparai les deux visions : qu'est ce qu'on avait accumulé comme merde en trois siècles.



Je parvenais à la terrasse la plus méridional du château. En contrebas s'étalait une autre terrasse de gravier, cernés de parterre de gazon plantés d'arbres taillés en forme de pointe de crayon. Les limites en étaient dessinées par des buissons carrés, l'ensemble contenant une pelouse en forme de bobine ainsi qu'un bassin de béton vide. Au-delà s'annonçait une autre pente, puis la forêt, d'abord d'un vert lumineux, puis à mesure que le regard s'enfonçait plus en avant dans la vallée descendant les nuances du sombre. A l'horizon, par delà la vallée, perçaient de la canopée les tours de Meudon-la-Forêt. Jamais je n'avais admiré une séparation aussi incurable entre une ville et son grand-ensemble - et pourtant il me semble dire cela à chaque fois… - Me restait à trouver un chemin pour le rejoindre. J'empruntai alors un escalier puis un autre, découvrant d'autres contreforts de ce château, ailes semblant surgir de la roche, étang rond, tout n'était là que vide et symétrie. Le promeneur lui-même était invité à déambuler en travelling le long de ces murs de pierre, à la manière de Resnais « l'année dernière à Marienbad ». A l'extrême limite du domaine je butai sur des grillages métalliques mangés par les bois. Il était inutile de s'acharner ici encore : à moins de remonter ces différents espaces, revenir à l'entrée du parc ? Cela ne passait pas. A gauche une issue à dévaler menant vers une salle départementale que je voulais à tout prix éviter. En creux d'une vallée, en arrière de la ville - mais pas encore autant que son grand ensemble - une succession de lieux affectés à des activités - : un stade, puis des courts de Tennis. Son cimetière, puis le skate parc de Meudon. Ce qui me sembla être une caserne, et enfin un rond-point dans la forêt. Je m'engouffrai dans le premier chemin forestier que je croisai, quelques centaines de mètres de solitude lumineuse.





Je parvins à l'étang de Meudon, y trouvai d'abord un parking. Puis un photographe animalier, enfin un homme avec son pitt. Je poursuivis vers le sud - et cette idée là ne porte-elle pas parfum d'aventures ? -, prenant pour chemin celui qui me mènerait le plus directement de l'autre côté de la forêt. N'avais-je pas déjà trop tardé ? Je le découvris  en contre-bas d'une butte, montant droit dans la colline : il était à la fois le chemin le plus direct pour mon pas, mais aussi pour l'écoulement descendant des eaux. Une part sentier, l'autre ruisseau, jusqu’à ce que l’un et l’autre se mêlent complètement, j'avançai péniblement, tâchant d'abord de préserver mes nouvelles Asics Nimbus 20, puis simplement d'avancer. Bientôt la végétation autour formait au-dessus un tunnel sombre, interdisant par ronces tout débord en dehors. Sûrement y aurai-je passé l'heure si je n'avais vu surgir en contrebas l'homme au chien avançant implacablement à travers la boue. Bientôt à la lisière je distinguai le bois de tours de Meudon-la-Forêt. J'y reprenais mon souffle.


Un plateau immense, monté d'un réseau de tours et barres partout brisant l'horizon, et dont le regard jamais ne s'échappe, quelque soit la perspective vers laquelle il se transporte. Je retrouvai ici l'immensité de Sarcelles, mais sans ses lignes de fuite. Après quelques détours je tombai à nouveau sur l'un de ces casques de Pyramid Head, surmonté de la croix du christ. Le génie du christianisme à nouveau. Plus loin, face au salon de coiffure légend'hair, une synagogue. Un faux lac entre deux angles. Passé l'avenue de Villacoublay la cité changeait de visage, elle se parait de briques et de balcons verts : j'arrivai à Clamart. Il y a là, entre la boucle formée par la nationale 118 et l'A86 un vaste quartier pavillonnaire, lui-même séparé d'une zone industrielle par la sale départementale 906. Au niveau de la rue Charles Debry, il est possible de visiter le carrefour qui fut le théâtre de l'attentat dit du Petit-Clamart contre De Gaulle. Ce carrefour qui a tout d'un carrefour absolument sans intérêt se distingue par la présence d'un Chicken Point installé dans un pavillon. Le flot de voitures l'empruntant étant lui particulièrement banale. En passant nous remarquerons l'humour de l'équipe pour le choix de ce lieu - rue Charles Débris -, regretterons ou pas leur échec, et ne mettrons la présence de ce Chicken Point uniquement sur le compte du hasard, tant il en pousse en banlieue - et non sur le mot célèbre d'Yvonne au sortir de l'attentat "J'espère que les poulets n'ont rien eu". Non les policiers qui les défendirent ce soir là, mais la volaille en gelée de chez Fauchon gardé dans le coffre de la DS. Rigolote anecdote que je colporte sans vergogne ni souci de la source. L'histoire ira jusqu'à raconter qu'ils furent mangé le soir même, et j'ajouterai quand à moi que le général était un fervent mangeur de KFC. Une légende familiale veut que l'une des camionnettes utilisées par l'équipe fut "emprunté" à mon grand-père. Il y était même explicité qu'elle y explosa à l'occasion, ce qui semble un peu présomptueux s'étant agit d'un attentat par balles. Je doute même que ceux colportant cette petite anecdote historique quoique familiale sache qui est vraiment De Gaulle, facilement confondu avec Pétain ou le maréchal Ney.


