Deux tours observées depuis ma fenêtre, dont il me semble constater pour la première fois qu’elles doivent bien se situées quelques part, mais où ? Allons voir. Une traversée de Montreuil, franchissement de l’A186, Mozinor. Vers le fort de Rosny, descente sur la gare de cette ville.
De la baie vitrée de mon salon je vois, dans l'alignement de la rue de Charonne, plusieurs tours. Hier je me demandai pour la première fois, où sont-elles ? Deux tours de craie jumelles aux petites fenêtres noires, situées en face d'une tour solitaire blanche et grise.
J'allai vers elles, passant par les maréchaux, le jardin de la gare de Charonne - j'en voyais le jardin sans trouver la gare -, puis ce bar restaurant "Le Maréchal", oui, il y en a qu'un. Et donc ces tours, sont celles du quartier Sainte-Blaise, dont j'avais jusque là ignorer absolument l'existence. Il y a donc, vers la porte de Montreuil, entre celle là et celle de Bagnolet un quartier Sainte-Blaise. Tout de béton, tout de coursives, et subitement une galerie parisienne, un de ces passages parisiens dont aimait à parler Walter Benjamin, celui-ci moderne. Sous une dalle de béton ce couloir sombre distribuant quelques commerces fantomatiques, "Sami Coiffure", "Fruits et Légumes", il y a le "Leader Price" aussi, et "La laverie de la Galerie". Je parvenais rue Saint-Blaise, puis rue Serbrenica - "En mémoire des massacres perpétrés en juillet 1995 contre les Bosniaques"- puis les deux tours, square Vitruve qui semble davantage une sorte de parking couvert. Elles sont hautes et belles, on y détruit un peu tout autour. Au bas, l'église Saint-Germain-de-Charonne, qui dans la perspective du bas de la rue Saint-Blaise est capable, sur environ 50 mètres mais dans un angle très étroit, de rendre une ambiance "village". Serré mais suffisant pour cadré l'une de ces photos ensuite légendées "Village Saint-Blaise".
Je quittais ensuite ces lieux saugrenus pour passer le périphérique, finissant d'éplucher les pelures recouvrant Paris, boulevard des Maréchaux, habitations à bon marché, ceinture de stades synthétiques, boulevard périphérique puis enfin : la banlieue.
Je me présentai rue Lucien-Lambeau espérant emprunter la passerelle piéton vers Bagnolet : fermé. N'avais-je pas entendu cette histoire de marché aux voleurs, cette idée qu'il fallait empêcher les glaneurs de Paris de faire traverser leurs merdes vers Bagnolet... Je remontai vers la porte de Bagnolet, les Mercuriales, puis coupai à travers la Capsulerie de mauvaise réputation pour atteindre les hauteurs du Parc Jean-Moulin-les-Guilands. Sept belles tours plantées dans la colline, au milieu d'un parc superbe, surplombant Paris. Dans 10 ans s'y ouvrira son premier bar vegan free sans gluten.
