vendredi 23 mars 2018

Carrefour des cascades ::: Ouest (1)


Excursion de nuit vers le bois de Boulogne par la rue du Ranelagh, le cirque, le carrefour des cascades.

Je ne sais si c'est la nuit, ou le froid, mais les abords du bois par la rue de Ranelagh me parurent inquiétants. Nous en avions remonté les guermantesques hôtels particuliers, et il pouvait me sembler sans trop forcer mon imagination être dans la peau de Swann rôdant autour des bow-windows où Odette aurait pu paraître au détour d'une réception. Elle même habitait rue Lapérouse. Mais à mesure que nous approchions des boulevards extérieurs, les immeubles se faisant plus hauts, plus menaçants, comme si moi-même dans la nuit je redevenais enfant. Comme si je rétrécissais sous l’effet de leur masse. Leurs longues façades de fenêtres sombres, leurs ombres terrifiantes. J'étais, enfant, souvent inquiet des quartiers où pouvaient m'emmener mon père, tout simplement des lieux que je ne connaissais pas, qui m'étaient absolument étranger. J'avais peur à peu près de tout. Pourtant ce soir là c'est moi qui tenait la main de mon fils. Nous traversions ensuite la ligne de petite ceinture par un passage aménagé. Ici les rails avaient été retirés, il en restait un jardin longiligne, longeant le boulevard de Beauséjour. Par delà, il ne restait qu'une obscurité illuminé de cortèges des phares de voitures fumantes venant se perdre dans les forêts, le long de l'avenue Ingres. Leur présence ici, en si grand nombre, en cette heure tardive, semblait incongrue. Nous étions place de la porte de Passy, et les résidences ici semblaient s'être gonflés encore d'importance à mesure qu'elles approchaient du bois : comme des murailles s’élevant pour endiguer l’avancée des forêts. Ces lieux répondaient par une symétrie dévoyée à ceux que j’avais l’habitude de fréquenter, à l'est, vers le bois de Vincennes. Le périphérique couvert, les bois, les lacs. Si ce n'est qu’ici les immeubles étaient plus riches et imposants, et les rues vidées. 

Route des lacs de Passy s'annonçait le cirque, par delà l'étendue d'eau, un chapiteau de lumière blanche. Il fait très froid, les enfants portent leurs bonnets, ils avancent dans la nuit, confiants. 

Lorsque Kafka va au cirque il en rapporte un fragment, et "Si quelque écuyère fragile et poitrinaire était poussée sans interruption pendant des mois autour du manège par la chambrière impitoyable de M. Loyal sur le cheval qui tangue en rond devant un public inlassable..." Moi je ne fais que me promener.

Je regardai le dispositif qui est bien curieux, puisqu'il s'agit d'émerveiller l'enfant afin que les parents puissent s'émerveiller du spectacle de son innocence, le voyant battre à tout rompre tous les tours, encourager, saluer les artistes, d'abord frénétiquement puis à mesure que la nuit avance de gestes de plus en plus ensommeillés. Depuis notre petit box de bois collé à la piste, nous regardions les chevaux tourner, leurs naseaux frôlant. Les écuyers tournent aussi, tantôt courant auprès tantôt bondissant sur leurs chevaux. Ils semblent ici que l'homme n'a pas de prééminence sur l'animal, vivant ensemble par le même spectacle, un poney est aussi acclamé qu'un jongleur. Tous tournent pour le spectacle, et pour en vivre. 

Je me souviens un autre soir d'un numéro de chats. Il m'avait semblé stupéfiant d'avoir pu tirer quelque chose de cet animal indolent. On les voyait courir, sauter dans des cerceaux, et même miauler. Comprenaient-ils qu'on se moquait un peu d'eux ? Cette moquerie ils la méprisaient, avec indifférence. Ou même pas. Juste rien.

Les chevaux sont rentrés, apparaissent les trapézistes, tous paraissent nus - hommes et femmes. Leurs pas sont accompagnés de coups de caisse clair du batteur et chef d'orchestre, ils avancent sous le feu roulant de thèmes jazz-rock très précis, solo de saxophone ou tapping de guitare, mon fils reconnut le thème de l'un de ses jeux vidéos : Mario Super Smash Bros. 

Bientôt la nudité de l'écuyère qui va sur son cheval tournant nous fait remarquer celle des chevaux, ces masses de muscles tournant autour de la piste. Sur leurs dos il y a la frêle écuyère, on frémit qu'ils ne lui passent tous dessus.

Derrière ces numéros il y a une charge érotique intense que l'enfant ne voit pas, du moins qu'il ne comprend pas comme étant d'un ordre distinct de ce qui est loyal de montrer dans un spectacle. Cela lui paraît naturel. Les trapézistes écartant les cuisses tournant sur elles-mêmes pendues au bout d'une corde, exposant leur entrejambe à tout le tour de piste... Que l'enfant s'absente et tout deviendrait inquiétant. Ces lumières étranges, un rideau rouge, un cheval blanc. Ne manquerait qu'un petit nain surgissant des coulisses esquissant quelques pas de danse, et nous plongerions dans un cauchemar lynchien. 


Heureusement l'enfant est là, même si maintenant il sommeille un peu. Nous tentons alors de voir par ses yeux, et nous oublions tout cela, le rideau rouge, le cheval blanc, l'écuyère fragile et poitrinaire, notre propre enfance, ces parages déserts... Nous les ramenons enfin à la maison. 


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