Je me trouvai à la croisée des chemins. Au loin j'apercevais l'A86, là se trouvait le départ d'un chemin traversant la forêt de Verrières. Il me faudrait alors encore traverser la ville pour trouver Massy et son RER B : le C étant ce jour à l'arrêt. Mais j'avais perdu tant de temps : à traverser la Seine, trouver mon chemin à travers Meudon, rejoindre la forêt. Partout j'avais été entravé. Il était tard. J'optai pour un retour vers Robinson. Il y avait ceci-dit la présence de ce bois de la Solitude, repéré en amont.

Le long de la départementale les trottoirs défoncés, puis un immense chantier, barré d'un panneau annonçant un ensemble résidentiel autour de son lac, une flaque de boue pour l’instant. Plus loin un château d'eau particulièrement gris, d'un gris qui tranchait même sur celui de la route, des rues et du ciel. 

J'entrai au Plessis-Robinson, travaillé en amont par cette impression de heurt, boue et impasses qui avait prévalu jusque là sur ma route. Auprès d'un collège, un gros pouce en forme de bite tendue vers le ciel, son gras nervuré à la base évoquant la rotondité d'une paire de couille. Il me semblait avoir déjà vu cette merde en face de Pompidou : j'imagine qu’elle avait été produite en série. L'occasion de réfléchir au sens du like, ce pouce levé contemporain, remis au goût du jour par ce philanthrope américain auquel on cherche tant d'ennuis. Dans cette réactualisation de la pratique romaine fut abandonné son envers, le pouce baissé, la mise à mort, devenu inutile. Notre époque savait que l'absence de reconnaissance suffisait à tuer.


Je déambulai maintenant à travers les rues du Plessis à la recherche du bois de la Solitude. Les façades y semblaient vouloir se parer de toutes les distinctions architecturales inventées à travers les siècles, mais remis au goût du jour, c'est à dire à la standardisation bas de gamme. En résulte ce merdier néo-haussmanien monté sur péristyle, décorés de peintures classique grand siècle, et chapeauté dans les coins tantôt d'une tourelle gothique, tantôt d'un fronton lisse d'inspiration grecque. Je pense alors tout particulièrement à cette voie dite du cours Marquis. Se tenait ici l'équation parfaite du goût bourgeois le plus commun, qui se résout donc aisément par ce simple principe d'accumulation de fatuité. Derrière cet ensemble se tenait le bois de la Solitude, malheureusement pas plus large qu'un square parisien, au sein de la végétation duquel se découvre les ruines noires de ce qu'il convient d'appeler le château de la solitude, ruine bourgeoise à flanc de colline cernés de palissades de grilles, et auquel une quelconque plaquette de la mairie attribua un jour l'origine de l'inspiration du Bal du comte d'Orgel à Radiguet, ce qui est peut-être vrai, peut-être pas. Je ne m'intéressai guère à le savoir. D'ailleurs je ne l'avais pas lu. Que j'eusse aimé ces lieux si je les avais découvert par hasard au secret d'un bois impénétrable, habité d'une jeune fille contemplant la lune, hum je me serai cru auprès de Roland Furieux. Mais cerné par les résidences laides du Plessis-Robinson, une bonne part de ce romantisme s'évanouissait.



Je gagnai ensuite le bois de la Garenne, située une rue plus loin, puis m'en échappait par le sud, en contrebas d'une pente, gagnant un ensemble résidentiel pavillonnaire début de siècle accroché en flanc de colline. Quelques escaliers plus loin, un étang tout aussi factice que les deux bois précédemment traversés. Evidemment d'ici il m'aurait fallu rejoindre la vallée aux loups, celle choisie par Chateaubriand pour se construire son propre espace sauvage, et poursuivre encore vers le sud... Je me contentai de rejoindre la station Robinson, après avoir traversé - sur l'espace de quelques mètres - Chatenay-Malabry puis rejoint Sceaux. D'où venait ma frustration ? Simplement par cet arc de retourner vers la densification, plutôt que de me projeter toujours plus loin vers les lisières. Des tracés possibles seule les radiales fuyantes sont belles : les circulaires ennuient par leur monotonie, tandis que les sinusoïdes déconnent toujours un peu.
Une gare en terminus, dans une sorte d'endroit. De là un tortillard me ramena vers Paris.



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

L'amour amer ::: Trois romans de Tristan

  Une voix lointaine émergeant du bruissement des âges, celle de Thomas chantant le Roman de Tristan  : « … su le secret... s'en aperçoi...