A mes pieds le Bas-Montreuil, dans sa logique de massification, au loin les tours de la Mairie, hallucinantes. Leurs interminables rénovations, deux tours moches sur une esplanade. Délimitée au nord par la rue Jean-Jaurès, à l'ouest par l'avenue du Président Wilson, à l'est par la rue de Stalingrad. Au sud la rue du Capitaine Dreyfus. L'ensemble cerne la place Aimé Césaire, et décrit parfaitement l'histoire de la gauche sociale en France, de l'affaire Dreyfus, date de naissance de sa conscience, l'accouchement ayant eut lieu par voie de presse, le républicanisme parfois colonialiste de Jaurès, les hésitations entre la pax americana et son amour pour le camarade Staline, jusqu'à sa renaissance - une fois son petit couplet philosémite achevé (1980-1995) - dans l'exotisme racialiste minoritaire, substituant la lutte des races à celles des classes. Ainsi la figure d'Aimée Césaire devait parvenir à incarner les aspirations de la gauche, lui donner un nouveau souffle, un nouveau champion s'avance dans l'arène : Hollande voulant les cendres de Césaire au panthéon, Delanoé lui donnant un morceau de quai en face des tuileries, et une station de métro à Aubervilliers, une médiathèque à la Courneuve, une allée à Gennevilliers, une ZAC à Bonneuil, une école à Evry. Un homme capable de séduire son électorat de professeur.e.s des écoles tout comme sa fine intelligentsia urbaine, celle qui est parvenue à substituer la lutte des races à la lutte des classes, cette bourgeoisie décadente qui pensera s'en tirer en mangeant son couscous chez l'arabe. La négritude comme nouvel universalisme, l'anti-colonialisme comme pointe avancée de la libération des peuples. Mais lesquelles ? Où est-il le peuple, justement ? Au McDonalds de la place Guernica située juste en face ? Putain de merdier, quoi, Guernica ? Les bombes, la guerre d'Espagne ? Montreuil, charnier de tous les symboles. Mais comprenez bien que Césaire n'y est pour rien.
Je repartis pour la Boissière. Toujours ce même merdier. Ici on préempte les pavillons pour y construire des immeubles. A côté d'une petite meulière un énorme fossé de chantier. Plus loin l'A186, cet avorton dont personne n'aura jamais bien compris l'utilité, dans le plan ayant permis de rejoindre depuis l'A3 l'A86 une sortie plus tôt, en coupant par les pavillons. Ville coupée en deux, en trois en quatre, et quand ça ne suffit pas on monte une quatre voies sur pilotis. Las elle va être détruite. Premier moment du chantier, déloger les roms qui vivaient dans son ombre. L'usine Mozinor, pour Montreuil Zone Industrielle Nord. Le concept de zone verticale, avec "autoroute intérieure en forme de double rampe hélicoïdale" permettant l'accès 38 tonnes pour chaque étage. Le génie français, tout simplement. N'en fut bâti que la première portion d'un tout prévu pour faire le kilomètre. Construit pour conjurer la désindustrialisation de la ville, l'édifice ne fut jamais occupée, si ce n'est par une boîte de nuit, puis par des squats d'artistes. Le génie français encore. A savoir que l'un des points forts du site était d'être relié à l'A3 par les deux kilomètres de l'A186, ce qui est tout de même fascinant, de se dire que tu peux de l'A86, avec ton 38 tonnes, rejoindre directement l'étage de Mozinor que tu veux. Pour quelques temps encore. Peut-être avec Euro Truck Simulator 2...
C'est après avoir dépassé Mozinor que mon S8 tombait en rade, la faute au froid glacial, qui je l'apprenais par la suite, avait tendance à pomper les batteries aux ions-lithium. J'étais perdu, enfin, sans GPS, sans caméra. Je passais devant une mosquée avec son minaret d'or, rue de Rosny je crois. Je manquai les murs à pêches. Suivis un panneau "Fort de Rosny". Telle une cité mais entourée de barbelés, avec à son entrée guérite et sacs de sables. Avec ses barres et ses tours joliment rénovés. Si les quelques autres forts que j'avais croisé me parurent abandonnées, celui-ci me parut dense et opérationnelle. Défendre Paris, ou l'encercler ? Ou plutôt maintenant, tenir les banlieues en cas d'émeutes urbaines ? A Saint-Denis, Rosny, Nogent, Romainville, Ivry... Dans les bureaux de votes rattachés aux casernes des gendarmes, policiers, militaires, ça vote majoritairement Le Pen. Le vote c’est juste pour prévenir pour quel camp on prendra les armes. A l’état major ensuite de dresser des cartes en prévision. Une petite rue pavillonnaire derrière, puis un pont sur l'A86, à droite, la place de la gare, une bien jolie gare dans le soleil d'hiver, sa lumière blanche sublime, surplombée de jolis immeubles telles que j'en avais connu à Enghien, c'est Rosny-sous-Bois.






Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire